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Full text of "Oeuvres complètes"

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ŒUVRES COMPLETES 



DE 



GUSTAVE FLAUBERT 



LA PRESENTE EDITION DEFINITIVE 

DES 

ŒUVRES COMPLÈTES DE GUSTAVE FLAUBERT 

A ÉTÉ TIRÉE 

PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE " 

EN VERTU D'UNE AUTORISATION 

DE M. LE GARDE DES SCEAUX 

EN DATE DU 30 JANVIER 1^02. 



TL A ETE TIRE DE CETTE EDITION 
50 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR PAPIER DE CHINE. 



ŒUVRES COMPLETES 

DE 

GUSTAVE FLAUBERT 



NOTES DE VOYAGES 



II 

ASIE MINEURE. — CONSTANTINOPLE. 
GRÈCE. — ITALIE. — CARTHAGE. 




PARIS 

LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, \J 



M D C C C C X 

Tous droits réserves, 



ASIE MINEURE 

SMYRNE 
DE SMYRNE À CONSTANTINOPLE PAR LES DARDANELLES 



ASIE MINEURE. 

SMYRNE. 
DE SMYRNE À CONSTANTINOPLE PAR LES DARDANELLES. 



DE Rhodes à Marmorisse. — Lundi 74 oc- 
tobre 18^0, embarqués de Rhodes pour 
Marmorisse, dans un bateau dont l'avant 
et l'arrière sont seuls pontés. Au milieu, paniers et 
pierres du lest. — Notre raïs : jeux bleus, brèche- 
dent, tête carrée, air franc; un de ses hommes : 
veste de drap brodée aux manches; foulard sur 
son tarbouch, bras retroussés, air barbare; vilain 
mousse : grosse tête deTartare, petits yeux sales; un 
passager : vieux à traits réguliers et à barbe blanche. 
Nous avons dormi sous l'arrière presque tout 
le temps de la traversée. L'entrée du golfe de Mar- 
morisse me rappelle le lac de Côme : succession 
inégale de rochers, de hauteur moyenne, les uns 
derrière les autres, et de tons bleu foncé. La mer 
est très calme, nous sommes trois heures à passer 
le goulet. A Marmorisse ça s'élargit un peu. La 
ville est tout au bord de l'eau, la lune se lève 
comme nous y arrivons; en qualité de ville mili- 



4 NOTES DE VOYAGES. 

taire, à cause de sa petite forteresse, on ne peut 
entrer à Marmorisse après le coucher du soleil; 
nous passons la nuit à bord, moi sous l'arrière. 

Marmorisse. — Mardi i^, visite à Méhémet- 
Dar, gros bonhomme, grand, replet, nez aquilin, 
barbe du samedi. Nous avons pour lui une lettre 
du pacha de Rhodes. Nous le trouvons assis sur 
une estrade donnant sur le fond du golfe. 11 est 
tranquille comme un lac et tout entouré de mon- 
tagnes boisées. — Latrines publiques sur la berge 
avec un courant d'eau. — Pendant que nous 
sommes chez Méhémet-Dar, visite du nazir de 
la Douane, à qui son fils, habitant de Rhodes, 
vient d'envoyer une barrique d'eau-de-vie. C'est 
chez lui, près d'une grande cheminée et sur un 
tapis de feutre, que nous nous habillons et déjeu- 
nons avant de partir. 

La route commence par monter et descendre 
entre des sapins, à peu près comme à Rhodes. — 
Grande plaine entre des montagnes. — Quelques 
chameaux, mais le chameau, là, n'est plus dans 
son pays, il m'y plaît moins. — Une rivière en- 
tourée d'arbres, qui retombe en s'élargissant dans 
les bouquets. — Beaucoup de vigne sauvage, elle 
dévore les autres arbres et leur fait des couvertures 
de sa verdure ; quelquefois elle s'étend sur un arbre 
mort qui ne sert plus qu'à la supporter; d'autres 
fois cette verdure suit à la file tous les arbres et 
compose ainsi, avec eux, des haies consécutives 
démesurées. 

Halte : un moulin, un gourbi; des nègres font 
marcher nos chevaux en sueur. Nous repartons 
à 2 heures et demie, montée, descente; à notre 
gauche, ruisseau, une plaine; au bout, à gauche. 



ASIE MINEURE. J 

elle s'ouvre, une grande ligne blanche, c'est la 
mer. Nous marchons sur les restes d'une ancienne 
petite voie. — Trois ponts. — Les bouquets 
d'arbres entremêlés de broussailles vous fouettent 
la figure en passant; au bout de la voie, au pied 
de la montagne , quelques bâtisses. 

lovADA. — Un grand khan en bois, qui, de 
loin, avec son toit en planches, a des tournures 
de chalet. Avant d'y arriver, tout près de lui, une 
citerne ronde comme le dôme d'un santon; nous 
n'y trouvons personne, tout est désert, nous ne 
voyons que des négresses. Stéphany nous installe 
dans une chambre vide. — Estrade aux deux bouts 
de la galerie. — Derrière le khan , du côté de la 
mer, un grand arbre. — Dans la cuisine, Stéphany 
se fait aider un peu par deux négresses, toutes 
affreuses, l'une brèche-dent avec un petit garçon 
très gentil qui a peur de moi; dans la cour, grands 
bâtiments bas à un seul étage, pour les chameaux 
et les chevaux. C'est bien là la halte des longs 
voyages, le lieu oii l'on arrive en pelisse avec des 
marchandises lointaines. Le soir, avant de dîner, 
nous avons, à la porte, regardé la vue et fumé sur 
une des estrades de la galerie côté Nord, celle qui 
regarde la montagne; un nègre nous a fait signe 
de ne pas trop nous avancer au bord, que le bois 
était pourri. 

Mercredi i6. — Moins belle journée qu'hier. 
Partis à 7 heures du matin (levés à 6 heures), 
H était trop tard pour aller, comme on nous l'avait 
proposé, chasser les sangliers, dont il y a grand 
nombre dans les environs du lac de Cos; nous 
ne nous sommes pas levés à 4 heures du matin, 
comme il l'eût fallu. Pour gravir la montagne , il faut 



6 NOTES DE VOYAGES. 

monter l'ancienne voie à escaliers. Au bout de 
deux heures environ, à peu près en haut, gourbi 
où nous haltons. Nous mangeons un morceau de 
pain, quelques figues enfilées très serré à de petits 
roseaux disposés triangulairement, nous prenons 
une tasse de café, nous repartons. Le cafetier était 
un vieux Turc, assez nul; une petite fille, grosse, 
pataude, fort laide, à qui Stéphany fait des ma- 
mours; il nous dit avoir laissé un fils en Perse, 
qui doit avoir six ans maintenant et qui s'appelle 
Napoléon. 

Ce ne sont plus, comme hier, de grands arbres 
et de larges feuillages, mais un makis clairsemé. 
Le temps est tout à fait européen, nuages toute 
la journée. Nous descendons une montagne. — 
Plaine, nous nous y perdons. — Restes de l'an- 
cienne voie, la même qu'hier. — Un Turc qui 
voyage à pied et porte à son tarbouch une grande 
fleur jaune nous avertit de notre erreur; nous filons 
un temps de galop à travers champs, dans de la 
terre grasse, vers une maison, au bas de la mon- 
tagne, sur notre gauche, pour savoir notre route. 
Un homme sort de cette maison, met son manteau 
sur ses épaules et marche devant nous; nous re- 
montons et descendons. — Une plaine; au bout 
de la plaine, au pied d'un mont, Moglah. 

MoGLAH. — Toits en tuiles, longues varangues, 
les maisons saillissent entre la verdure clairsemée, 
aspect froid et suisse; du village s'élèvent deux 
minarets. Les montagnes sont moins boisées; au 
sommet, la couleur grise de la roche paraît. En des- 
cendant la seconde montagne pour venir ici, nous 
avons longtemps marché entre des petits rochers 
de couleur bleu clair, comme serait de l'eau de 



ASIE MINEURE. 7 

lessive très délayée. Dans la campagne, à un en- 
droit qui semblait très désert, nous avons rencontré 
quelques tombes très couvertes de verdure. Hier, 
même rencontre, mais elles étaient couvertes 
d'épines. Avant d'entrer à Moglah, il j a un grand 
cimetière, le neuf et l'ancien; des branches d'arbres 
arrachées sont posées sur les tombes, tout comme 
chez nous le buis bénit; au lieu de croix ce sont 
seulement des turbans. — U y aurait de belles 
choses à dire sur cette coutume universelle de 
répandre de la verdure sur les tombeaux. D'où 
vient-elle ? 

Le Moglah est désert et surtout à cause du 
Courbbaïram ; beaucoup de portes ont des cadenas, 
les belles et grandes portes neuves ne sont pas 
rares. — Conac du gouverneur. — Visite au lieu- 
tenant du gouverneur ou chef des cawas, nous 
causons avec lui de la route à suivre. 

Nous sommes logés chez des Grecs : chambre 
à estrade, découverte, cheminée aux deux bouts; 
nous couchons vers celle de gauche en entrant, 
Stéphanj établit la cuisine vers celle de droite. 
La maîtresse de la maison est une grosse femme 
à teton pendant, à gros ventre et à visage ouvert. 
Petite fille de 11 à 12 ans, cheveux rouges, portant 
un enfant sur son dos, et filant son fuseau à la 
porte quand nous sommes arrivés. On égorge 
pour nous un poulet, qui se débat longtemps dans 
la cour, quoique la tête soit séparée des vertèbres. 
Stéphany, assis à la turque, avec son pantalon bleu 
persan, en chemise, nu-tête, au milieu de la fa- 
mille, rangée en cercle, débite des histoires : on 
boit ses paroles : «Tous ces gens-là, savez-vous 
bien (avec le geste de l'index au front), je les ferais 



8 NOTES DE VOYAGES. 

devenir fous si je restais ici. » Nous attendons le 
moucre qui doit nous conduire à Milassa. 

Jeudi ly. — Quitté Moglah à ii heures du ma- 
tin. — Encombrement de chevaux dans la cour; 
mine brigande des zeibeks, la manière dont ils 
mettent leur ceinture qui leur serre les fesses les 
force à marcher des hanches ; nous disons adieu à 
toute la maisonnée. 

Presque toujours nous suivons une grande 
plaine, il n'y a qu'aux approches de Ekiissar que 
l'on monte un peu. La plaine est comme dans un 
parc, çà et là semée d'arbres espacés; ce sont 
presque tous sapins ou chênes nains. La montagne 
de gauche, dont nous longeons le pied, est beau- 
coup plus boisée et plus DelIe que celle qui est 
à notre droite. Les montagnes ont la forme de 
grandes vagues, celles du fond sont bleu foncé; 
le ciel est égayé de petits nuages blancs. 

De temps à autre un gourbi, ordinairement 
ombragé d'un grand arbre. — Un grand platane 
évidé, séparé en deux à sa base et qui a l'air de 
s'appuyer sur deux pieds. 

Au premier café où nous haltons, deux hommes 
se reposent; l'un est vêtu à peu près comme un 
soldat turc (uniforme actuel), il vient de Smyrne, 
il a mis cinq jours, il y en a deux qu'il est parti 
de Gusel-Issar. Au second café, personne, tout est 
vide; place de pelouse très verte et charmante, 
quelques tombes. C'est à gauche de la route que 
le terrain a un léger mouvement qui monte. 

De temps à autre nous retrouvons la voie, 
comme les jours précédents, mais elle est plus 
effondrée et plus ruinée. 

Nous avons pour escorte un nègre, dont le 



ASIE MINEURE. 9 

large gland de son tarbouch éparpillé est retenu 
par les rouleaux de son turban. Quand nous en- 
trons dans Ekiissar, nous le trouvons au café. 

Ekiissar. — Les maisons du village ont des 
clôtures faites avec les ruines antiques, colonnes 
rondes, colonnes cannelées. Les maisons sont bâ- 
ties en pierres sèches, avec des cheminées carrées 
en pierres sèches; le ton général est assez celui 
des vallées des Pyrénées. Ces habitations sont en- 
fouies dans la vigoureuse verdure des grands 
arbres, les troncs des ceps de vigne enlacent les 
arbres comme des serpents, ceux qui sont des- 
séchés ont l'air de serpents raidis dans la mort. 
D'autres fois et plus souvent, c'est l'arbre qui est 
mort et la vigne verte qui dévore son squelette; 
cela fait des guirlandes, des nœuds, des penden- 
tifs, des culs-de-lampe. 

Sérail du gouverneur. — La maison est au fond; 
des Turcs, brodés d'or, sont sur l'escalier et sous 
la large varangue devant la maison ; un fin gazon 
vert s étend sur la cour, oii le nègre promène son 
cheval en sueur. A gauche dans la cour, en entrant, 
ruines en pierres énormes, un grand arbre; der- 
rière la maison, ce sont des arbres partout; mon- 
tagnes au fond. Au bout de la varangue est une 
tonnelle couverte de vignes et de raisins; le feuil- 
lage, de chaque côté, est en masse oblique, ça fait 
comme les deux rideaux d'une alcôve. 

Tour dans le village avant le dîner. — Ruines 
à profusion : une porte encore debout, avec une 
frise en astragale d'un assez joli goût; ailleurs on 
a converti en linteaux de porte deux morceaux 
d'une frise en rinceaux très belle; colonne corin- 
thienne, debout; profusion d'inscriptions grecques 



lO NOTES DE VOYAGES. 

partout (elles ont été toutes relevées par M. Lebas). 
— Vestiges réguliers d'un ancien théâtre, dispa- 
raissant sous Tes arbustes : c'est en dehors du 
village, au pied de la montagne. — Dans la cour 
de la colonne corinthienne qui est demeurée 
debout, il j a un grenadier avec toutes ses gre- 
nades et une vigne qui est montée sur un arbre 
mort, crochu : c'est comme un bras qui étendrait 
l'ample manche qui le recouvre. 

Au coucher du soleil, les nuages sont accu- 
mulés sur les montagnes, comme seraient d'autres 
montagnes, ils en ont la forme; dans l'Ouest, 
les nuages sont au contraire longitudinaux et in- 
cendiés. 

Un chien noir suit Stéphany et le caresse. 
Nous dînons dans le pavillon de verdure avec 
notre vieux Turc à barbe blanche; une lanterne, 
accrochée dans un coin, éclaire à peine. — Effet 
d'un de ses zeibeks armé, encadré par le feuillage 
à la porte. — Le soir, à la lueur d'un machallah 
porté par un Grec, on nous montre, dans la cour 
du harem du gouverneur (grande maison carrée), 
une petite vasque carrée ornée de guirlandes at- 
tachées à des têtes d'hommes, d'un goût lourd 
et très décadent. 

Nous couchons dans une chambre, près d'une 
cheminée dont le dessus est percé de quantités de 
petits trous carrés et où brûle à peine un feu 
de sapin. J'entends la voix de Stéphany qui blague 
avec les gardes. Nuit pleine de puces. A 3 heures, 
les gardes dans la salle à côté (ils dorment avec 
leur silaklik tout garni de pistolets) se réveillent 
et font du feu ; de temps à autre j'y vais. — Nègres 
tout armés et couchés par terre auprès du feu, 




ASIE MINEURE. 1 I 

enveloppés dans des couvertures. — Le matin, à 
5 heures, la pluie tombe. 

Vendredi i8, partis à 7 heures du matin. Tout 
le temps de la route sous des pins; à gauche, un 
ravin que l'on passe et repasse cent fois; des veaux 
tranquillement paissaient dans un cimetière planté 
de chênes; ailleurs une tombe d'où s'élèvent trois 
bâtons qui supportent une guenille rose, laquelle 
pend par son poids et fait guirlande. Je ne saurais 
dire combien cela m'a frappé, j'en retrouve une 
tentative d'esquisse sur mon calepin. 

Déjeuner dans un café où sont arrêtés plusieurs 
Turcs. 

Descente qui domine la plaine, entourée de 
montagnes, au fond de laquelle est Milassa; à 
gauche, ravin profond, rochers de forme quadri- 
latérale entassés les uns sur les autres. 

Le chemin que nous avons fait aujourd'hui a 
par moments des allures forêt de Fontainebleau 
(sauf les sapins toutefois); nos chevaux marchent 
sur un sol doux, capitonné par les petites branches 
rousses des sapins tombées. Quand nous sommes 
près d'arriver à Milassa, le ciel, à notre droite, 
est couvert de nuages, et la pluie, telle qu'un 
grand rideau gris bleu entre les gorges, tombe sur 
les montagnes que nous venons de quitter; l'autre 
côté du ciel est assez pur, bleu avec quelques 
nuages blancs. II y a du vent, la pluie semble im- 
minente, Sassetti met son manteau, Maxime son 
paletot, je les imite. 

Milassa. — Rues assez longues, eau croupis- 
sante au milieu, la boue remuée par les pieds de 
nos chevaux est infecte. On nous fait attendre dix 
minutes au conac. 



12 NOTES DE VOYAGES. 

Nous allons loger chez M. Eugène de Salmont, 
médecin français, de Marseille. 11 vient de quitter 
Samos et porte un grand fez à la grecque, avec 
un large col de chemise rabattu sur sa redingote 
verte. 

Promenade tout le long de l'aqueduc. Les pi- 
Hers des arcades sont seuls restés, ça fait des pihers 
carrés se suivant régulièrement dans la campagne, 
au milieu des arbrisseaux et de la verdure. Ton 
gris des pierres. En certaines parties la construc- 
tion est faite avec des pierres rapportées et qui 
avaient servi à d'autres architectures; au bout 
de faqueduc, quelques arcs sont encore intacts et 
même avec la pile supérieure. La campagne et les 
montagnes bleues vont se renforçant de ton à me- 
sure o'u'elles s'éloignent, vues par le cadre des arcs 
gris. Sur quelques-uns des arcs en ruines, grands 
nids de cigognes délaissés. 

Visite au second du gouverneur. Nous voyons 
passer sa fille près de nous avec des piastres sur 
sa tête. — Une pastèque sur une planche est at- 
teinte par M. Salmont. — Inscriptions grecques 
très nombreuses. 

Au bout du pays, tombeaux à colonnes, édifice 
de marbre carré posé sur maçonnerie. La première 
partie est une muraille de huit pieds de haut; là- 
dessus sont des colonnes doubles; aux coins, ce 
sont des piliers carrés, toutes les autres colonnes 
sont rondes, doubles. La partie inférieure, où était 
le corps (?), est une petite salle à piliers carrés, 
sans ornement, et pleine de toutes les m... du 

Le soir, chez le docteur, visite d'un compa- 
triote, levantin de Smyrne, figure et mains de 



ASIE MINEURE. I 3 

charbonnier, affreuse canaille. Notre hôte me fait 
l'effet d'en être une autre, il nous débite d'affreuses 
blagues. — Son portrait par lui-même! Celui de 
la reine de Grèce lithographie, signé Salmont au 
crayon. 

Samedi iç. — Le docteur nous accompagne 
jusqu'au pied de la montagne. Toute la journée 
s'est passée à monter, puis à descendre la mon- 
tagne que sépare la vallée de Milassa de celle 
où nous sommes maintenant. Près du sommet de 
la montagne, colonnes disposées en rond (restes 
d'un temple de Vesta?). Près de là, un grand 
morceau de mur en pierres ajustées les unes sur 
les autres, ouvrage romain. — Déjeuner près 
d'un ruisseau à eau jaunâtre, stationnant dans les 
creux de rochers, — Au haut de la montagne, à 
un tournant de la route, vue magnifique : toute 
la vallée, les montagnes boisées à droite et à 
gauche, se succédant en forme d'accents circon- 
flexes élargis les uns derrière les autres et passant 
par tous les tons du bleu ; le plus foncé est au fond, 
tandis que les premiers plans sont verts. 

Nous descendons pendant près de cinq heures, 
par des chemins fantastiquement mauvais, Sté- 
phany déclare qu'il n'en a jamais vu de pareils; 
cependant il n'y a ni précipice ni ravin. De temps 
à autre une fontaine couverte en pierres sèches, 
un tronc d'arbre creusé et plein d'eau. Moins 
d'arbres brûlés que sur l'autre versant de la mon- 
tagne. Dans la montagne, couverte de sapins par- 
tout, nous rencontrons une jument et son poulain 
paissant tout seuls. Avant d'arriver à Karpouzelou, 
petit cimetière à droite , avec des chiffons suspendus 
sur les tombes. 



l4 NOTES DE VOYAGES. 

Karpouzelou. — Café, gourbi. Nous couchons 
à vingt pas de là, dans une petite maison où l'on 
monte par un escalier en bois. Dormi sur la ter- 
rasse, nuit froide et éloilée, clair de lune tout le 
temps. 

Dimanche 20. — Toute la journée nous avons 
été à plat, sans descendre ni monter, la route sui- 
vant la plaine entre les montagnes; pendant les 
quatre premières heures, c'est encore assez boisé. 

Café où il n'y a personne; seulement un zei- 
bek assis devant, sous un arbre, garde les animaux 
qui paissent parmi les broussailles tout alentour. 
Après le café, on passe trois fois la même rivière, 
plus large chaque fois : elle s'appelle Kina tchaï 
(la rivière de la Chine). Les montagnes deviennent 
de moins en moins boisées, celle de droite sur- 
tout est complètement grise et marquée de taches 
blanchâtres; à gauche, de fautre côté du fleuve 
qui est vert pâle, la montagne est mamelonnée en 
petits dômes. 

Arbrisseaux maigres. — Au premier plan, des 
herbes longues (chardons?), rousses et espacées 
les unes des autres; des chameaux nus passent et 
se rendent vers le fleuve; ils sont forts et couleur 
tabac d'Espagne. Lèvent est âpre, il fait du soleil, 
ciel bleu et froid. Le soleil passe dans les poils 
roux de la bosse d'un jeune chameau qui lève le 
nez dans les herbes. — Autre, petit et bossu, de 
figure ressemblant à Amédée Mignot en costume 
d'agréé au tribunal de commerce. 

Un peu plus loin, le fleuve est très large; îlots 
de sable sur lesquels, de place en place, sont des 
lauriers-roses, mais rares. — Au premier plan, 
touffe d'arbrisseaux. — Paysage, sauvage et à 



ASIE MINEURE. I J 

mauvais coups. — Sur la montagne pelée, groupe 
de cinq à six maisons en pierres sèches, les arbustes 
se tassent, c'est presque un petit makis. On tourne 
brusquement à droite, contournant le pied de la 
montagne et l'on arrive au fleuve que l'on passe 
en bac. Le bateau se conduit avec une corde faite 
de ceps de vigne rattachés avec des ficelles. Au 
pied de la montagne d'en face, un peu sur la 
gauche, Haïdin (Gusel-Issar), avec les minarets 
blancs de ses mosquées. De là à la ville on marche 
dans une plaine; la route, bientôt, va entre des 
espèces de hauts bords, nous rencontrons des cha- 
riots à roues pleines, au heu de ridelles ce sont 
de hautes claires-voies en osier, c'est conduit par un 
timon et deux bœufs. 

GusEL-IssAR. — Nous travcrsons la ville et lo- 
geons à l'autre bout, au Serai", très grand, dans 
une pièce spacieuse. Divans larges. 

Achats de provisions de voyage dans la ville. 
Elle est en pente, grands auvents au-dessus des 
boutiques. On voit qu'on est dans un pays froid : 
feutres, gros vêtements de drap, jambarts en laine. 
— Aspect un peu tartare. Quoique le pays, 
comme nature, ressemble bien plus à l'Europe 
qu'à la Syrie par exemple, ça paraît plus asiatique, 
plus reculé, plus lointain, — Un beau platane dans 
une rue, près de la boutique oii nous avons acheté 
des feutres pour nos chevaux. — Chez les mar- 
chands de tabac, le tabac est dans de grands bocaux 
de verre, comme il y en a chez les confiseurs pour 
mettre les dragées. — On vend de la glace; mar- 
chands de gâteaux au miel et de calvas (sorte de 
gélatine élastique au miel). — Notre hôte Hadji 
Osman Effendi, homme de hautes façons. — 



l6 NOTES DE VOYAGES. 

Petit pavillon oi!i il se retire pour boire; derrière, 
vue sur les montagnes. Nous y parlons de Crésus 
et des collections de Paris. 

Lundi 21. — Partis le matin, à 6 heures moins 
un quart, et traversé, comme hier pour entrer 
dans la ville, un long faubourg. — Caravane im- 
mense de chameaux partant pour Smjrne, ils 
nous encombrent la route, nous passons à côté. 
Ils sont roux, poilus. Le dernier a sur l'épaule une 
énorme cloche, sorte de fragment de tuyau de 
poêle qui fait un grand bruit. — Chariot à roues 
pleines, traîné par deux buffles à jambes épatées, 
écartées; toute une famille est dedans pêle-mêle, 
les femmes voilées. 

A 9 heures du matin, déjeuner à un gourbi de 
zeibeks. 

Toute la journée, pendant près de huit heures, 
nous allons tantôt entre des bosquets d'arbustes, 
tantôt sur une lande garnie d'une herbe rare. Le 
sentier tourne dans des verdures. Ruisseaux passés 
à gué, du reste il y en a moins qu'hier; le pays 
aussi est plus boisé, plus riant. Toutes les heures 
nous rencontrons un gourbi avec un grand arbre 
et une fontaine; la route est plus peuplée de voya- 
geurs que les jours suivants. Nous avons deux 
hommes d'escorte, donnés par le gouverneur de 
Gusel-lssar, et deux moucres qui vont au trot, 
montés sur leurs bêtes; la route tourne en suivant 
le cours d'eau que nous avons à notre gauche, 
coulant en bas, entre des verdures très vertes,^ 
jeunes et hautes. 

A I heure un quart, halte sous un gourbi au 
pied d'une montagne; les zeibeks, là, sont effroya- 
blement armés. Nous prenons le café, servis par 



ASIE MINEURE. 17 

un petit homme gris et maigre et qui ressem- 
blerait à une femme, sans ses moustaches. II passe 
une femme à cheval, à califourchon, toute voilée 
de blanc de la tête aux pieds. 

Montée; nous retrouvons la voie antique qui 
nous suit jusqu'à Ephèse. — Descente : à gauche, 
torrent encombré de chênes, de frênes, etc., le tor- 
rent tombe en petites cascades; paysage de romans 
de chevaliers, il j a là quelque chose de vigoureux 
et de calme. Je pense à Homère, il me semble 
que l'eau dans son murmure roule des vers grecs 
perdus. Je suis en avant de tout le monde; je passe 
au milieu d'un troupeau de chèvres : elles sont 
rousses et noires avec des taches blanches, elles ont 
des yeux jaunes, pêle-mêle, au hasard, perchées 
sur des pointes de rocher entre les arbres, une 
surtout, qui baissait la tête, en bas, regardait l'eau 
et semblait l'écouter. II faisait du vent dans les 
feuilles, au-dessus de moi le ciel bleu pâle. La 
route ici est très resserrée entre les flancs des deux 
montagnes. 

Un aqueduc de marbre, tout gris maintenant, 
va d'une montagne à l'autre; il a deux rangées 
d'arcades, grêle d'ailleurs; une inscription le dé- 
clare dédié à César Auguste. 

Plaine d'Epbèse. — Ah ! c'est beau ! orientalement 
et antiquement splendide! ça rappelle les luxes 
perdus, les manteaux de pourpre brodés d'or. Eros- 
trate I comme il a dû jouir ! La Diane d'Ephèse ! . . . 
A ma gauche, des mamelons de montagne ont des 
formes de teton poire. Suivant toujours le sentier, 
nous traversons un petit bois d'arbustes [ligaria, 
en grec) et nous arrivons à Ephèse. 

Iasoulouk (Ephèse). — Dômes en briques. 



l8 NOTES DE VOYAGES. 

La forteresse, avec le pays, est sur une éminence 
évasée par la base et à l'œiI complètement détachée 
de la plaine; de loin, la forteresse éclatait; on 
la voit de très loin, ainsi qu'une colonnade sur la 
droite, qui n'est autre que les restes d'un aqueduc. 

Des oliviers sauvages ont poussé dans la grande 
mosquée, nous faisons envoler une nuée de cor- 
beaux. — Restes d'une^ vasque. — La mosquée 
divisée en deux parties. Etait-ce une église? Portes 
et fenêtres d'un charmant style comme arabe pri- 
mitif. Nous allons jusqu'à la porte de la forteresse. 
— Dîner chez le sheik, les gardes et les moucres 
mangent avec Stéphany et Sassetti, tous en rond, 
sous la petite lanterne suspendue à une corde; 
un gars tout en rouge (robe et veste) rôde par là, 
et allume nos pipes. — Notre hôte, personnage 
désagréable et taciturne. 

Mardi 22. — Promenade de quatre heures au 
milieu de ruines éparses d'Ephèse. — Restes 
de monuments romains méconnaissables; beau- 
coup de constructions en briques sur des construc- 
tions en pierres; des trous faits dans les pierres 
indiquent un revêtement en marbre qui n'existe 
plus. Ces ruines sont surtout à gauche du village 
d'iasoulouk, au pied de la montagne; la ville, 
établie dans la plaine, entre les montagnes, se 
dégorgeait largement vers la mer, que l'on voit 
parfaitement de la hauteur d'iasoulouk. Le peu de 
sculpture que nous voyons : deux morceaux qu'on 
nous apporte, et d'autres rapportés avec une in- 
tention de symétrie à la porte de la forteresse, 
sont d'une époque décadente, c'est lourd. — Six 
chacals que nous voyons presque en même temps 
en visitant les ruines. 



ASIE MINEURE. I9 

Jolie petite mosquée près des cafés, à côté de 
la fontaine et du cimetière, ombragée de deux 
frênes énormes. Le portail a des colonnes antiques; 
sous les arcs, système de gouttières et de bâtons 
alternatifs qui, de face et de trois quarts, fait le 
plus joli effet du monde. Le minaret, comme 
celui de la grande mosquée, est en forme de co- 
lonne évasée par le haut, il est de même ornementé 
de macaronis blancs qui courent sur les briques. 
La mosquée est bâtie avec des morceaux de pierres 
et de marbres; chaque morceau est encadré de 
deux briques; un peu plus haut, croisillons, 
comme dans toute l'architecture arabe. Sur les 
stèles plates des tombes, on peut étudier l'ancienne 
forme des turbans ; le turban en rouleaux longitu- 
dinaux oblongs s'arrête net au milieu du tarbouch, 
qui le surmonte de beaucoup. Au-dessus de quel- 
ques tombes, un petit trou pour observer les oi- 
seaux. (J'ai vu cela en Bretagne, mais c'est pour 
y mettre de l'eau bénite.) Ces tombes, de côté, 
dans tous les sens, ont l'air de cartes blanches, 
fichées en terre et qui vont s'abattre; très belles 
écritures dessus. 

Les coiffures de ces pays sont démesurées; 
la quantité de rouleaux que l'on se contourne 
autour du chef monte si haut et est si lourde, que 
notre moucre est obligé de les retenir par une 
ficelle mise de côté. 

A I heure moins ^, nous partons d'iasoulouk. 
La route va entre des makis de ligaria et de 
menthes, le vent les courbe, quand nous passons 
près des arbres le feuillage frémit; toute la journée 
le ciel fut sombre. Axiome : c'est le ciel qui fait le 
paysage. Au sortir d'Iasoulouk, caravane de cha- 



20 NOTES DE VOYAGES. 

meaux, le dernier portant un énorme tocsin; un 
surtout avait de formidables bouquets de poil 
au haut des fémurs et des espèces de fanons qui 
lui pendaient du cou; il crie quand nous passons 
près de lui. 

Çà et là, tentes de Turcomans. 

Une demi-heure après lasoulouk, une rivière 
fait un coude; elle est, en cet endroit, large et 
assez dénudée, c'est le Méandre. Au delà, mon- 
tagnes grisâtres, mont des Chèvres, très ardu, avec 
une forteresse dessus, à gauche lorsqu'on s'en va 
d'iasoulouk, de l'autre côté du fleuve. Rencontre 
de chameaux dans un chemin creux, qui nous 
barrent le passage; l'enfant qui les conduit, voyant 
que nous les brutalisons pour passer, hurle de 
peur, sans doute à l'aspect de nos mines et de nos 
fusils. Une heure avant d'arriver à Tjra, temps 
de galop; j'avais un excellent petit cheval gris sale, 
à crinière abondante éparpillée sur son cou. 

Tyra. — A l'entrée de Tjra, platane déme- 
suré, cinquante hommes avec leurs chevaux y 
tiendraient à l'ombre; si ce n'est cinquante, plus 
de trente à coup sûr. Nous sommes un quart 
d'heure à traverser la ville, oii tout est fermé; la 
lune levante brille dans la cour d'une mosquée 
auprès de laquelle nous passons, sur notre gauche. 

Au Séraï, nous sommes reçus dans la salle des 
officiers. — Amabilité de ces messieurs, on crie 
en turc et en grec, tapage superbe à l'occasion de 
la route des moucres. Une négresse , vêtue de blanc 
et se voilant, entre, en se cachant et essayant de 
se fourrer dans la muraille, c'est une esclave qui 
vient de s'échapper de chez son maître et qui se 
réfugie ici. Le chef des moucres de Tjra, gros 



ASIE MINEURE. 2 1 



homme à prestance de pacha, lui donne une claque 
sur le menton, en manière de facétie et de mépris, 
et l'emmène chez lui. — Visite au gouverneur, 
homme nul. 

Mercredi 2^. — Rien de particuher dans les 
bazars. — Auvents en bois. — Rue avec un ruis- 
seau carré au miHeu pour les chevaux. — Cime- 
tières dans la ville. Depuis plusieurs jours, nous 
trouvons souvent, dans la campagne, des tombes 
à des endroits complètement inhabités; là sans 
doute fut quelque campement, ce sont les tombes 
des amis de ceux qui ont porté leurs tentes ailleurs, 
cela donne à la route quelque chose de très grand 
et d'inattendu. En venant d'iasoulouk à Tyra, un 
enclos contenant quelques tombes, un peupher 
au miheu; dans le cimetière d'iasoulouk, des oies 
se promenaient; un coup de vent est venu, elles se 
sont assises et rengorgées en bateau pour le laisser 
passer; quelques-unes ont mis la tête sous l'aile. 

Partis à 8 heures et demie. — Déjeuner sous 
un platane, près d'une citerne; on puise de l'eau 
dans une outre, l'eau coule d'elle par tous les côtés. 
Un troupeau de moutons vient à coté de nous. 

Nous avons marché toute la journée dans une 
grande plaine; cirque immense au milieu des mon- 
tagnes en amphithéâtre. Les montagnes sont loin 
de nous; sur la gauche, leur galbe est sinueux 
et aigu. Nous passons près d'un chariot tassé de 
chanvre (roues à jantes et rayons) et traîné par 
des buffles, ils soufflent bruyamment lorsqu'ils 
sont arrêtés. 

Nous passons par le village de Odemisch, au 
milieu du petit bazar qui forme sa rue principale : 
beaux enfants et en assez grande quantité, les 



2 2 NOTES DE VOYAGES. 

petites filles surtout, avec leur chevelure blonde 
qui a des tons jaune doré dedans. 

BiRKÉ est au pied des montagnes (à gauche 
quand on vient de Odemisch), entouré de bois; 
de loin, une ligne de peupliers. Avant d'arriver 
à la ville, lit d'un torrent large et profondément 
entré dans la terre; des deux côtés, ohviers. On 
monte. Le torrent (à sec) passe au milieu de la 
ville en pente; au fond, un grand pont en accent 
circonflexe. 

Dans la route nous avons passé sur un pont en 
bois; il n'y a que des poutres assez petites, mises 
de travers, elles sont la plupart pourries ou cassées, 
les pieds de nos chevaux enfoncent dedans; mais 
il y a un parapet, chose étrange! — Moins de 
tentes de Turcomans que la veille. — Maxime tire 
un aigle qu'il manque. — Nous rencontrons cou- 
ché sur le chemin un cheval qui se crève, iï a le 
dos tout suppurant, l'épaule dénudée, rouge; il est 
dévoré par des milhons de mouches. — Il a fait 
toute la journée un temps lourd, le ciel était cou- 
vert; nos chevaux tourmentés des mouches, le 
mien faisait des bonds subits et donnait des sac- 
cades de tête. 

Position d'un chameau de Turcoman à une halte 
de caravane; il était couché sur le coté, comme un 
cheval à l'écurie (position très rare), et au lieu 
d'avoir les jambes repliées sous lui, l'épaule droite 
de devant et une partie de son cou étaient ap- 
puyées contre un sac, il se prélassait là comme 
un monsieur dans un fauteuil élastique. 

Arrivés à Birké à 3 heures de l'après-midi , logés 
au conac, dans une charmante petite chambre 
turque : panneaux en boiseries peintes, plafond 



I 



ASIE MINEURE. 23 

vert croisillonné de baguettes jaunes; au milieu, 
un grand carré rouge croisillonné de baguettes 
jaunes. 

Nous descendons la ville par où nous sommes 
arrivés. — Aspect suisse de la partie supérieure de 
la ville, à cause de ses maisons jetées au hasard 
sur la pente, avec des toits en tuiles, et carrées. 
— Nous fumons un narguileh dans un café (partie 
gauche de la ville en montant). — Entrés dans 
féglise grecque en bois que l'on est en train de 
bâtir. 

Le soir, à dîner, nous nous empiffrons avec 
d'excellent melon, beaucoup de perdrix et une 
sorte de pudding en pâte épaisse, faite avec du 
miel, de la farine, du beurre et du sucre. — Sas- 
setti a encore trouvé une tortue. 

Jeudi 24., partis à 7 heures et demie. Montée 
qui tourne sur elle-même; au bout d'une heure, 
planure. — Petite montagne que Ton monte et 
descend, prairie encaissée entre deux montagnes 
sèches; elle est verte, herbue, plantée de peuphers. 

Déjeuner au village de Bosdall. — Noyers 
monstrueux, enclos de pierres sèches. Combien 
il j a sur la terre d'existences enfouies! Nous 
suivons la prairie encore quelque temps, puis 
nous nous séparons du ravin, que nous laissons 
sur la droite, et nous continuons parallèlement à 
lui. Un moulin, feau tombe et pleure du ruisseau 
en bois qui va se verser dans un grand enton- 
noir carré, le jour passe entre la nappe et les filets 
d'eau. 

Rencontré deux Grecs, le gamin est à cheval 
et le jeune homme à pied. L'enfant de 12 ans qui 
est l'aide de notre moucre, resté en arrière avec 



24 NOTES DE VOYAGES. 

Sassetti, lui propose de couper le cou aux Grecs, 
et, comme il ne comprend pas, il lui fait signe 
avec son couteau, signe du reste qu'il traduit lui- 
même clairement, quand Stéphany lui a ensuite 
demandé ce qu'il avait voulu dire. 

Nous nous tenons sur le versant gauche, les 
deux montagnes ont l'air d'avoir été tout à coup 
et brusquement séparées par le torrent, les angles 
rentrants de l'une faisant face aux angles sortants 
de l'autre. Le versant de droite est plus dénudé; 
sur cette grande pente, presque à pic ou du moins 
fort inclinée, d'un ton brun très pâle, çà et là 
quelques arbres fichés, la verdure revient de notre 
côté : chênes, petits frênes, noyers, fougères, de 
l'eau. On tourne un coude à gauche, et, au bout 
de l'étroit vallon formé par le torrent est une im- 
mense plaine, blond pâle, terminée par un bour- 
relet bas de montagnes. Par son étendue, ça 
rappelle le désert; le ciel est bleu, le soleil brille, 
bouffées d'air chaud. Au bas de la descente, grand 
lit à sec du torrent; là, il s'élargit dans la plaine 
comme pour se venger d'avoir été si longtemps 
comprimé. Des vaches noires marchent dans un 
champ, en cassant sous leurs pieds les tiges sèches 
du maïs; quelques tentes deTurcomans, toujours 
en rude et rugueuse toile noire de chameau; sous 
l'une d'elles, à gauche, un enfant nu nous regarde 
passer. Nous suivons encore une heure la plaine; 
à 4 heures, arrivés au village de Salikli. 

Salikli. — L'éteignoir en fer-blanc de son mi- 
naret brille de loin. — Le collecteur d'impôts 
arménien nous paraît vexé de nous céder l'unique 
chambre logeable. — Beau lévrier noir. 

Vendredi 2^. — Toute la journée dans la même 



ASIE MINEURE. 25 

plaine qu'hier. Pour aller coucher à Salikli, nous 
avons inchné à l'Est; maintenant nous allons dans 
l'Ouest, nous dirigeant sur Smjrne. 

Sart (Sardes). — A i heure et demie de Sa- 
likli, ruines de Sardes (Sart); à coté, petit café 
011 nous déjeunons. Les ruines de Sardes sont au 
bas de la montagne, sur un espace d'un quart 
de heue : souterrains en pierres et en mortier, à 
arcades parallèles, à demi enfouies en terre; frag- 
ments de constructions romaines en pierre (belle 
construction ) , surmontées de fragments de maçon- 
neries en briques fort belles, ouvrage solide. Deux 
colonnes en marbre : pas une seule assise de même 
dimension, le chapiteau est à volutes ioniennes, 
le tailloir semé d'oves; entre les volutes, des oves; 
la base du chapiteau cannelée; sur le profil du 
chapiteau, écailles de poisson. Le chapiteau de la 
colonne de droite (en arrivant de Salikli) est dé- 
placé de la colonne et comme poussé du dehors. 
Très bel effet de l'ensemble, surtout en se tournant 
du côté de l'Ouest. Entre ces deux colonnes, pe- 
tite montagne à angles et crêtes aigus, de couleur 
argileuse et nue; au premier plan, au pied des 
colonnes, des broussailles, parmi lesquelles une 
colonne écroulée, comme dans la cour des Bubas- 
tites à Thèbes, seulement ici les dalles sont en 
marbre, cela fait de fières meules de moulin; ces 
deux colonnes sont un peu grises et roussies par le 
haut. 

Rien de remarquable, le reste de la journée. 
Pendant que nous déjeunons, passe une longue 
file de chameaux ; quelques-uns ont, des deux côtés 
de la tête, des espèces de pendants d'oreilles en 
coquillages de couleur. Ah ! qu'elles ne se doutaient 



26 NOTES DE VOYAGES. 

guère ces coquilles, lorsqu'elles étaient au fond de 
la mer, que, suspendues à l'oreille des chameaux, 
elles voyageraient par les plaines, les montagnes, 
le désert! 

Nous trottinions dans la plaine, quand nous 
avons vu venir devant nous, allant vers Salikli, 
à une cinquantaine de pas à droite, un groupe de 
cavaliers escorté de beaux lévriers. Stéphanj les 
appelle, ils viennent à nous. Le lévrier qui me fait 
le plus envie avait un collier de coquilles blanches 
et coûterait 600 piastres si on voulait le vendre. 
— Maxime achète un cheval blanc moyennant 
27^ francs. Nous continuons. — Halte à un café, 
où nous mangeons une pastèque. — Maxime a reçu 
à la jambe un coup de pied du cheval que montait 
Sassetti. — Nous cheminons toute la journée côte 
à côte; des roseaux à tige blanche et à cime 
violet pâle s'agitent au vent, toute la journée il a 
fait du vent; à gauche, petites montagnes bleues. 
Arrivés à Cassaba à 4 heures. M 

Cassaba. — C'est un très grand village, au mi- 
lieu de la plaine, entre la verdure. Pour entrer 
nous passons par de longues rues étroites et fl 
boueuses : rues larges, bazars en bois, marché 
aux fruits ombragé d'un grand arbre; on sent va- 
guement que l'on est près d'une grande ville, il Y B 
a plus de monde, c'est plus ouvert, plus anime. 

Logés au khan, fort grand. — Jolie levrette 
avec ses petits, que l'on habille le soir. — Dîner 
avec beaucoup de plats. Nous sommes dans une 
petite chambre à escalier séparé, à gauche en en- 
trant dans le khan. — Nuit bourrée, hérissée, 
échevelée de puces! je n'en ai jamais tant eu, ni 
de si grosses! mon lit donne sur la niche des 



I 



ASIE MINEURE. ^27 

lévriers! Il fait beau clair de lune, je me promène 
dans la cour; au fond, à gauche, du côté des 
écuries, un Arabe joue de la flûte. 

Samedi 26 , à 5 heures du matin, nous partons. 
Interminable file de chameaux qui défilent dans 
la clarté vaporeuse et blanche du matin; la cara- 
vane était peut-être composée de trois à quatre 
mille chameaux (?), les petits ânes qui en con- 
duisent les différentes sections ne paraissent pas 
plus grands que des chiens; sur fane est le 
conducteur, dans son habar raide de feutre blanc. 

Nous marchons d'abord dans une espèce de 
désert, lande ouverte, puis grand ravin à sec. On 
monte, plateau à gauche; au pied des montagnes 
est N jmphio. — Colique stomachique de Stéphany . 
— Déjeuner à un café grec 011 je le trouve couché 
sur le dos. — De là à Nymphio, une heure à 
travers champs , chemin plein d'ombre, d'eau, de 
sources, de broussailles et de cascades; je dors 
sur mon cheval et je ne vois guère Nymphio que 
d'un œil entr'ouvert. 

Je suis pris de la rage d'arriver, ce que j'éprouve 
toutes les fois que je dois terminer quelque chose, 
que je touche à un but quelconque, à une fin 
quelle qu'elle soit; je galope. — Village au haut 
de la montagne qui domine la plaine de Smjrne; 
descente sur une voie pavée, oliviers; la ville n'ar- 
rive pas! — Je retrouve Sassetti. — Champ des 
morts des deux cotés de la route. — Pont des 
caravanes; désillusion complète, la plus forte ou, 
pour mieux dire, la seule que j'aie eue en voyage : 
il a une balustrade en fer! — Nous entrons par 
le quartier arménien et grec. Maisons européennes ; 
ça ressemble à une ville de province de second 



2 8 NOTES DE VOYAGES. 

ordre. Stéphanj et Maxime me rejoignent dans 
la ville. — Arrivés à 4 heures du soir àlHôtel des 
Deux-Augustes, chez Milles. Pas de lettres! 



SMYRNE. 



Dimanche 27. — Le soir au théâtre français, 
troupe du sieur Daiglemont. Nous voyons Passé 
minuit, la Seconde année, Indiana et Cbarlemagne. 
Maxime est pris de la fièvre. 

Pluie et temps exécrable toute la semaine. 

Lecture d'Arthur, d'E. Sue, les Souvenirs d'An- 
tony de Dumas, la moitié du premier volume 
du Solitaire de d'Arlincourt, Jacqueline Pascal de 
Cousin. 

Hôtel des Deux-Augustes. — Personnages de 
l'hôtel : M. Aublé, redingote jaune, chapeau gris, 
barbe grisonnante; M. Horace Walpole, posses- 
seur d'un chien d'Erzeroum, a voyagé dans le 
Hauran; il a été volé plusieurs fois; dépossédé et 
sans ressources, il a volé un âne et a forcé son pro- 
priétaire, qui était un juif, à le suivre à pied pour 
le servir; le colonel américain Willougby, vieux, 
solide, à barbe grise; Weber Oscar; famille ita- 
lienne d'un docteur d'Erzeroum qui vient s'établir 
à Smjrne; famille valaque logée en face de nous; 
la comtesse, son fils et le précepteur, pasteur pro- 
testant de Marseille, petit pingre en lunettes; 
Diamanti, drogman en fustanelle; le frère de 
Stéphanj, Joseph, domestique de l'hôtel, petit, 
noir, doux, collier. 



ASIE MINEURE. 



Smyrniotes; le D"" Raccord; le D"" Camescasse, 
famille d'iceluy, sa fille en corsage de tricot rouge. 

M. Pichon, consul; Guillois, air d'avoir des 
engelures quoiqu'il n'en ait pas, carottier achevé; 
le père Ledoux, bien nommé, pied-bot; Carabette, 
a la figure au bas de sa perruque; M. Dautin, 
inepte directeur de la poste. 

Temps triste et ennuyeux tout le temps que 
j'ai été à Smjrne; je suis nerveusement et morale- 
ment mal disposé, l'hiver approche. 

Promenade à Boudja. — Weber nous accom- 
pagne. — Froid. — Nous montons. En haut de 
la montée, ruines blanchâtres d'un aqueduc, 
Boudja à gauche dans le fond, maisons entourées 
de jardins, petit cimetière turc. Nous traversons 
le village. — Halte dans un café, promenade aux 
aqueducs, il y en a trois. — Moulin. — Vue d'en 
bas, les pieds dans la rivière, l'eau déborde de 
l'aqueduc et tombe en nappe, le soleil passe à 
travers, il perce aussi les filets d'eau tombant des 
arcades supérieures. — Retour par la petite vallée 
Sainte-Anne. — Couvent grec, grande bâtisse 
blanche. — Nous rencontrons des chasseurs à 
l'affût. 

Promenade à Bournabah. — Un autre jour, je 
vais tout seul à cheval, suivi du drogman Théo- 
dore (Stéphanj a la fièvre). Au premier village à 
droite, en sortant de Smyrne, après le grand 
champ, on tourne à gauche. Au milieu du chemin 
passe une Grecque en vêtement blanc, nu-pieds, 
nu-col, nu-tête; je ne me rappelle plus ses traits, 
mais c'était d'un très grand stjle comme ensemble. 
— Route pavée entre des verdures, elle incline à 
droite. 



30 NOTES DE VOYAGES. 

BouRNABAH , petite ville au pied de la montagne, 
maisons de campagne des commerçants levantins. 

— Deux très grands cjprès dans un jardin qui 
a, sur le devant, une maison blanche. — Entrée 
ridicule que je fais dans le jardin d'un certain 
gros M. Nicolazzi (?) qui me dit : « Misérable! » 
en me montrant des choux et des rosiers. II était en 
habit noir et en pantalon blanchâtre, cheveux ras, 
grosse boule, parlant un jargon que j'ai pris tour 
à tour pour français, anglais, italien, turc et grec. 

— Nous traversons en droite ligne toute la plaine, 
par des chemins, entre des arbres, plems d'eau à 
cause de la pluie des jours précédents; nous pa- 
taugeons dans la terre labourée par places, nous 
baissons la tête pour passer sous des arbres. Plan- 
tations nombreuses. Nous coupons la route qui 
mène à N jmphio ; par une pente escarpée on monte 
au village de Cacoutjath. 

Cacoutjath. — Vue de toute la plaine : au 
premier plan, verdure des oliviers; en face, mon- 
tagne d'un ton roux très pâle; adroite, montagnes 
bleues de Nymphio; à gauche, la mer, ardoise, 
et Smjrne blanc avec ses toits rouges. Le ciel est 
froid, bleu, clair. 

Dans le village, ancienne mosquée^ de même 
construction que la petite mosquée d'Ephèse. Je 
monte droit toute la montagne (c'est dans ces 
environs qu'il y a deux jours on a arrêté et volé 
deux jeunes gens de Smjrne qui chassaient) et 
je retombe sur Boudja. 

Retour à Smjrne par une descente pavée. 

Mont Pagus. — Montée du mont Pagus. — 
Petit cimetière. — Peu à peu, Smjrne grandit à 
mes pieds, la nuit vient. J'entre dans la forteresse 



ASIE MINEURE. 3 I 

par une des anciennes portes; dans la cour inté- 
rieure, une petite mosquée, de l'herbe partout; je 
n'ai pas le temps de voir s'il y a quelque chose 
à voir, la nuit tombe et je regarde le coucher du 
soleil. Je n'en ai pas encore vu de si diversement 
beau, à cause des découpures du golfe et des 
montagnes : à gauche, derrière les montagnes 
des Deux-Frères, bleu ardoise sombre; au-dessus, 
le ciel est empourpré, vermeil; du côté de Bour- 
nabah, les montagnes sont blondes de tous les 
blonds possibles, puis roses, rouges... O mon 
Dieu! mon Dieu!... !!!...??? 

Je m'en reviens, je traverse le petit champ des 
morts, en pente, et je rentre dans la ville par le 
quartier juif et turc. Rues étroites, la pluie des 
jours passés fait des rivières entre l'espace des deux 
trottoirs des rues; petites lampes allumées aux 
boutiques; foule grouillante. Approche de l'hi- 
ver, froid. Quelques maisons éclairées, gens qui 
entrent, gens qui sortent, de la mangeaille, des 
chiens et des enfants sur les portes, intérieurs 
sombres. 

Jeudi y novembre. — Promenade à Cordelio avec 
Stéphany. — On suit la route de Cassaba, puis on 
tourne à gauche comme pour aller à Bournabah, 
et on la quitte pour prendre à gauche, au bout de 
quelque temps. Chaussée pavée, grand marais 
salin au bord de la mer, petites criques. A droite, 
montagnes nues; à gauche, au premier plan, la 
mer; Smyrne de l'autre côté du golfe; en face de 
nous, les verdures de Cordelio. — Passe dans 
les rochers; à l'entrée un laurier-rose. Je m'arrrête 
là à regarder les chameaux qui viennent. 

Halte à un café, servi par un jeune homme 



32 NOTES DE VOYAGES. 

nègre, boiteux. — Levantins smyrniotes en partie 
de campagne, avec une flûte et un violon. — 
Nous faisons le tour du pays. 

Halte à un café, bâti sur pilotis dans la mer. 

A travers champs, fossés et marais, Stéphanj 
me conte des histoires de sorcier : il à vu à Bey- 
rout un sorcier qui faisait venir à travers les airs, 
de Damas à Bejrout, une fille sur son lit; il finit 
pourtant par m'avouer qu'il n'a vu que le nuage 
qui enveloppait la jeune fille, ou même qu'un 
nuage, A Smyrne, on croit beaucoup au sorti- 
lège, aux enchantements; quant à lui, il n'accep- 
terait jamais une tasse de café ou un verre d'eau 
d'une jeune fille, de peur d'être forcé malgré lui 
à l'aimer. Une jeune personne, amie de M"* Ca- 
mescasse, m'a dit que celui qui cueillait les feuilles 
du Ligaria se faisait aimer de la personne qu'il 
aime ; j'en ai souvent cueilli sans y songer, je cherche 
à savoir qui m'aimera. O vertu de la plante! comme 
je t'aurais bénie dans ma jeunesse! 

Nous revenons à Smyrne en trois quarts d'heure , 
temps de galop brillants. — Le soir, dîner chez le 
docteur Ballard. — M""^ Matron, grosse bonne 
de Smjrne, en robe verte, bonnet, gants blancs, 
trois mentons, et le nez pointu quoique épaté de 
la base. — Après le dîner, au théâtre, « il signor 
Nicosia », grec, violoniste à longs cheveux et qui 
met son mouchoir dans la pocne de son panta- 
lon; Webber, ivre et troublant la salle de spec- 
tacle; présentation à M. Daiglemont, en robe de 
chambre, quelle cordelière! et à M. Desbans, œil 
du sieur Desbans, paletot du sieur Andrieu. Nous 
revoyons la Seconde année de Scribe ! 

De Smyrne a Constantinople. — Vendredi 8^ 



ASIE MINEURE. 33 

départ pour Constantlnople sur YAsia de la Com- 
pagnie du LIojd. — Weber est ému d'un déjeuner 
qu'il vient d'avoir avec Oscar. 

Passagers : M. Constant, gros et bon brutal 
Américain; M""^ Constant, petites boucles d'oreilles 
en diamant; son fils, maniaque de la lorgnette; 
Oscar; un gros armateur de Trieste, charpenté, 
en redingote jaune blanc, figure de bouledogue, 
insipide; M. Peyret, français établi à Constan- 
tinople; sa femme en coiffure grecque, lèvres 
boudeuses et suceuses, pelisse jaune; gros Armé- 
nien bon enfant, qui nous donnait des prises de 
tabac (nous favons rencontré aujourd'hui dans la 
cour du tekeh des derviches tourneurs), il avait 
la figure toute bleue, ce qui venait d'un mouchoir 
en toile ' peinte tout neuf, dont il se servait; sa 
fille, Arménienne viandée, à cheveux noirs, venait 
avec lui à Constantinople chercher une femme 
pour son frère; Aline Duval; le gouverneur de 
Samos. 

Je suis sorti de ma cabine et j'ai vu Ténédos 
à gauche, derrière moi; plus en remontant, Lem- 
nos. 

Sur le rivage à droite, buttes de terre; on vous 
en montre une que Ton dit le tombeau de Patrocle. 
Le rivage est bas, mais c'est dans un admirable 
pajs; je ferai, coûte que coûte, le voyage de la 
Troade. (Voilà ce que j'écrivais!). A gauche, 
nous avons fEurope. — Aller d'ici à Venise, par 
terre, ce serait un voyage! 

Dardanelles. — Samedi ç et dimanche 10 no- 
vembre, quarantaine aux Dardanelles, nous restons 
à bord. Quel jambon que le jambon croate de 
YAsia ! 



34 NOTES DE VOYAGES. 

Lundi II. — Le matin nous descendons dans 
le village des Dardanelles, côte d'Asie. — Prome- 
nade en famille, pataugeant dans la boue des rues, 
qui sont du reste assez larges et, pour des rues 
turques, en hiver peu boueuses! — Visité deux 
potiers. On fabrique ici de grandes jarres vertes, 
vernies, avec des fleurs d'or par-dessus et pouvant 
à la rigueur servir de pots; il J a des monstres 
fantastiques, se rapprochant du Martichoras (ou 
plutôt de TAIborak!). — Nous menons M"* Cons- 
tant dans un grand café propret, chauffée par un 
manggal; un Turc se lève pour la saluer quand 
elle entre. Ce café est en même temps la boutique 
d'un barbier et d'un dentiste. — Nous tâchons 
vainement d'entrer dans la forteresse. 

Pendant toute la traversée des Dardanelles, je 
pense à Bjron; c'est là sa poésie, son Orient, 
Orient turc, à sabre recourbé; sa traversée à la 
nage était rude. 

Gallipoli. — Le soir, à 2 heures, arrêtés à Gal- 
hpoh. II j a là un petit port avec beaucoup de 
petits navires tassés dedans; la mer est assez forte, 
ça remue. 

Au delà de la ville, aspects de campagne tran- 
quilles et européens, ciel gris et froid, poules qui 
picorent dans un champ labouré. — Vieille forte- 
resse dominant le pays et oii nous nous promenons , 
mais nous laissons la compagnie de son côté et 
nous faisons le tour du pays tout seuls. Nous tra- 
versons un cimetière 011 il j a une vache, Stéphanj 
demande sa route à des femmes turques assises sur 
le seuil d'une maison (fabriques de tombes) qui 
est au milieu du cimetière. Café sur le port : deux 
hommes, dans un coin à ma gauche, sont en af- 




ASIE MINEURE. 3 5 

faires, l'un en robe, veste, et barbe noire, parlant 
très vite, avec volubilité. 

Retour à bord et partis. 

Arrivée à Constantinople. — Mardi 12 no- 
vembre, à 7 heures du matin, nous apercevons 
Constantinople. — Iles des Princes, adroite : elles 
ont l'espect désert; à gauche, le château des Sept- 
Tours, puis longues files de maisons blanches; 
à droite, Scutari, une foret au-dessus : c'est le 
grand champ des morts; le Bosphore devant nous; 
Nez-du-Sérail à gauche, palais dans la verdure; 
par derrière, dômes et minarets. On tourne cette 
pointe et l'on entre dans la Corne-d'Or, golfe 
entre Stamboul et Péra : c'est une mer peuplée 
de vaisseaux et gâtée seulement par deux ponts 
en bois. 

Tandis que nous stoppons avant de débarquer, 
mine d'un caidji dans son caïque, qui se promène 
autour de nous : veste bleue, tarbouch, cheveux 
noirs, figure avancée, souriant un peu. Une 
caravelle a passé tout près de nous, côté bâbord, 
nous lui avons fait signe qu'elle allait le heur- 
ter, il nous a répondu par un sourire de fatuité 
accompagné d'un la de tête, muet, plein de 
confiance. 

Fini de copier ces notes le samedi soir, 
minuit sonnant, 19 juillet 1851, à Croisset, 



CONSTANTINOPLE 



CONSTANTINOPLE'". 



NOUS débarquons à l'embarcadère de Top- 
Hana, nous montons la petite rue de 
Péra. — Hôtel Justiniano. 
Tour de Galata. — Escalier intérieur qui donne 
sur des planchers en bois; en haut, café tenu par 
les guetteurs de nuit. Nous voyons là les piques 
qu'ils portent à la main, lorsqu'ils courent la nuit 
aux incendies. Circulant autour du parapet, il me 
semble que la tour remue par la base et s'incline 
par le sommet, comme un mât de navire sur lequel 
je serais posé : c'était sans doute le mouvement 
de la mer qui continuait en moi. 

Promenade dans le bas quartier de Galata : 
rues noires, maisons sales, salles du rez-de-chaus- 
sée; violon aigre qui fait danser la romaïque; 
jeunes garçons en longs cheveux qui achètent des 
dragées à des marchands. — A la nuit tombante, 
promenade dans le cimetière de Péra : tombe d'une 

('' Voir Correspondance, II, p. 5 et suivantes. 



4o NOTES DE VOYAGES. 

jeune fille française qui s'est empoisonnée pour 
ne pas épouser un homme que son père lui desti- 
nait, il l'avait même introduit dans sa chambre. 
Ces histoires d'empoisonnement par amour sont 
fréquentes à Smvrne, où l'on s'occupe beaucoup 
de galanteries. Stéphanj nous dit que dans ce 
cimetière, le soir très tard ou le matin de très 
bonne heure, les p. .. turques viennent s'y faire 
b. . . , par les soldats particulièrement. Entre le ci- 
metière et une caserne que l'on bâtit à gauche, 
vallon; dans ce vallon, des moutons broutaient. 

Le soir, nous allons voir la Lucia, représentée 
convenablement. — Oscar dans la loge de l'amant 
de la. prima donna. — M, Constant et sa femme, en 
chapeau blanc; à côté d'eux Aline Duval, en cha- 
peau rose avec un voile noir. 

Mercredi, nous avons passé le pont de Galata 
pour aller de l'autre côté, à Stamboul. Sur le pont, 
rencontré un Indien richement vêtu, de couleurs 
vertes et or; il marche doucement sous un para- 
pluie, quoiqu'il n'y ait guère de soleil, et porte un 
binocle en écaille; il a habité trois ans la France. 

Bazars : me semblent sans fin. — Ludovic. — 
Ecrivains dans de petites boutiques, oia nous fai- 
sons écrire le nom de Bouilhet. — Nous allons 
donner à manger aux pigeons de la mosquée de 
Bajazet (Baiezidiej), ils s'abattent de tous les côtés 
de la mosquée. — Bruit du grain qui tombe sur 
eux et les fait s'envoler un peu, quand on le leur 
jette. Un homme est là, près d'un coffre plein de J 
grain, où il le puise avec une tasse. oH 

Jeudi. — Été à Scutari. — Rue en pente et dé- ^ 
serte, café à l'entrée du champ des morts, où nous 
attendons l'heure d'entrer chez les hurleurs. 



CONSTANTINOPLE. 4 ' 

Tekeh des derviches hurleurs. — Pièce carrée, 
balustrade tout autour. Sur la muraille du côté oii 
est le Merab, instruments de supphce à l'usage 
des hurleurs : longues broches terminées par une 
espèce de palette recourbée et espèces de coins 
ronds terminés par des pointes; de la partie supé- 
rieure du cône, chaînettes. Sur des planches tout 
autour sont rangés de grands tambours de basque, 
des cymbales et de petits tambourins. On a com- 
mencé par des prières. — Iman, vieillard grison- 
nant; son fils, figure impassible, joues un peu 
bouffies, nez régulier, droit, un peu de petite vérole 
au bout, robe verte garnie de fourrure de renard, 
immobile dans sa pose à genoux. — La file s'est 
ébranlée : pas de costume particulier, il y avait 
dedans des soldats turcs, plusieurs vêtus à l'eu- 
ropéenne. — Le chef d'orchestre, petit, noir, re- 
muant tout et menant tout ; le chef des cérémonies , 
gros bonhomme en robe puce, ressemblait un 
peu à Soliman-Pacha. — Un vieux, rien qu'avec 
son takieh, assis par terre et chantant. — Jeune 
homme en pantalon, en petit turban, ressemble 
à Bierj, s'est mis à la fin à pleurer à chaudes 
larmes. 

Cela m'a semblé plus musical que ceux que 
nous avions vus au Caire, la voix de dessus 
dominant et passant à travers les hurlements. Un 
moment, ça a ressemblé au bruit du piston d'une 
machine à vapeur; d'autres fois, en fermant les 
yeux, à deux ou trois lions en cage et rugissant. 
— Vers la fin de la cérémonie, malades venant se 
faire marcher sur l'endroit malade par l'iman ; aux 
petits enfants, il faisait seulement des passes avec 
la main et les insufflait. 



42 NOTES DE VOYAGES. 

Promenade dans le cimetière de Scutari. — 
Descendus par la grande rue. — Traversée en 
caïque, qui manque de sombrer à chaque lame; 
nous en voyons flotter à l'eau un à qui cet accident 
vient d'arriver, plusieurs hommes qui le montaient 
se sont noyés. — Vue d'un milord doré qui ap- 
partient à Sa Hautesse, chevaux enharnachés d'ar- 
gent lourd. 

Vendredi i^. — Tourneurs deGalata, tekeh rond, 
galerie autour en bas et en haut, petites lampes 
et lustres de verre : ça a l'air bastringue. — Iman, 
vieillard en robe verte. — Procession à la file, 
17 derviches, ils saluent le Merab après l'avoir 
passé et se saluent eux-mêmes. Bientôt la ronde 
commence. Cela n'est pas assez vanté : chacun a 
une extase particulière, vous pensez aux rondes 
des astres, au songe de Scipion, à je ne sais pas 
quoi? Un jeune homme, les bras tout levés et la 
figure perdue de volupté; un autre qui ressem- 
blait à un archange, avec un air d'autorité; un 
vieux, pointu, à barbe blanche; un de teint blanc 
jaune (maladie de cœur?), de même teinte morte 
que son bonnet de feutre. Nul étourdissement 
quand ils s'arrêtent. — Mouvement de leur robe 
qui tourne encore et les drape. 

Samedi 16, visite au général Aupick, ambassa- 
deur. — Reçu celle de M. Fauvel. — Accident 
arrivé à un de mes commensaux, M. de Noary,' 
qui a laissé tomber à l'eau un sac contenant 
80,000 piastres. 

Dimanche 77. — Le matin Bezestain fermé aux 
trois quarts, les Grecs et les Arméniens et quan- 
tité de Turcs faisant dimanche. — Déjeuner 
dans un café avec du Rebab; le froid nous y fait 



COx\STAxNTINOPLE. 43 

grelotter. — Le soir, dîner chez le D"^ Fauveï. — 
MM. Danglars, Mangln, etc. 

Lundi i8. — Partis le matin (après avoir at- 
tendu deux heures, à l'Hotel d'Angleterre, avec 
M., M""" Constant et leur fils, le «petit femme 
grecque», MM. Portier, Péhssier qui trimbale 
ses bottes, et M"* Navie, grosse femme armé- 
nienne, plaquée de fard et qui fait l'œil jouisseur 
quand on passe devant elle), Hamehn (des An- 
deljs), Hoffmann, docteur en droit, vêtu d'un 
tarbouch porté sur le derrière de la tête. Nous 
entrons dans le Vieux Sérail par la porte de Top- 
Kapou (= porte du canon), longue avenue plan- 
tée; les arbres sont enguirlandés de vigne. Après 
avoir défait nos chaussures, nous montons dans les 
appartements, pièces ovales donnant sur le Bos- 
phore. On voit naviguer à pleines voiles les vais- 
seaux. Aux murs, pilastres en plâtre, rideaux de 
moussehne; housses en perse ou en cahcot, ameu- 
blement et ornementation mesquine, qui jure avec 
la délicieuse forme architecturale des appartements 
et leur position. — Galerie longue, sur le mur de 
laquelle gravures modernes et un tableau de Gudin. 
— Salles de bain en marbre blanc, robinets de 
cuivre (!); c'est du reste ce qu'il y a de mieux, 
avec une pièce du rez-de-chaussée oia il j a divan 
et vasque au miheu. 

Les jardins, compris entre les différents corps 
de bâtiment du Vieux Sérail, sont taillés en petits 
jardinets rococo. Rien ne répond moins à l'idée du 
jardin oriental, mais rien ne répond mieux à celle 
qui nous est représentée dans les gravures an- 
ciennes, où l'on voit le sultan avec l'odahsque, 
existence resserrée, mesquine, fardée, sans gran- 



^4 NOTES DE VOYAGES. 

deur ni volupté; c'est enfantin et caduc, on y sent 
l'influence de je ne sais quel Versailles éloigné, 
apporté là sans doute par je ne sais quel ambas- 
sadeur en perruque, vers la fin de Louis XIV. 

Les appartements sont de couleurs difi'érentes, 
l'un blanc, l'autre noir, l'autre rose, etc.; dessus 
de cheminées en cuivre taillé à jour. — Biblio- 
thèque dans une autre cour en face. — Collège 
des Icoglans; nous voyons plusieurs de ces jeunes 
drôles, dont la plupart serviront plus tard au 
sultan. — Manuscrits entassés dans une armoire. 
Par terre, on nous déroule une pancarte sur la- 
quelle sont peints les portraits des sultans, affreux 
petits bonshommes en turban, et accroupis sur 
des divans. 

Salle du trône : fenêtre grillée, appartement 
sombre. Le trône est un baldaquin destiné à ren- 
fermer un divan, admirable chose en argent doré, 
incrusté partout de diamants et de pierres pré- 
cieuses, vrai luxe oriental s'il en fut! La bordure 
du baldaquin, partie comprise entre l'arc et la 
corniche, est ornée et terminée par des sortes 
de petit arcs, terminés par des sortes de glands 
du plus gracieux effet du monde. — Cuisines, 
rien de curieux. — Arsenal dans l'ancienne église 
Sainte-Irène. — Belle salle d'armes en dôme, 
voûtée, avec nefs pleines de fusils en mauvais 
état; au fond, à l'étage supérieur, armes anciennes 
et d'un prix inestimable, casques persans damas- 
quinés, cottes de mailles, communes la plupart, 
grandes épées normandes à deux mains. — Sabre 
de Mahomet, droit, large et flexible comme une 
baleine, la garde recouverte d'une couverture en 
peau verte; tout le monde l'a prise et brandie, moi 



CONSTANTINOPLE. 4 5 

seul excepté. — On nous montre aussi, sous 
verre, les clefs des villes prises par les sultans. — 
Vieilles espingoles à bois usé, noir, culotté, trom- 
blons épatés, toute l'artillerie fantastique et lourde 
d'autrefois. — Machine-Fieschi. 

II y a aussi au Sérail un musée d'antiques : une 
statuette de comédien avec le masque; quelques 
bustes, quelques pots, deux pierres avec figures et 
caractères égyptiens. — Nous sortons par Ta porte 
qui donne sur la place de Sainte-Sophie. — Dé- 
jeuner dans un café pendant que le reste de la 
société tâche de voir la Monnaie. 

Sainte-Sophie, amalgame disgracieux de bâti- 
ments, minarets lourds; elle est repeinte en blanc 
et ceinte de place en place de bandes rouges. Nous 
entrons par une porte de la cour extérieure qui 
fait l'angle de la place et de la rue, à toit avancé, 
retroussé. A l'église même, porte de bronze laté- 
rale sur laquelle on reconnaît les marques d'une 
croix. Le vaisseau est d'une hauteur écrasante qui 
n'est surpassée que par celle du dôme couvert 
de mosaïque. De la galerie du premier étage, les 
lampes suspendues ont l'air de toucher à terre et 
Ton ne sait comment les hommes peuvent passer 
dessous. Ancienne porte murée sur le côté droit. 
Aux quatre coins du dôme, chérubins gigantesques. 
— • Arcades romanes (voilà du byzantin!), feuilles 
de fougère. — Les dalles couvertes de nattes. — 
Deux drapeaux verts des deux côtés du Nimbar; à 
l'entrée de la mosquée petites vasques à ablutions. 

Achmet, à côté de la place de l'Hippodrome, 
entourée d'arbres, 6 minarets. Bien plus belle 
d'extérieur qu'à fintérieur, piliers lourds, énormes, 
cannelés en bosse, toute blanche. 



4.6 NOTES DE VOYAGES. 

Orosmane. — On dirait Lazer, je n'ai pu la bien 
voir. Dans un coin, sous des arbres, sarcophage 
insignifiant que l'on prétend être celui de Cons- 
tantin. 

Barezed. — Pigeons. — Une négresse leur a 
apporté à manger de la part de sa maîtresse qui 
est malade. — Idem aux hurleurs. C'était un vase 
d'eau que l'on devait toucher et msuffler. Comme 
la mosquée était pleine de monde, nous n'avons 
pu la voir. 

Soiimanieh, charmante, toute couverte de tapis, 
vitraux persans au fond. Çà et là une école avec 
son maître, qui criait et exphquait tout haut, argu- 
mentant et se répondant à lui-même. — Disciples 
autour, hommes couchés sur le coude et qui étu- 
diaient. — Coffres en dépôt dans un coin, ou 
plutôt sur tout le côté qui est en face du Merab. 
Comme existence musulmane calme et studieuse, 
c'est ce que j'ai encore vu de mieux avec Elazar du 
Caire; mais ici c'est plus recueilli et plus tran- 
quille. 

Turbehs. — Sont des salons dans lesquels, sur 
des tapis, sont des tombeaux recouverts de cache- 
mires magnifiques, surtout dans celui de Mah- 
moud, bande de mousseline sur lequel est écrit le 
Koran entier de sa main. (Le matin, au Serai, dans 
une armoire, son admirable encrier.) Dans celui 
de Bajazet, on nous montre sa chemise, sa cein- 
ture, que l'iman baise devant nous. — Turbans 
sur les tombeaux, avec des aigrettes. — L'appar- 
tement est toujours clair et propret, blanc et plein 
de lampes luisantes, inondé de jour. Autour du 
Sultan, sa famille, petites tombes d'enfants en 
grande quantité, draps de velours brodé d'or. 



CONSTANTINOPLE. 47 

Turbeh de Soliman. — Allée d'arbres, plan de 
la Mecque, les hommes figurés par des petits 
clous, marchant deux à deux. 

Mardi iç. — Le matin visite d'un tourneur, le 
beau jeune homme qui tourne avec une expression 
si navrante de volupté mystique. II nous dit que 
tous, dans son ordre, boivent, quelques-uns s'en 
font mal; il n'éprouve nullement de vision béate, 
mais seulement demande à Dieu la rémission de 
ses péchés; le Diable ne peut entrer en eux quand 
ils tournent ainsi. L'apprentissage dure de vingt 
à quarante jours, ils s'exercent sur un disque posé 
sur un pivot. Selon lui, la corruption est main- 
tenant à son maximum, autour de lui il ne voit 

que p : «Qu'est-ce que fait un Turc? II 

prend une femme, la b. .. trois jours; puis il voit 
un jeune garçon, lui soulève son bonnet, le prend 
chez lui et quitte la femme, qui se fait ... par le 
jeune garçon ! ! ! » L'ordre des tourneurs me paraît 
très tolérant : la véritable Mekke, selon eux, est 
dans le cœur; ils ne refusent aucune explication 
ni communication avec les giaours. Selon ce der- 
viche, le nombre des pèlerins diminue sensible- 
ment et les mosquées deviennent vides. 

Le soir, nous avons été encore une fois les voir 
tourner; même chose que la fois précédente. Ce 
n'est pas devant le Merab qu'ils saluent, mais 
devant la chaise de l'iman, et c'est eux-mêmes 
qu'ils saluent. Chacun part les bras croisés sur la 
poitrine, fait quelques tours, puis les détend. 
(Notre ami est capable de tourner les bras croisés 
six heures de suite.) Ils tournent sur le pied 
gauche, le droit envahissant par-dessus, la pointe 
du droit décrivant, pendant que le gauche tourne, 



48 NOTES DE VOYAGES. 

un demi-cercle pour aller rejoindre celui-ci. Ces 
derviches sont mariés, quelques-uns exercent des 
métiers. Ils sont à peu près 300 en tout, dans 
l'Empire ottoman. — Bruit de leurs mains tombant 
toutes ensemble par terre lorsqu'ils s'agenouillent. 

A 6 heures et demie du soir, dîner turc. 
M""* Constant à ma droite, en robe de soie, sen- 
tant le cold cream, charmante et mangeant très 
résolument avec ses doigts; M. Constant s'empifFre 
gaiement et M. Portier silencieusement; M. Ko- 
sielski à ma gauche. Après le dîner, Robert le Diable 
dans la loge de M. Constant; à côté de son épouse, 
je hume son essence de mousseline et son linge 
blanc. Drôle de ville que celle-ci, où l'on sort des 
tourneurs pour aller à l'opéra! les deux mondes 
sont encore à peu près mêlés, mais le nouveau 
l'emporte; même dans Stamboul, le costume euro- 
péen domine, pour les hommes seulement, il est 
vrai ! 

Mercredi. — Le matin, course au Bezestain, où 
nous achetons des bouquins, des pipes. Quoiqu'il 
soit ouvert, le Bezestain, en fait d'antiquités, me 
paraît assez maigre; il y a beaucoup de gibernes 
dorées et de sabres modernes. Acheté des lanternes 
turques, dont les vendeurs sont auprès de la Suli- 
manieh. Dans la cour de la mosquée, dispute de 
femmes nègres et de cawas; une surtout, grande, 
à la peau nubienne, les joues coupées longitudi- 
nalement de coups de couteau, criait en montrant 
ses dents blanches et gesticulait avec ses grandes 
manches. Manteau couleur tabac d'Espagne. 

Jeudi. — Promenade autour des murailles de 
Constantinople, avec M. Kosielski qui nous rejoint 
sur le pont de Mahmoud; nous prenons des che- 



CONSTANTINOPLE. 4? 

vaux au bout du pont. — Traversé le Phanar, 
grande arcade, sous laquelle on passe. — Maison 
à mâchicoulis. 

Balata. — Quartier juif. — Le grand cimetière 
de Stamboul, immense; on n'en finit plus; in- 
finité de tombes et de cyprès. Nos chevaux passent 
à travers et dessus. — Pelouse jonchée de tom- 
beaux grecs, les Phanariotes sont là, les descen- 
dants des Comnène et des Paléologue. — Eglise 
Boulougli (des poissons) : des femmes embrassent 
à la porte un Saint Nicolas, la place de tous les 
baisers a sali en noir le panneau; vendeurs de 
cierges en quantité. On nous montre une fontaine 
vers laquelle on descend par plusieurs marches 
et qui se trouve dans une petite chapelle souter- 
raine; l'eau est tellement claire que nous croyons 
d'abord qu'il n'y en a pas, c'est quand elle s'est 
ridée que nous nous en sommes aperçus. On nous 
conte la légende suivante : un marin, en mer, 
vint à mourir; avant de mourir il fit promettre au 
capitaine de la barque de porter son corps à cette 
église et de lui en faire faire trois fois le tour. Le 
capitaine exécuta sa promesse, le mort ressuscita 
et resta dans le couvent. Le bruit de ce miracle 
vint jusqu'en Angleterre oij quelqu'un, en dou- 
tant, se mit en route pour aller voir le ressuscité; 
il le trouva qui faisait frire des poissons à côté de la 
fontaine, il ne voulut pas croire au miracle et dit : 
« Je ne croirai pas plus ce que vous me dites que 
je ne crois que ces poissons frits puissent renager ». 
Ce qui fut dit se fit, ils sautèrent de la poêle dans 
l'eau et se remirent à nager. En effet nous voyons 
circuler dans l'eau d'imperceptibles petits poissons. 
Les murailles de Constantinople sont couvertes 

4 



50 NOTES DE VOYAGES. 

de lierres par places. — Trois enceintes. — Tours 
carrées avec des ronces, des arbustes, toute la pro- 
digalité des ruines. Les murs de Constantinople 
ne sont pas assez vantés, c'est énorme! Nous pas- 
sons devant la Porte Dorée, murée, et le château 
des Sept-Tours, nous arrivons devant la mer agitée 
et qui rebondit. Au pied du mur, à notre gauche, 
boucherie en bois sur pilotis, odeur infecte se 
mêlant à celle des flots, grand vent, quantité de 
chiens qui rôdent par là; des oiseaux de proie vol- 
tigent, poussent des cris, tournoient, s'abattent 
sur les flots. — Revenu à travers tout Stamboul : 
maisons en bois, coins avec de la verdure, mou- 
charabiehs, fenêtres grillées partout; la vie turque 
grouiUante et tranquille. Ça me rappeHe, comme ! 
à Smjrne, le moyen âge chez nous. 

Aqueduc de Valens, haut, orné de lierres, tra- 
verse Stamboul en large; les maisons sont là, en 
bas, écrasées par lui. Nous revenons au bout 
du pont de Mahmoud et nous allons chez le peintre 
persan, qui nous montre plusieurs couvertures de 
livres, des boîtes et des encriers. Khan persan : 
tapis de feutre sur lesquels ils sont assis, narguilehs 
en bois rouge sculptés; intérieur sombre, plein de 
fumée, les Persans avec leur haut bonnet pointu 
et leur nez recourbé. Je ne retrouve pas la figure 
ronde, les yeux sortis et les énormes sourcils des 
images persanes. Tous leurs chevaux (sur les pein- 
tures) ont les jambes très minces, la croupe et le 
ventre énormes, le corps en cylindre. Nous retra- 
versons le pont de Mahmoud et remontons par les 
quartiers brocs de Galata ; la nuit est presque venue , 
nous ne voyons aucun drôle sur les portes. 

Vendredi 22. — Nous allons à bord de la petite 




I 



CONSTANTINOPLE. J I 

foélette anglaise voir le sauvetage des écus de 
I. de Noarj; il nous donne à tâter son pouls, 
qui bat très fort pendant que l'on fait les prépara- 
tifs du sauvetage. — Casque de l'homme effrayant, 
ça a fair d'une énorme bête marine fantastique, 
tenant le milieu entre l'ours et le phoque, sur- 
tout lorsqu'on l'a hissé hors de feau et qu'il se 
débattait entre le canot russe et la goélette. 

Nous prenons un caïque à deux rameurs vêtus 
de chemises de soie (le premier en face de nous, 
suant à grosses gouttes, figure d'un officier d'armée 
d'Afrique), et nous remontons la Corne-d'Or. 
Après le pont de Mahmoud, flotte turque, vais- 
seaux désarmés, figures de lions et d'aigles à la 
proue. — Amirauté. — A gauche, Balata, case- 
mate pour les canaux; Ejub, mosquée enfoncée 
dans les bois, cimetière. La Corne-d'Or décrit une 
courbe : barrières dans l'eau; le fleuve (réunion 
du Cydarès et du Barbéris) se rétrécit, prairies, 
kiosques de pachas, grandes herbes sur fherbe, 
place de verdure où Ton descend, arbres à mi-côte; 
avant eux cimetière juif, plus loin palais du Sultan. 
— Femmes dans des carrosses dorés, pâleur natu- 
relle sous leur voile ou donnée plutôt par leur voile 
même (?); à travers leurs voiles, les bagues de 
leurs mains, les diamants de leur front. Comme 
leurs yeux brillent! Quand on les regarde long- 
temps, cela n'excite pas, impressionne, elles finis- 
sent par avoir fair de fantômes couchés là comme 
sur des divans; le divan suit l'Oriental partout. 
Aux côtés des voitures arrêtées, musiciens qui 
jouent de différentes espèces de guitares aiguës et 
de flûte, accroupis par terre, Levantins à feuro- 
péenne : c'est un air vif et toujours le même. — 

4. 



52 NOTES DE VOYAGES. 

Affreuses guimbardes soi-disant européennes. — 
Nous fumons un narguileh près d'une tente d'où 
s'exhale une violente odeur de raki. 

C'est bien en ces lieux que l'on vivrait avec 
l'odalisque ravie. Cette foule de femmes voilées, 
muettes , avec leurs grands yeux qui vous regardent, 
tout ce monde inconnu, qui vous est si étranger, 
enfants et jeunes gens à cheval, courant au galop, 
vous donnent une tristesse rêveuse, empoignante; 
nous revenons à Constantin opie sans ouvrir la 
bouche, le brouillard descend sur les mâts, sur 
les minarets, sur la mer. 

Descendus au bout du pont de Mahmoud, nous 
remontons par le petit champ des morts de Péra : 
une baraque en bois, noir, dedans; poules qui 
picorent à fentour; autre maison au bout du 
champ des morts, drapée de feuillage. 

Dîner mauvais chez Schefer. — Manuscrits 
persans et arabes : vignettes moyen âge, reliure 
peinte ressemblant à J. de Bruges; manuscrit sur 
l'art militaire, bonshommes à cheval (auxquels 
quelque enfant a fait une barbe avec de l'encre) 
qui s'exercent à la lance au sabre, lances à feu, 
feu grégeois. 

Samedi 2^. — Resté toute la journée à l'hôtel, 
à écrire des lettres et à prendre des notes. — 
Bain à Péra : petit masseur à figure de cheval 
(Maurepas, M"* de Radepont, M""' Rampai), yeux 
noirs, vifs, impudents, places de cheveux chauves, 
cicatrices de teigne. — Le soir, au dîner, Cham- 
pagne bu à propos de la guerre déclarée par la 
Prusse à l'Autriche; discussion littéraire avec 
M. Portier, à propos de Chateaubriand et de La- 
martine. — M. de Noary est comme une âme en 



d 



CONSTANTINOPLE. 5 3 

peine dans l'hôtel. Son mot, hier, quand on a cru 
que le sac était retrouvé : « Eh bien, ils n'auront 
pas été longtemps à retrouver leur argent ». 

Mercredi ij. — Course à Thérapia, visite au 
général Aupick. — Par les hauteurs, terrains 
plats, avec de légères ondulations, cela ressemble 
un peu à certaines landes de la Bretagne ; à gauche 
les plaines de Daoud-Pacha; à droite le Bosphore; 
bientôt, en face de nous, la mer Noire. Nous 
tournons à droite et descendons vers le Bosphore; 
conacs en bois peints en gris, au bord de l'eau. 

— Le général en robe de chambre à collet et pa- 
rements de velours; M. de Saalgi, Edouard Deles- 
sert. — Promenade dans le jardin de l'ambassade. 

— Nous revenons par le même chemin, avec de 
grands temps de galop, à la nuit tombante. — 
Apostoli notre drogman. 

Jeudi 28. — Re-visite au Sérail et aux mosquées. 
Dans le Vieux Sérail, revu avec plaisir la pièce du 
rez-de-chaussée avec ses jets d'eau; entre les fe- 
nêtres et dans les enfoncements de la muraille, 
étagères pour mettre des pots de fleurs. — Aux 
alentours la salle du trône, le nain, costumé à l'eu- 
ropéenne et quelques anciens eunuques blancs, 
figures de vieilles femmes ridées, proprement 
habillés, chaînes d'or sur leurs gilets, pantalons 
larges à l'européenne, à plis ; par-dessus des pelisses ; 
un à figure carrée, mâchoire large par le bas, 
jouant avec le nain du sultan. La vue d'un eunuque 
blanc fait une impression désagréable, nerveuse- 
ment parlant, c'est un singulier produit, on ne 
peut détacher ses yeux de dessus eux, la vue des 
eunuques noirs ne m'a jamais causé rien de sem- 
blable. — La salle du trône, entourée de porcelaine 



54 NOTES DE VOYAGES. 

bleue à partir du milieu, c'est comme une longue 
plinthe qui règne. — Dans l'arsenal, formidables 
timbales des janissaires, couvertes de peau; ça res- 
semble à des cuves à lessive; épées à deux mains, 
du temps des croisades; piques terminées par une 
sorte de khandjiar à deux branches; pointes de 
fers de flèches, à dards rentrants articulés. Quand 
on voulait retirer le trait de la blessure, les deux 

f)ointes rentrées s'écartaient d'elles-mêmes, il fal- 
ait tout déchirer. Je manie le sabre de Mahmoud, 
il me paraît horriblement lourd; celui d'Eyub 
moins long, plus commode, d'une largeur ef- 
frayante, bien en main et terminé en glaive, 
mêmement recouvert d'une peau verte. Je vois 
une très belle cotte de maille, flexible et souple 
comme de la flanelle; en effet, c'étaient les gilets 
de santé d'alors. — Dans Sainte-Sophie, je ne vois 
rien de nouveau, je reste longtemps à regarder 
les arcs, deux rangées; beaucoup de fenêtres en 
haut, la plus grande partie de la lumière tombe d'en 
haut; les chérubins sont sans tête, c'est une réu- 
nion d'ailes. Pour les ablutions, vases énormes de 
chaque côté en entrant, fermés comme d'énormes 
cruches, très ventrues. — Dans le turbeh d'Ach- 
met et de Soliman, longue inscription en carac- 
tères blancs sur porcelaine bleue, qui court tout 
autour; rien n'est propre et gai comme les turbehs. 
Dans la mosquée d'Achmet, Stéphanj va parler 
à des gens qui écrivent, à droite en entrant, et lit 
quelques lettres de l'alphabet. Dans la Solima- 
nieh, nous ne voyons pas de docteurs professant 
comme la première fois; en revanche, des femmes 
qui font leurs prières et prosternations à la ma- 
nière des hommes. — Nous retournons voir les 



CONSTANTINOPLE. 5 5 

derviches de Scutari, l'iman monte sur le corps 
d'enfants de 4 à 5 ans; on passe, sous le souffle 
des derviches , des vêtements de malades, — Beauté 
pontificale du fils de l'iman , qui ne se fatigue pas. 
— Un derviche déguenillé, nu -tête, moins de 
férocité que la première fois? — Le soir, dîner 
à l'Hôtel d'Angleterre, chez M. de Saulcj. 

Vendredi 2Ç. — Vu le Sultan à son entrée dans 
la mosquée de Fondoukh ; la place devant la 
mosquée encombrée de chevaux et d'officiers 
étranglés dans des redingotes. II faut encore plu- 
sieurs générations pour qu'ils s'y habituent. Nous 
étions au bord de l'eau, à côté d'un mur en 
ruines. — Femmes; on a voulu nous faire déloger 
pour que nous ne restions pas avec elles, elles 
sont venues de notre côté trouvant que la place 
était plus commode pour voir, les cawas n'ont pu 
les faire s'en aller de là. Le canon des forts a 
annoncé le Sultan. — Premier caïque, portant 
deux pachas à genoux, tournés vers le second oii 
était Sa Hautesse; caïques blancs bordés d'un 
ruban d'or, tendelet à l'arrière , rampe d'argent à 
celui du Sultan. — Il a l'air profondément ennuyé, 
petit jeune homme pâle, à barbe noire, nous a 
regardés fixement, tournant la tête à droite. — 
Manière particulière de ramer de ses caidjis : ils 
se lèvent et saluent, tout en ramant; les boules 
du premier bras de levier de l'aviron m'ont paru 
moins grosses que celles des caïques ordinaires. 

Danses des jeunes garçons dans un café de 
Galata. Dans une petite chambre, trois jeunes 
imbéciles, en habits grecs surchargés de brode- 
ries, se contorsionnent sans verve; un seul, noir, 
commun, mais vigoureux et à très belle cheve- 



5 6 NOTES DE VOYAGES. 

lure, dont les anneaux tombant me rappellent 
ceux des perruques Louis XIV : c'est, comme 
danse, un souvenir lointain des danses d'Egypte. 
En somme, ce fut pour nous une des plus af- 
freuses journées de notre voyage. 

Autre excursion à Galata, chez une vieille 
femme. Ameublement de quartiers maritimes, une 
caricature sur Louis -Philippe; négresses dégoû- 
tantes, en robe européenne noire, trouée; une 
énorme, qui était au bain et qui arrive couverte 
de fourrures. Mais dans une chambre plus propre 
et mieux meublée était enfermée Rosa, fille de la 
maîtresse de la maison, blanche, châtaine, avec 
de la dentelle dans les cheveux, à l'espagnole, 
casaquin de soie noire qui lui serrait la taille. — 
Les rues de Galata sont profondes comme mœurs 
et couleur : lumière noire, ruelles sales, fenêtres 
donnant sur des arrière-cours d'où sort le son aigre 
d'une mandoline ou d'un violon; çà et là, à la 
fenêtre ou sur le seuil de la porte, une sale mine 

de p , habillée à l'européenne et coiffée à la 

grecque; envahissement de la gravure polissonne 
des Héloïse et des Abeilard. L'émancipation de 
la femme en Orient entrerait-elle par le chic Fau- 
blas ? — Importance du ballet. — Dans cent ans le 
harem sera aboli en Orient, l'exemple des femmes 
européennes est contagieux, un de ces jours elles 
vont se mettre à lire des romans. Adieu la tran- 
quillité turque! tout craque de vétusté, partout. 

Samedi ^0, — Adieux à la bande Saulcy, à bord 
du Lloyd. 

Dimanche f\ — Visite chez Artim-bey, à Kou- 
routschermé. — Les maisons arméniennes peintes 
de couleur sombre, grises, noires, ou brun tabac; 



CONSTANTINOPLE. 57 

intérieurs tristes quoique grands. On a je ne sais 
quelle contrainte sur les épaules. Artim nous recon- 
duit jusqu'à la maison qu'il fait réparer : petite 
cour entourée de murs, serre au fond. 

Lundi 2. — Visite chez Antonia. — Arméniennes 
ou plutôt Grecques. — « Piccolo, (xsyakco », peur 
de ma barbe, gestes enfantins en se cachant sous sa 
pelisse de fourrure. — La mienne, dents décou- 
vertes et nez écrasé par le bout, corsage noir, 

poitrine très belle couverte de s sur le sein et 

au cou. L'homme qui fait des s à une p 

va de pair avec celui qui écrit son nom avec un 
diamant sur les vitres d'auberge. — Lithogra- 
phies de l'histoire d'Héloïse et d'Abeilard sur les 
murs. 

Mardi ^. — Rencontré Fagnart dans la rue, en 
sortant de chez M. Cadalvene. Le soir, au théâtre, 
ballet du Triomphe de l'amour : Dieu Pan en cu- 
lotte avec des bretelles, cancan effréné de ces 
dames, admiration naïve du public. — Le major X 
et le petit secrétaire de Kosielski. — Térésa, grosse, 
couverte de bagues. Pourquoi ses protestations 
de fidéhté à son amant et son dégoût de l'argent 
m'ont-ils tellement révolté que je suis rentré chez 
moi avec la mort dans l'âme ? 

Mercredi 4. — Sorti seul avec Stéphany, par les 
hauteurs de Péra, et passé devant le grand champ. 
Froid, vent. Nous tournons à gauche et nous 
descendons à travers champs, nous remontons et 
redescendons, landes, rien. Au fond, à gauche, 
Constantinople. Dans les gorges, à l'abri dii vent, 
il fait chaud. Tout à coup nous nous trouvons 
aux Eaux douces d'Europe; un berger bulgare 
faisait paître ses moutons sur la pelouse où vien- 



58 NOTES DE VOYAGES. 

nent Tété les harabas chargés de femmes, il n'y 
avait personne, les feuilles jaunies des platanes 
tombaient à terre. — Douceur des jours d'hiver, 
quand le froid se repose. — Nous longeons 
quelque temps le bord de la petite rivière, puis 
Ejub, mosquée au miheu d'un cimetière planté 
comme un jardin, plusieurs tombes dorées. — 
Quartier du coin jaune, Sari-eivah; interminable 
Balata, sale, noir honteux. Aussitôt qu'on entre 
dans le Phanar, la rue devient plus propre, mai- 
sons à mâchicouhs, aspect boutonné et sévère. 
Nous passons le pont de Mahmoud et rentrons 
par le petit champ. 

Jeudi. — Promenade aux environs de Scutari. 
Nous montons la grande rue, nous passons au 
miheu du grand champ, des soldats allaient sous 
les cyprès et sur les tombes se hvrer à l'amour 
avec une fille. — Beau jour d'hiver. Nous laissons 
aller nos chevaux dans la campagne; çà et là un 
carré de terre labouré, deux ou trois tentes noires, 
à l'horizon le Gigant. — Un vallon vert; au fond, 
un carrosse doré qui passe tout seul, un cimetière 
juif, tombes à plat. Nous retombons au bord du 
Bosphore. 

Vendredi. — Avec Stéphanj, aux Eaux douces 
d'Asie. — Le Sultan passe devant nous pour se 
rendre à Scutari. — Le vent vient de la mer Noire, 
beaucoup de navires, les voiles blanches toutes 
déployées. — A Orta-Reuil ou Arnaût-Reuil, il y 
a un cimetière juste au bord de l'eau; des pê- 
cheurs étaient là avec leurs barques; grands filets 
qui séchaient accrochés aux cyprès, tendus en 
long; cela faisait draperie avec de grands plis, 
occasionnés par les cables du filet; le soleil der- 




CONSTANTINOPLE. 59 

rière, ce qui faisait que les tombes et les arbres 
vus à travers les mailles, étaient comme à travers 
une gaze brune. Plus loin, d'autres filets étaient 
couchés sur les tombes; les stèles, çà et là, les 
levaient en vagues. — Abordés aux Eaux douces : 
ancien kiosque du Sultan, pourri et qui tombe 
dans l'eau; jolie petite fontaine carrée, soldats à 
un corps de garde. Que de corps de garde et de 
casernes à Constantinople ! Nous passons dans 
un champ où Stéphanj demande la route à des 
femmes grecques qui jardinent, chemin boueux, 
pelouse entourée de montagnes, grands arbres au 
pied. — Café, Stéphany joue une espèce de partie 
de trictrac avec des dames jaunes et noires. — 
Nous revenons par le même chemin; au pied de 
la fontaine un chien me caresse. — Revenus très 
vite à Constantinople. — ATop-Hana, rencontré 
une pipe qu'on ne veut pas me vendre. — Le soir, 
dîner à l'ambassade, chez le général Aupick. . 

Samedi. — Resté à l'hôtel toute la journée. 

Dimanche 8. — Visite à Fagniart, qui demeure 
sur le petit champ des morts de Péra. Je descends 
le champ des morts et je m'enfonce au hasard 
dans le quartier de Saint-Dimitri : une longue 
rue où coule un ruisseau sur de la boue, un côté 
de la rue bordé par un mur de planches, mar- 
chands de tabacs, cafés grecs où l'on est enfermé 
en fumant des pipes, à la chaleur d'un mangal 
qui brûle; sur un trottoir en terre, une vieille 
négresse qui demande l'aumône. Je monte par 
une rue très escarpée, campagne, herbe rase, 
grand vent, une caserne avec des casemates en 
corps de logis avancés. Je monte sur la hauteur 
et je vois Constantinople, qui me parait démesuré 



6o NOTES DE VOYAGES. 

mais sans me pouvoir rendre compte de la posi- 
tion oii je suis. Je redescends une rue moitié à 
escaliers et moitié en pente, maisons peintes en 
noir, avancées sur la rue, dames endimanchées 
qui reviennent de vêpres ou vont faire des visites, 
moitié à l'européenne, moitié à la grecque. Je me 
perds dans les rues et parmi tout ce monde ; étour- 
dissement de toutes ces figures qui passent devant 
moi, je m'en vais récitaillant des vers, je me re- 
trouve au bas du petit champ, je le quitte et passe 
par-devant le pont de Mahmoud, tout le bas de 
Galata et Top-Hana; rentré éreinté. — Reçu la 
visite de M. de Margabel, premier secrétaire de 
l'ambassade. — Le soir, soirée de l'ambassade, 
exhibition de messieurs et de dames de la localité. 
Lundi p. — Parti avec Stéphanj, le matin à 
8 heures, pour Belgrade. Landes nues, chemins 
pleins de boue, typhons. Nous laissons le chemin 
de Thérapia à droite. Au milieu de la boue, dans 
une montée, un carrosse embourbé, avec le 
pauvre petit cheval maigre qui suait et le conduc- 
teur à pied. — Descente, pelouse, un bouquet 
de platanes fort beaux, feuilles toutes jaunes. — 
Boviou-Kideneh au bord de l'eau, la petite rade 
pleine de navires avec leurs voiles blanches. Je 
fais quelques tours à pied sur le quai pour 
me réchauffer les pieds. — Déjeuner dans un 
hôtel, le second en arrivant près d'un ship 
chandler. — Nous remontons à cheval, belle 
route, prairie, arbre; aqueduc de Belgrade : a l'air 
tout neuf et n'est beau que de loin... et de près, 
à cause de la vue qu'on a de là. — Bains de Mah- 
moud. — Course dans la forêt, beaucoup de 
chênes, aspect de forêt européenne; j'arrive à une 



CONSTANTINOPLE. 6l 

place où les arbres cessent, vue de la mer Noire 
qui est bleue; nous redescendons la forêt. 

Belgrade, petit village à mi-côte, devant une 
grande prairie plantée. Que cela doit être charmant 
en été, mon Dieu! — Quelques maisons brûlées 
s'écroulent. — Stéphany prend un guide dans un 
café grec, il nous mène voir trois ou quatre réser- 
voirs : ce sont de grands lacs, à sec maintenant 
et qui font prairie, compris entre des collines 
couvertes de bois. — A l'extrémité du réservoir, 
un mur énorme pour soutenir le poids des eaux, 
maçons grecs qui réparaient le dernier que nous 
avons vu. — Fondrières où nos chevaux enfon- 
cent jusqu'au jarret. — Nous repassons sous 
l'aqueduc de Belgrade : de dessous l'arche et 
encadrées par elle, deux grandes pentes qui des- 
cendent en vallons à plans successifs; au fond la 
mer, bleu ardoise; les pentes rousses, couleur vin 
de Chypre foncé, tabac brun, avec des bouquets 
violets par places, comme seraient de grands mas- 
sifs de bruyères; c'est un paysage vigoureux et 
plein de largeur. 

Bulgarie?... Thrace. .. Nous rencontrons des 
Bulgares, les jambes entortillées de cordes. — 
Temps de galop à travers les flaques d'eau et la 
boue; le soleil se couche et m'aveugle, le galop 
et le froid me font pleurer, le ciel fond bleu cru, 
nuages bruns et noirs, entassés à ma droite les 
uns par-dessus les autres, longues bandes d'or 
horizontales qui leur font bordure rectiligne. Mon 
cheval m'emporte, j'arrive au haut d'une montée 
et je le lâche, un chien lui fait peur, je suis obligé 
de le tourner contre un haut bord de la route 
pour l'arrêter, la nuit vient. Rentrée à Péra, tou- 



62 NOTES DE VOYAGES. 

jours difficile et ennuyeuse, à cause de ce long 
pavé troué qui n'en finit. En passant devant la 
caserne qui est près le grand champ, gueulade 
du soir des soldats qui saluent le Sultan. La pre- 
mière fois que j'ai entendu cela, c'est à Jérusalem. 

Mardi. — Resté à l'hôtel, visite de M. de Mar- 
gabel dans l'après-midi. J'ai mal aux reins et aux 
cuisses des soubresauts et du galop de mon cheval 
d'hier. 

Mercredi. — Resté à la maison, reçu la visite 
d'Artim-bey, qui vient avec un pappas de ses pa- 
rents, plus hbéral que lui et dont il contient les 
excentricités politiques. 

Jeudi 12, anniversaire de ma naissance. — A 
5 heures je pars , monte en caïque avec Kosielski , 
et son domestique avec Stéphany me suit dans 
un autre. La neige couvre les maisons de Scutari 
et de Constantinople, ça fait des petits dés blancs. 
Dans les villages, sentiers ghssants, il a gelé 
par-dessus; nos chevaux bronchent, nous allons 
d'abord au trot, puis au pas. Une fois arrivés aux 
Eaux douces d'Asie, nous prenons dans la mon- 
tagne. — Longs mouvements de terrain, vagues 
blanches de terre, du vent, personne; çà et là, 
sur la. neige, pattes de gibier. — Nous arrivons 
devant une espèce de maison que l'on bâtit, sorte 
de khan et de ferme; des ouvriers travaillent aux 
fenêtres, nous passons. Quelquefois la route, con- 
tournant en creux une coHine, fait comme la 
moitié d'un grand cirque; au galop là- dessus, 
le bruit des pieds des chevaux est amorti par la 
neige. — Ferme des Lazaristes. — Un peu plus 
loin nous nous perdons; sur l'indication de ber- 
gers bulgares, plus ours qu'hommes, nous pi- 



CONSTANTJNOPLE. 6 3 

quons dans la direction de la ferme polonaise, 
nous descendons une pente horriblement inclinée; 
sans les broussailles nous glisserions comme une 
tuile : c'est tout ce que nous pouvons faire que 
de n'être pas écrasés par nos chevaux qui se 
laissent aller sur les pieds de derrière. — Petits 
cours d'eau sous des chênes rabougris couverts 
de neige, quelques bruyères, flaques d'eau gelées 
dans les fondrières, mais le plus souvent pelouse 
de neige. La lumière blanche et froide a l'air 
d'être factice, notre souroudji slave chante dans 
les intervalles du galop, Kosielski se rappelle la 
Pologne, et moi je pense à laTartarie, au Thibet, 
aux grands voyages d'Asie. — Arrivés à la ferme 
vers I heure et demie : un chevreuil égorgé sus- 
pendu à la porte à un poteau, Polonais chauve, 
un jeune homme à cravate rouge et en blouse, du 
feu dans la cheminée de plâtre; aux murs, htho- 
graphies dans le goût Devéria, représentant les 
Polonais en Angleterre, scène de cottage, départ 
des Polonais pour la Sibérie, etc. — Silence de la 
ferme entourée de neige. — Me chauffant à cette 
cheminée, il m'est revenu en mémoire le souvenir 
de jours d'hiver oii j'allais avec mon père chez des 
malades à la campagne. — Nous mangeons un 
morceau de viande et des pommes de terre. 

A 3 heures repartis, on accroche à grand'peine 
le chevreuil au cheval du souroudji. — En reve- 
nant, la route descend presque toujours. — Grand 
trot soutenu, relevé de temps de galop; je tiens 
la tête de mon cheval au bout de mon bras, nous 
passons comme des fous la prairie des Eaux 
douces. A Randilih, pas de caïque! nous repre- 
nons le pavé. Trot rapide; Kosielski lance son 



6i NOTES DE VOYAGES. 

cheval sur les chiens, qu'il fait hurler à coups de 
fouet; nous traversons les villages, nous tournons 
les rues, la course ne se ralentit pas, au contraire. 
Passivité du domestique de Kosielski qui me suit 
immédiatement. — Le soleil se couche rouge, la 
nuit tombe quand nous rentrons dans Scutari; 
nous sommes gris de boue, à la figure et sur nos 
habits nous en avons des étoiles, nos chevaux 
sont noirs. Nous passons le Bosphore agité, il faut 
se bien tenir. Je m'estime heureux de ne m'être pas 
noyé en caïque, pendant que j'étais à Constan- 
tinople. — Clair de lune sur les flots. — Nous 
rentrons vers 6 heures du soir. 

Vendredi. — Adieux à MM. Fauvel, Cadal- 
vène, etc. — Oscar, Marinitch et Fagniart dînent 
avec nous. — La veille et l'avant-veille, visite chez 
M"" Fenez, maigre, yeux noirs, ressemble un peu 
à Heinefelter. 

Samedi. — Fait les paquets, dîner à l'ambas- 
sade. 

Dimanche. — Adieux à tout le monde. De Noary 
est revenu. — M. Martin, architecte, et son com- 
pagnon Suédois. — Kosielski et M. Hamelin nous 
reconduisent à bord du vapeur. 

Adieux à Kosielski et de lui. Quand nous re- 
verrons-nous ? Nous reverrons-nous ? et qu'est-ce 
qui se passera d'ici-là? 

M. Javal, Blanche Delalande. 

Lundi, beau temps. 

Mardi matin, débarqué à Smyrne, visite à 
MM. Racord, Camescasse, Pichon. 

Mercredi, gros temps le matin. Vers midi, doublé 
le promontoire Sunium. — Colonnade à colonne. 
— La côte grise, violette, sèche, sans arbres ni 



CONSTANTINOPLE. (5 5 

végétation, du rocher seulement (la veille au soir 
passé devant Chio, les terrains étaient noirs et les 
montagnes couvertes de nuages). — L'Acropole 
d'Athènes seule brillait en blanc au soleil, Egine 
à gauche, Salamine en face, Pausihppe derrière 
l'Acropole. — La frégate la Pandore et le brick le 
Mercure pavoises pour la fête de Saint-Nicolas. — 
Shakos de cérémonie des marins russes. — Joie 
de me trouver à Athènes. — En Grèce!... Mais 
j'y dois rester trop peu de temps. 

Ah! comme j'étais triste, l'autre jour dimanche, 
en passant dans la cour de la mosquée de Top- 
Hana! Adieu, mosquées! adieu, femmes voilées! 
adieu, bons Turcs dans les cafés!... 

Au Pirée, jeudi, 19 décembre. 



ATHENES 

ET ENVIRONS D'ATHÈNES 



ATHENES 

ET ENVIRONS D'ATHÈNES. 



D'ATHÈNES A ELEUSIS. 

ELEUsis^^'. — Aujourd'hui, mercredi 2^ dé- 
cembre, jour de Noël, nous sommes^ partis 
d'Athènes à 8 heures du matin pour Eleusis 
(Lepsina), 

La route laisse celle du Pirée à gauche et entre 
dans un bois d'oliviers. Un ciel bleu ardoise foncé, 
fait de couches épaisses les unes sur les autres, 
avec des éclaircies d'azur, paraissait par grands 
morceaux entre la verdure vert gris des oliviers. 

o 

De l'eau à côté de la route et dans des carrés 
de terre cultivés, entre les pieds des arbres; de 
petits courants passent sous leur vieux tronc 
déchiqueté. A gauche le Jardin botanique. Succes- 
sivement nous passons sur trois ponts, trois 
branches du Céphise; le lit principal est, selon 

Cî Voir Correspondance, II, p. 27. 



rjo NOTES DE VOYAGES. 

Aldenhoven , plus à droite et bu par les irrigations 
des jardins. Où est le fameux pont où les gars 
d'Athènes venaient engueuler les femmes se 
rendant aux Mystères? Si mes souvenirs ne me 
trompent, il y avait un bois de lauriers-roses à 
côté, dans lequel les gens se cachaient; sur toute 
la route je n'ai pas vu un seul laurier-rose ? Après 
le bois d'oliviers, le sol est inculte, on ne ren- 
contre que quelques petits bouquets épineux et 
que des bruyères, beaucoup de pierres. Les mon- 
tagnes entourant toute la plaine d'Athènes me 
paraissent ainsi : elles sont grises à leur sommet et 
sans végétation. Au bout de la plaine, on monte. 
— Défilé du Gaidarion. — La montée est assez 
longue, la roche paraît sous la route, on descend. 
Vue charmante de la mer : le golfe de Lepsina, 
pris entre les montagnes, a l'air d'un lac, on ne 
sait de quel côté en est l'ouverture. La route 
descend tout droit en face, comme si elle allait 
se jeter dans la mer. Pentes douces de terrain à 
gauche; à droite, dans le rocher (à la place de 
Vénus Phile?) [Aldenhoven], sont taillées plu- 
sieurs excavations, la plupart ovales par le haut, 
un pied de hauteur environ , quelques-unes quadri- 
latérales et qui semblent destinées à recevoir des 
statuettes et des tableaux. Nous rencontrons un 
troupeau de moutons : les bergers portent dans 
leurs bras de petits agneaux qui ne peuvent mar- 
cher; les hommes sont couverts de ces grands 
cabans en laine blanche et à long poil, et ont à la 
main de longs bâtons recourbés en croc; cheve- 
lures fournies, bouclées, tombant sur les épaules 
au hasard; la laine des moutons est très blanche 
et paraît fine. Au premier plan, le troupeau; à 



ATHENES ET ENVIRONS D'ATHENES. 71 

gauche, mouvement de terrain doux, remontant 
vers les montagnes; à droite, la roche couleur de 
hchen verdâtre çà et là sur elle, et des cailloux; au 
deuxième plan, la route descendant, puis la mer 
fuyant au large des deux côtés et fermée à l'horizon 
par les montagnes. 

Tout à coup, au bas de la pente, on tourne 
à droite, les rochers sont taillés en ligne droite, 
on a fait la route à même : c'est l'ancienne voie 
incontestablement. Le chemin passe entre la mer 
et les lacs Rheïti, un pont vous fait passer sur 
la petite rigole qui les unit. Les lacs Rheïti res- 
semblent aux criques faites par la marée. On dit 
les lacs; je n'en vois qu'un ou plutôt comme serait 
un marécage inondé. 

Plaine de Thria. Au fond de la plaine, à droite, 
le village de Mandra, maintenant éclairé par le 
soleil : on n'y parle point grec, mais albanais. 
Route plate, monte insensiblement jusqu'au vil- 
lage de Lepsina. A l'entrée du pays, un puits 
antique : grand disque de pierres, rassemblées en 
guise de dallage et s'élevant jusqu'au point central , 
comme qui dirait le moyeu où est le puits même, 
c'est-à-dire le trou. Couleur verte des pierres à 
l'intérieur. Le fond de l'eau est ridé en demi- 
' cercles continuels, par une grosse goutte d'eau 
qui tombe d'entre les pierres 5 ou 6 pouces plus 
haut. 

Le village est composé de quelques petites mai- 
sons, baraques basses, à toit. Nous déjeunons 
dans un café où nous sommes servis par un jeune 
homme à nez droit, un peu épais du haut, joli 
col, cheveux bruns, tournure élégante sous son 
manteau blanc. 



72 NOTES DE VOYAGES. 

Nous montons la colline qui domine Lepsina 
(où était l'acropole?); de là, nous voyons, à une 
portée de carabine, le petit môle de Lepsina en 
croissant. Le ciel est blanc grisâtre sale, un mou- 
lin à notre droite. 

Tout le village encombré dans sa partie Ouest 
par des fûts de colonnes cannelées en marbre blanc. 

Près l'église de Hagios Zacharios, médaillon 
colossal, avec arabesques, contenant le buste dé- 
capité d'un homme cuirassé : le travail est lourd; 
c'est plus décadent encore que les bustes de pla- 
fond de Baalbek. Dans l'église, qui a plutôt l'air 
d'un four et où il n'y a de sacerdotal qu'une 
veilleuse dans un coin : deux statues très drapées, 
debout, sans tête ni pieds; une tête romaine 
d'homme, chevelure séparée et poussée par le 
vent, ainsi que la barbe, ^ d'un travail lourdaud. 

Dans les environs d'Eleusis et dans Eleusis, 
nous ramassons au bout de nos bâtons beaucoup 
de cornes de chèvres; elles sont droites et ondées; 
toutes sont creuses. , 

Du haut de la colline d'Eleusis, en se tournant 
vers le Sud, vers la mer, l'ouverture du golfe 
est en face de vous, petite et comme un défilé; 
en se tournant vers le Nord, on a la plaine de 
Thria au fond, en face une ligne épaisse d'un vert' 
gris, au pied des montagnes qui sont grises piquées 
de points de noir et blanchissant de ton en se 
rapprochant des sommets. De grandes plaques 
pâles, faites par les lumières passant entre les 
nuages; ailleurs, c'est comme de grandes voiles 
noires tombées par terre, ombres des nuages; 
l'ensemble est très assis, très doux, d'une beauté 
paisible. 



ATHÈNES ET ENVIRONS D'ATHENES. J } 

A mesure que l'on s'avance dans cette plaine 
et qu'on laisse Eleusis derrière soi pour se rap- 
procher de la montagne qui nous sépare de la 
plaine d'Athènes, le caractère du paysage grandit; 
ces montagnes, que l'on souhaitait plus hautes, 
s'élèvent et cette plaine, que l'on voulait plus éten- 
due, s'élargit. 

En revenant, nous rencontrons dans la mon- 
tagne un troupeau de chèvres, quelques chiens 
aboient après nous. En passant un pont, nous 
causions de ceux de la campagne de Rome. 

Rencontré près le Jardin botanique, deux ama- 
zones. — Les paysannes d'Eleusis ont par-dessus 
leur jupe une sorte de paletot avec des broderies 
carrées sur les côtés; c'est, du reste, à décrire 
d'une façon plus exphcite. — Petite fille couverte 
de gros vêtements blancs, se tenant près de la 
fontaine. 



D'ATHENES A MARATHON. 

La route prend derrière le palais du roi, on 
laisse le Lycobettus à droite, et jusqu'à Céphissia 
on monte. Nous n'y voyions guère, enfermés que 
nous étions dans la voiture, étant d'ailleurs partis 
à la nuit, la pluie tombant et le vent soufflant. 
En fait d'horizon, je vois la manche découpée du 
cocher qui fouette ses rosses. A ma gauche, quand 
le jour se lève, de grands mouvements de terrain, 
plats, verts, lignes se succédant; au fond, une 
montagne. 

Au village de Céphissia, nous changeons de 



74 NOTES DE VOYAGES. 

chevaux. D'abord un bois d'oliviers, puis une 
lande, un bois de sapins, le village Apasso Samati, 
la route va entre un miir et un ravin, une plaine. 

On commence à gravir le Pentélique. — Petits 
bois verts, sapinettes, caroubiers, et un arbuste à 
feuilles ressemblant assez à celles du laurier ou du 
pêcher, et dont les branches, lavées par la pluie, 
sont rouges et luisent comme de l'acajou verni. 
Les marbres blancs, blanchis par les pluies, 
sonnent sous les pieds de nos chevaux, qui 
descendent avec précaution. La plaine de Mara- 
thon paraît tout d'un coup, comme au fond d'un 
entonnoir; à mesure qu'on descend, elle s'étend 
à gauche vers la mer, et elle recule devant vous. 
Là, dans le bois, au milieu de la montagne, 
nous avons rencontré sept ou huit chevaux 
tout seuls, sans mors ni brides, qui paissaient le 
makis; hennissements; pour nous laisser passer, 
ils sont montés sur les talus ou se sont enfoncés 
dans le bois. Vingt minutes après, au bas de la 
montagne en retour, à droite, village de Prana, 
déjeuner à une maison où l'on montait par un 
escalier en bois non sine lacrimoso fumo. — Sourd- 
muet, la figure écorchée par une chute d'âne, en 
allant chercher du bois, et qui geignait à chaque 
mouvement comme un malade. 

Nous repartons au milieu de la pluie battante, 
nos chevaux enfoncent dans la terre labourée; 
nous piquons à travers la plaine, droit au tumulus, 
en face la mer, nous y faisons monter nos che- 
vaux; pour voir un peu, nous sommes obligés 
de leur tourner la croupe contre le vent. Sur le 
tumulus, sillonné par la fente d'un ruisseau, 
quelques petits arbrisseaux sans feuilles. Le vent 



ATHENES ET ENVIRONS D'ATHENES. 75 

siffle, la pluie tombe, la plaine de Marathon 
entourée de montagnes de tous côtés, ouverte 
seulement du côté de la mer, à l'Est. — Pluie, 
pluie, pluie. — Dans la montagne, rencontre nou- 
velle des chevaux, qui viennent flairer les nôtres. 
Les torrents ont grossi; la plaine, entre le pied du 
Pentélique et le bois de sapins avant Céphissia, 
couverte d'eau par places, comme un marais. 

Dix minutes avant d'arriver à Céphissia, dans le 
bois d'ohviers , Max et son cheval tombent par terre. 

A Céphissia, nous reprenons la voiture qui 
s'arrête souvent, en route, dans les trous, les fon- 
drières; une fois, on nous prie de descendre au 
miheu d'un lac, je me mets dans l'eau jusqu'aux 
genoux pour pousser à la roue. 

Grande et large campagne, à plans calmes, 
avant de rentrer à Athènes. 

Partis à 6 heures et demie du matin , arrivés à 
9 heures à Céphissia, à ii heures à Vrana, rentrés 
à Athènes à 5 heures du soir. 



D'ATHENES A DELPHES 
ET AUX THERMOPYLES 

PAR CASA (ELEUTHÈRES), KORLA (PLATÉe), ERIMO-CASTRO 
(THESPIES), LIVADIA (lEBADÉE), CASTRI (DELPHES), GRAVIA, 
LES THERMOPYLES, MOLOS, RAPURNA (CHÉRONÉe). — 
PŒNES, CITHÉRON, HÉLICON , PARNASSE. 

4-13 janvier 1851. 

Aujourd'hui ^janyiVriS*^ 7^ samedi, nous sommes 
partis d'Athènes à 9 heures du matin, escortés 
d'un drogman, d'un cuisinier, d'un gendarme et 



-70 NOTES DE VOYAGES. 

de deux muletiers. Jusqu'à Daphné, rien que nous 
n'ayons vu dans notre promenade à Eleusis. 

De la hauteur qui domine Daphné, le soleil, 
qui a brillé très beau toute la journée, nous per- 
met de voir la mer plus immobile qu'un lac et 
d'un bleu d'acier foncé; à gauche, les montagnes 
de Salamine; à droite, la pointe de Lepsina qui 
avance; au fond, en face, les montagnes de 
Mégare couronnées de neige. A Daphné, halte 
sous un treillage sans feuilles, où Giorgi raccom- 
mode la gourmette du cheval de Maxime, les 
dindons gloussent, le soleil me chauffe la joue 
gauche. A ma droite, un monastère grec. Nous 
descendons, le ciel est sec et très pur. Nous tour- 
nons, lacs Rheïti à gauche, nous passons entre 
la mer et les lacs. La mer fait de grandes rides, 
efforts pour faire des flots ; comme c'est tranquille ! 
L'atmosphère est bleu pâle, verdure affaiblie des 
oliviers. Quelles femmes se sont baignées dans 
ces mers-là! O antique! 

La plaine d'Eleusis (qui, lorsqu'on arrive au 
bord de la mer, au tournant de la descente de 
Daphné, est vue en raccourci et paraît comme 
une bordure au pied des montagnes) insensible- 
ment se rallonge, s'étend; c'est tout plat, fort 
long. Nous chevauchons au pas, un soleil traître 
nous mord l'occiput, dans la direction du petit 
village de Mandra. Avant d'y arriver : un bois 
d'oliviers, lit desséché d'un grand torrent (grand, 
respectivement). Ce que j'ai vu de plus large, 
comme lits de torrent, c'est à Rhodes et dans les 
environs de Smjrne. Dans ce village, on parle 
albanais. Enclos de pierres sèches, village comme 
tous les villages. 



ATHÈNES ET ENVIRONS D» ATHENES. JJ 

On monte, la route tourne entre des petits 
sapins et des chênes nains; les montagnes grises, 
picotées çà et là de vert pâle, ont un glacis rose, 
léger, et qui tremble sur elles. Rencontré une fois 
un troupeau de chèvres; peu de temps après, un 
troupeau de moutons, un petit agneau qui brou- 
tait, à genoux sur les jambes de devant. Mais 
combien j'aime mieux les chèvres! Derrière elles 
le pasteur avec son grand bâton blanc, recourbé. 

De Mandra à Casa, le pays consiste (en 
résumé) en deux grands cirques séparés par des 
montagnes. On monte une montagne, on descend, 
plaine entourée de toutes parts de montagnes, et 
l'on recommence. 

II faisait froid quand nous sommes arrivés ici 
(le soleil venait de se coucher), à l'ombre sur- 
tout. 

En arrivant dans la vallée au fond de laquelle 
se trouve Casa, on a en face de soi le Cithéron, 
couvert de neige à son sommet. Comme il y a de 
petits endroits qui ont fait parler d'eux, mon 
Dieu! 

Logés dans un khan qui ne ressemble guère à 
un khan : grande maison blanche près d'un poste 
de gendarmerie, deux cheminées dans la longue 
pièce oii nous sommes : les Grecs paraissent 
redouter excessivement le froid? A propos de 
gendarmes, le nôtre n'a voulu manger ni per- 
drix ni poulet, c'est carême (grec), il fait maigre. 
Quelle pitié cela ferait à un tourlourou fran- 
çais! 

Casa (ancienne Eleuthères?), 
8 heures et demie du soir. 



78 NOTES DE VOYAGES. 

Dimanche ^ janvier. — Partis à 7 heures juste. 
Le soleil se levait derrière le Parnès, que nous 
avions franchi hier; de grandes bandes rouges 
s'étendaient dans le ciel, dans l'intervalle béant 
entre deux pics de montagnes. Nous sommes 
montés à cheval, couverts de nos peaux de biche 
et ressemblant à des faunes par les cuisses. La 
route sur le versant oriental du Cithéron longe 
un ravin à sec, un vent glacé nous souffle au 
visage, je suis obligé, malgré mon triple costume, 
de me battre les bras à l'instar des cochers de 
fiacre de Paris. Le chemin est carrossable ou à peu 
près; de temps à autre, aux tournants, ponts en 
pierre jetés sur le torrent. 

Au bas de cette montagne la route cesse, on 
descend parmi les pierres à même la pente. De là 
s'étend devant vous toute la plaine de Platée; à 
gauche, tout près et vous dominant immédiate- 
ment, le Cithéron couvert de neige d'autant plus 
tassée et unie que l'œil remonte vers son sommet, 
qui est couronné, dans toute sa forme oblongue, 
d'une calotte de nuages très blancs que l'on pren- 
drait de lom pour un glacier. Ils sont immobiles 
et se tiennent là comme gelés par les neiges qu'ils 
recouvrent; à l'extrémité de la montagne ils s'al- 
longent, font une courbe comme pour descendre 
à terre et s'évaporent. A nos pieds, au bas de la 
descente, un peu sur la droite, le petit village de 
Kriekonki. Au fond de l'horizon et fermant la 
grande plaine, l'Hélicon à gauche et le Parnasse 
à droite : le premier, en dôme pointu ou angle 
dont le sommet est adouci; le second s'étendant 
davantage et bien plus couvert de neige que son 
voisin. Le côté droit de la plaine (Est) est fermé 



I 



ATHÈNES ET ENVIRONS D'ATHENES. 79 

à l'oelI par le mur mouvementé des montagnes de 
l'Eubée; ce qui fait mur est au milieu; aux deux 
bouts, montagnes qui avancent sur un plan anté- 
rieur. On nous montre la pointe de Chalus, pic 
entièrement neigeux et qui brille au soleil, sur la 
droite, tout à fait presque derrière nous. 

Nous sommes sortis de l'ombre de la montagne, 
nous avons le soleil. Nous passons par le village 
de Kriekonki, dont les rares maisons blanches, 
éparpillées comme elles le veulent, ont des enclos 
de broussailles sèches, provisions de bois pour l'hi- 
ver, ou en cailloux. Une femme passe près d'une 
maison, la bouche couverte de son voile comme 
une musulmane (ce sont des Albanais qui habitent 
ce village), une espèce de sale torchon blanc qui 
lui couvre la tête passe sur sa bouche et revient 
derrière le col; nu-pieds, elle vide un panier sur 
un tas de fumier. Les femmes, jusqu'à présent, 
sont couvertes d'une espèce de paletot gris clair, 
avec des bordures noires plates sur les côtés, vête- 
ment assez gracieux pour les enfants. 

Nous suivons la plaine jusqu'à lo heures, et 
passant au milieu de pierres que l'on nous dit 
être les ruines de Platée, nous arrivons à Kokla, 
au pied du Cithéron. II J a, à l'entrée, un seul 
arbre desséché et sans feuilles; avec un autre au 
pied du mamelon oia estThespies(Erimo-Castro), 
sauf quelques petits chênes nains et arbousiers 
rabougris ce matin, ce sont les deux seuls que 
nous ayons vus aujourd'hui. 

On a fait à l'entrée du pays des trous oii il y a 
de l'eau. 

Nous déjeunons dans une chambre dans le 
goût de celle où nous avons couché. Un pappas 



8o NOTES DE VOYAGES. 

grec, costumé comme les paysans d'ici et dont 
je reconnais la dignité à sa grande barbe, roule 
un chapelet et essaie mon lorgnon. Une femme, 
paletot brodé, deux énormes glands d'argent longs 
lui ballottent sur les fesses, au bout d'un cordon, 
gros bas de laine très épais et bien plus bariolés 
encore que les chaussettes persanes, le jupon 
descend jusqu'au-dessus du mollet. 

Les femmes grecques me paraissent courtes, 
ramassées, tailles assez lourdes, déformées sans 
doute par le travail; toute la beauté, jusqu'à 
présent, me semble réservée aux jeunes gens. Ce 
matin, dans l'écurie, il y avait une douzaine de 
gredins embobelinés et drapés de toutes espèces 
de guenilles et de peaux, qui se chauffaient en 
rond à un grand feu clair; un d'eux m'a offert 
un verre de vin que j'ai refusé, redoutant la 
résine. 

De Kokia, la plaine de Platée, inculte, est rele- 
vée de place en place par des carrés réguliers de 
couleur tabac d'Espagne foncé : ce sont les rares 
endroits cultivés. 

L'emplacement de Platée, sorte de vaste terrasse 
au-dessus du niveau de la plaine, se reconnaît à 
une enceinte de murs ruinés qui supportent les 
terrains. Çà et là deux ou trois colonnes; un 
endroit que l'on dit être le tombeau de Mardonius, 
rien que des pierres; par-dessus, ruines d'une 
construction turque ou d'une petite église grecque? 
Toutes ces pierres, du reste, sont vilaines et consi- 
dérablement abîmées par les taches de lichen. 

De Kokla à Erimo-Castro, où nous arrivons 
à 2 heures de l'après-midi, rien. Nous suivons 
toujours la plaine sur un chemin passable, nous 



ATHÈNES ET ENVIRONS D'ATHENES. 8 I 

passons deux ou trois ruisseaux oii nos chevaux 
enfoncent dans la boue; partout ces affreux petits 
bouquets épineux qui ressemblent à des hérissons 
verts et qui m'ont si joliment arrangé les chevilles 
l'autre jour, en revenant de f Ilyssus. 

Thespies est sur un mamelon qui semble, 
quand on arrive dessus, juste entre l'Hélicon et 
le Parnasse. Un troupeau de moutons est éche- 
lonné au hasard sur le mamelon. Tantôt à Kokia, 
quand nous sommes partis, le pays, silencieux 
d'hommes, ne résonnait que du bruit de fer des 
clochettes des troupeaux; après cela, rien. 

Nous logeons dans l'école. Aux murs sont sus- 
pendus des tableaux imprimés pour les jeunes 
gars, avec, à quelques-uns, un petit bâton démon- 
stratif. 

Manière grecque de tenir les rênes d'un cheval. — 
Aux murs extérieurs d'une église située à dix 
minutes du village, sur un autre mamelon, Giorgi 
nous montre : i° Un bas-relief représentant un 
cavalier drapé seulement au torse, tenant ses 
rênes de la main gauche, les ongles en dessus; 
dans le col du cheval on voit très bien les trous 
où s'attachait la bride métallique, disposition qui 
se retrouve partout, non pas sur le col comme 
ici, mais à la bouche du cheval (ici, sic) et à la 
main du cavalier. Celui-ci, à la main droite, tient 
un bâton, la main posant sur la cuisse, comme 
une cravache; la jambe gauche du cheval, enlevé 
au galop, est courbée en l'air, très longue; 

2° Une statue de femme, grande Victoire avec 
des ailes (sans tête), style dur et sec (en marbre 
pentélique), poitrine étroite, une bosse sous le 
nombril, mouvement de ventre exagéré; un relief 

6 



82 NOTES DE VOYAGES. 

triangulaire, dans le niveau du marbre, immédia- 
tement au-dessus de la draperie qui passe au haut 
des cuisses et dont les lignes latérales s'en vont 
dans la direction de l'aine (un peu au-dessus, 
pourtant, il me semble?); 

3° Un adolescent regardant un chien, stjle 
mou, cuisses détestables. Après le Parthénon, j'ai 
bien peur de ne plus trouver rien de beau en 
sculpture. 

Nous sommes assiégés par des enfants qui 
chantent des noëls à notre porte, et qui quelque- 
fois fentr'ouvrent; ils vont ainsi de porte en porte, 
chanter dans tout le pays. Quel silence dans ces 
villages grecs! Quel désert! Tout l'après-midi le 
vent a soufflé avec fureur, nous sommes abîmés 
de fumée, des troncs d'arbres entiers brûlent dans 
notre cheminée, dont le manteau est découpé 
comme une pèlerine. 

Erimo-Castro , 8 heures et demie. 

Lundi 6. — D'Erimo-Castro à Panapanagia, on 
monte par une pente douce se rapprochant tou- 
jours de l'Hélicon, qui est à votre droite. Vu à 
sa base, l'Hélicon a l'air d'un dos d'éléphant ou 
plutôt d'une carapace de tortue très bombée, verte, 
avec le dessus blanc; nous ne voyons que le ver- 
sant oriental. Il a trois grandes rides parallèles qui 
partent d'en haut et coulent en bas, plus foncées 
comme couleur, presque noires, pleines d'ombre. 
A travers la neige, nous voyons, aux deux tiers 
de son élévation, des pins très verts. 

A Panapanagia, quantité de pressoirs sur les 
maisons. Ce sont des boîtes carrées avec des bras, 
comme serait une chaise à porteur renversée la 




ATHENES ET ENVIRONS D'ATHENES. 83 

tête en bas. Après le village nous entrons dans 
une église à sales peintures grecques oii notre 
drogman (quel drogman! miséricorde!) nous 
montre, sur une colonne, une inscription grecque 
illisible pour nous; il nous dit que tous les voya- 
geurs tiennent beaucoup à la voir. 

La route prend à droite, on a l'air de quitter 
THélicon et de passer seulement entre deux col- 
lines, puis tout à coup le sentier tourne brusque- 
ment à gauche et l'on est sur le versant gauche 
d'une ravine escarpée. Le chemin, qui court au 
flanc de la montagne en montant, en s'enfonçant, 
en se relevant, va parmi les pierres et les chênes 
nains, au bruit du ravin qui coule en bas, au-des- 
sous du vous. Le pan de droite, à pic, est décoré 
de rochers gris taillés comme des cristaux, tenus 
dans de la terre rougeâtre, avec des bouquets de 
chênes nains et de chênes tout autour. Les chênes 
dépouillés sont plus grands, ils se tiennent auprès 
de l'eau ; d'à côté de vous partent de la roche des 
fontaines qui se perdent entre les troncs des ar- 
bustes et vont tomber dans le torrent. 

Un soleil chaud nous tiédissait, on était étourdi 
du bruit des eaux, on avait les yeux singuhère- 
ment réjouis par les couleurs des roches et du 
feuillage, j'ai passé dans tout cela avec un sourire 
du cœur sur les lèvres. 

Une grâce pleine de majesté ressort du singu- 
lier dessin de cette ravine, qui est comme un 
grand couloir bordé de séductions rustiques. J'ai 
vu de plus beaux paysages, aucun qui m'ait plus 
intimement charmé. A droite, il y a des dé vais 
de la montagne tout verts, faiblement creusés, 
s'évasant, avec des troncs noueux de chênes sans 



84 NOTES DE VOYAGES. 

feuilles çà et là, tapis pour les pieds des Muses, 
quand elles descendaient boire au ravin. 

Peu à peu, cependant, cela s'élargit, on monte, 
les deux côtés s'abaissent. 

Zagora. — Déjeuner par terre sur une cou- 
verture que des paysans nous prêtent. La maî- 
tresse du tapis a sur le dos deux grosses tresses 
de laine, tressées comme des cheveux, et portant 
au bout quatre glands d'argent; autour de sa 
taille, une énorme ceinture noire; jupon très brodé 
en rouge. Sur le gros paletot de dessus, broderies 
sous les aisselles et sur les deux côtés; de la bro- 
derie sortent horizontalement des peluches, qui 
font des étages successifs de franges. Sur la tête, 
mouchoir d'une description difficile et que l'on 
nous promet de pouvoir acheter à Delphes; par- 
dessus elle croise un voile blanc. Ce costume a 
été observé sur une fille blonde rousse, à cheveux 
épars autour des joues, et qui nous rappelle en 
laid M"" Pradier. 

Après Zagora, prairie, quelques peupliers épars, 
rares, espacés au bord de la petite rivière; leur 
tronc ressemble à des têtards, et de là partent, se 
dirigeant immédiatement en haut, les branches. 
On entre bientôt dans un petit bois de chênes, les 
arbres vous viennent à la hauteur du flanc, on 
passe à cheval entre eux. Le terrain, ici, fait une 
grande courbe très adoucie, d'oii il résulte que le 
sommet du bois, exposé inégalement à la lumière, 
revêt des teintes différentes : à droite foncé, clair 
devant vous, tandis qu'à gauche un glacis violet 
commence à onduler en nappe transparente sur 
la couleur de fer des feuilles. 

Avant le bois, entre deux gorges, nous aper^ 




ATHENES ET ENVIRONS D'ATHENES. 8 5 

cevons très loin une montagne toute blanche, de 
la blancheur de la poudre d'iris, sur laquelle se 
joue une toute petite teinte rose : ce sont les mon- 
tagnes de Corinthe. 

Personne, silence complet, pas de vent, seu- 
lement de temps à autre le bruit de l'eau. On 
monte encore, et voici que s'ouvre devant vous 
un grand flot de terrain qui se courbe avec rapi- 
dité, se relève devant vous un peu sur la droite, 
et va s'écouler tout à fait à droite, vers la plaine 
d'Orchomène que l'on commence à voir. A 
gauche, mouvement grandiose, portant son bois 
de chênes brun rouge, violacé maintenant. Entre 
eux, larges pelouses qui descendent. La lumière 
tranquille, tombant d'aplomb et d'en haut comme 
celle d'un atelier, donnait aux rochers et à tout 
le paysage quelque chose de la statuaire, sourire 
éternel analogue à celui des statues. 

Au premier plan, la descente; traces d'une an- 
cienne voie; devant vous le terrain, très creusé, 
remonte en une haute montagne très portée sur 
la droite, et qui, s'échancrant et finissant brus- 
quement à la partie gauche, laisse derrière elle 
et en perspective voir d'autres montagnes. Si vous 
tournez ta tête, vous apercevez la plame d'Orcho- 
mène, toute plate, avec le lac de Copaïs s'éten- 
dant dessus en large, à rives basses, au milieu des 
sables. Nous descendons sur des dos de verdure. 
Troupeaux de chèvres; la première que j'ai vue 
tout à coup était couleur isabelle et portait une 
grosse clocnette de fer. 

Max est loin devant nous; deux dogues vigou- 
reux, blanchâtres, à queue fournie, s'élancent 
sur mon cheval en aboyant, les pasteurs les rap- 



86 NOTES DE VOYAGES. 

pellent à eux, avec un cri guttural qui me remet 
en tête ceux des muletiers de la Corse : tâe ! tâe ! 
Sur les versants sont des enclos en pailles, ovales 
et dont les murs sont très inclinés en dedans : 
c'est pour les moutons dont nous voyons ici de 
grands troupeaux; laine singulièrement blanche 
et assez propre pour figurer dans une idjHe, ce 
que j'attribue à leur habitude de toujours vivre en 

f)Iein air; à côté de ces parcs, grandes huttes pour 
e berger. J'en remarque un presque rond où 
il y a dedans d'autres petits enclos : l'un est pour 
les génisses, un autre pour les béliers, sans 
doute, tout comme au temps de Polyphème, 
quand il trayait son troupeau sur le seuil de sa 
caverne. 

Descendant toujours par un versant qui incline, 
pour nous, de droite à gauche, nous arrivons 
bientôt au village de Kotomoula. 

N (Dans une chambre voisine du khan où 
nous sommes, une vieille femme chante un air 
dolent et nasillard, une autre voix s'y mêle, je con- 
tinue.) 

Kotomoula. — Nous tournions dans les rues du 
village quand nous avons entendu des voix en 
chœur, et, tout à coup, sur une place, nous avons 
vu un chœur de femmes, avec leurs vêtements 
bariolés, qui dansaient en rond en se tenant par 
la main. Loin d'être criard comme les chants 
grecs, c'était quelque chose de très large et de 
très grave. Elles se sont arrêtées dans leur danse 
pour nous voir passer. Le chemin était entre la 
place et un mur; au pied du mur, se chauffant 
au soleil, d'autres étaient assises et couchées par 
terre, vautrées comme si elles eussent été sur des 



■ 



ATHÈNES ET ENVIRONS D'ATHENES. 87 

tapis. Rêve du bonheur de Papety! L'une d'elles, 
la tête sur les genoux d'une autre, se faisait cher- 
cher ses poux. — Petit enfant avec un bonnet de 
drap brodé, couvert de piastres d'or, avec des 
gales he de vin sur le visage. 

Quand nous avons été à une portée de cara- 
bine en bas du village, notre guide nous a fait 
revenir sur nos pas, la route était défoncée; nous 
avons revu sur la hauteur l'essaim colorié de toutes 
ces femmes, qui nous suivaient de l'œil; elles au- 
ront repris leur danse sans doute? 

On tourne à gauche pour doubler le mont 
derrière lequel est Lebadée. 

La plaine d'Orchomène à notre droite, le lac 
Copaïs s'étend. La plaine est fermée, sur son coté 
oriental, par des montagnes, qui semblent sépa- 
rées et non en murs comme celles de l'Eubée : 
une, puis une autre, la voie reparaît par places, 
nous passons des ponts, quelques arbres. Tout à 
coup Livadia derrière un monticule. 

LivADiA. — Toits en tuiles avec des pierres 
dessus, maisons huchées en pente; aspect suisse, 
dessins Hubert; — beaucoup d'eau, beaucoup 
d'eau, des mouhns. C'est Noël, les hommes, très 
propres, se promènent manteau sur l'épaule et 
en fustanelle. Avant d'arriver à la ville, quelques 
jardins légumiers. — Rencontre du commandant 
de gendarmerie. — Nous logeons dans un khan 
qui a balcon , l'escaher a son pied dans l'écurie. 

Notre muletier nous a conduits au bout du 
pays, près de la source, au pied de l'acropole, 
sur laquelle ruines franques, selon Buchon; moi je 
n'ai vu (mais je n'y suis pas monté) que des ruines 
turques. A droite, laissant le pont en compas à 



NOTES DE VOYAGES. 



gauche, à l'entrée d'une gorge profonde et pres- 
que à pic, la roche est entaillée de ^quantité de 
petites niches, comme sur la route d'Eleusis, mais 
bien plus nombreuses; quelques entaillements 
quadrilatéraux, mais rares. D'abord, une espèce 
de chapelle avec des niches autour puis en retour; 
tout le long de la roche, fendue de deux grandes 
fentes horizontales (naturelles?), comme si l'on 
avait voulu en enlever une grande tranche, petits 
trous inégaux, gros comme les deux poings et 
plus, et niches; à niveau du sol, entrée d'une 
grotte où il faut se courber pour pénétrer. — 
M. Buchon dit qu'au fond il y a un puits. 

De l'autre côté du pont, en face, autre grotte 
naturelle beaucoup plus haute; elle sert d'écurie 
à des ânes. Peu profonde et finissant en pointe. 
Est-ce là l'antre de Trophonius? Mais Pausanias 
n'aurait pas dit : « L'oracle est sur la montagne 
qui domine le bois sacré » , ou bien foracle était 
bien éloigné de l'antre. Ou aurait-il été sur ce 
qu'on appelle maintenant l'acropole? S'il en est 
ainsi, ce ruisseau serait l'Hercjna? mais où aurait 
été le bois sacré. « Lebadée est séparée par le 
fleuve Hercjna du bois sacré de Trophonius ». 
De l'autre côté? mais où la montagne complè- 
tement pierreuse remonte tout de suite. En 
tout cas, la quantité de niches à offrandes que 
Ton voit, en cet endroit, peut permettre l'hypo- 
thèse. 

Lebadée (Livadia), 9 heures du soir. 

Mardi 7. — Quoique levés à 5 heures et demie 
nous ne sommes partis que deux heures après, 
grâce à la lenteur de Giorgi; rien n'était prêt, et 




ATHÈNES ET ENVIRONS D'ATHENES. 89 

le gendarme (nous en avons changé) n'était pas 
arrivé. 

Le Parnasse, au soleil levant, montrait toutes 
ses neiges; il était taillé en deux tranches aiguës, 
proéminentes, appuyées sur des bases très larges 
qui en faisaient, à l'œil, la transition. Sommet 
épaté, mince, d'un blanc brillant comme de la 
nacre vernie; la lumière, qui circulait dessus, sem- 
blait un glacis d'acier fluide. Bientôt une teinte 
rose est venue, puis s'en est allée, et il est rede- 
venu blanc, avec ses filets noirs placés oii la ver- 
dure paraît, où la neige n'est pas tombée. Derrière 
nous, une partie du ciel toute rouge, roulée en 
grosses volutes, avec des moires en bosses, et 
entre elles des places brunes de cendre. 

La vallée ici (fin de la plaine d'Orchomène) 
est assez large; des deux cotés les versants des 
montagnes, peu élevés, s'épatent jusqu'à vous. 
Bouquets de chênes nains, reste de la même 
petite voie qu'hier, beaucoup de boue, chemin 
exécrable pour les chevaux. 

Giorgi avec son cheval est tombé dans un trou 
plein d'eau, il en a eu jusqu'aux aisselles, le che- 
val s'en est allé de son coté, l'homme du sien. A 
peine s'en était-il dépêtré que je le vois s'y repré- 
cipiter avec fureur, c'était pour sauver le bissac 
aux provisions; il est revenu sans lui sur le bord 
du trou. Peu ému et avec un calme très stoïque, 
il a attendu , pour changer, le bagage qui nous sui- 
vait de loin. 

Le Parnasse est devant nous; il y a une gorge 
à chacun de ses bouts, nous devons prendre celle 
de gauche. De là je vois trois grands mouve- 
ments de terrain peu distincts : d'abord une petite 



po NOTES DE VOYAGES. 

montagne ronde toute verte, séparée de ce qui 
est derrière elle et avancée vers nous; puis, der- 
rière cette masse verte, un mamelon plus gros, 
qui dépasse le précédent en hauteur et en lar- 
geur, et de teinte roussâtre; et enfin, dépassant 
tout cela, au troisième plan, le Parnasse, blanc, 
avec ses deux grandes côtes à chaque extrémité, 
et dont la base est verte. 

La route tourne à gauche, et, pour l'Hélicon, 
semble d'abord éviter la montagne; il semble que 
l'on va seulement prendre le Parnasse par der- 
rière, que l'on a maintenant à sa droite. On se 
trouve dans un large vallon, au fond duquel coule 
un ruisseau tombant de rochers en rochers, de 
grandeur moyenne, en le lit d'un grand ravin; 
l'eau, sur sa couche de graviers blancs et entre 
ses berges escarpées, m'a semblé, ainsi que les 
roches, couleur bleu turquin très pâle, comme si 
tout cela était lavé par une teinte délayée de bleu 
de lessive. La route est sur les bords de ce torrent, 
que l'on traverse plusieurs fois, tantôt à gauche, 
tantôt à droite. La montagne, à main gauche, est 
rayée en long, de place en place, par des lignes 
vert de bouteille, avec un fond plus brun, comme 
si le dessous était à l'encre de Chine : ce sont 
des sapins qui descendent, partant des grandes 
masses noires qui viennent après la zone de la 
neige. Du bas des sapins jusqu'à nous, grande 
pente creusée, couverte de verdure; à main droite, 
la montagne de temps à autre s'achève en pans 
de murs naturels, placés à pic sur le sommet 
oblique de la montagne : ils s'arrêtent et re- 
prennent, comme si l'intervalle qu'il y a entre 
eux fût une brèche qui les eût rasés. 



ATHENES ET ENVIRONS D'ATHENES. 9 I 

Nous tournons brusquement à gauche. Y a-t-il 
un autre chemin vers la route? Est-ce là la place 
du chemin fourchu d'Œdipe? — Tombeau de 
Laïus, où es-tu? 

A midi moins le quart, nous arrivons au khan 
Gemino, près d'une petite fontaine où nous 
voyons un âne, une Anglaise à grand chapeau et 
en veste de tricot, deux Anglais et un Grec qui 
voyage avec eux et les exploite, selon Giorgi, 
lequel, monté sur un tas de matelas, fait du haut 
de son mulet la conversation avec nous. Comme 
nous sommes aux fêtes de Noël, le khan est 
fermé. — Déjeuner sur la fontaine, avec un maigre 
poulet et les re-éternels œufs durs du voyage. La 
pluie tombe. Nous saluons le Parnasse, en pen- 
sant à la rage que sa vue aurait excitée à un ro- 
mantique de 1832, et nous repartons. 

La pluie nous empêche, à vrai dire, de voir le 
pays jusqu'au village d'Arachova. De loin, en 
apercevant les murs blancs de ses maisons, j'ai 
cru que c'étaient des places de neige sur l'herbe. 
Le village est grand, situé sur un coteau, avancé 
à peu près dans la position de Zafed en Syrie. 
Après le village, champs de vignes; en haut des 
carrés de vignes, sur les bords du chemin, des 
cuves en maçonnerie dont le fond très incliné se 
déverse, par une petite ouverture longitudinale, 
dans une sorte de petits puits d'où l'on retire le 
jus de la grappe. 

La route a toujours été inclinant sur la droite, 
on a maintenant le Parnasse derrière soi, on l'a 
tourné; bientôt, dans la perspective d'une ravine 
très profonde, entre les montagnes, on aperçoit 
un bout de mer. La ravine s'agrandit, on arrive 



92 NOTES DE VOYAGES. 

sur elle. A gauche, à dix pas de la route, ruines 
grecques : mur en pierres sèches carrées, la con- 
struction fut quadrilatérale. Nous avons marché 
tout à l'heure sur des tronçons d'une voie antique, 
beaucoup plus large que celle d'hier et de ce 
matin en partant de Livadia. A distances rappro- 
chées les unes des autres, deux ou trois mètres 
au plus, des lignes transversales qui sortent du 
niveau du pave pour arrêter les pieds des che- 
vaux. 

Au fond du ravin, coule, blanc comme une 
anguille de nacre, un ruisseau qui se tortille entre 
un bois d'oliviers; il va s'épatant ensuite dans la 
plaine que nous devons passer demain. A gauche, 
le golfe de Salona s'avance dans les terres ; après 
le golfe, montagne; après, une autre, puis une 
troisième, noyée dans la brume, et, de côté (à 
droite), d'autres qui se pressent comme des têtes 
de géants qui se poussent pour voir. 

Delphes. — Au premier plan, à droite, mon- 
tagne de Delphes. Deux pics en arrivant (à pic, 
taillés à facettes comme un acculement infini de 
piliers décapités, étages tout du long), de ton 
brun rouge, avec des bouquets de verdure sur les 
sommets plats de chaque fût de roche. C'est un 
paysage inspiré! il est enthousiaste et lyrique! 
Rien n'y manque : la neige, les montagnes, la 
mer, le ravin, les arbres, la verdure. Et quel fond ! 
Nous passons près de la fontaine Castalie, oii 
plutôt au milieu (le bassin est à droite et la 
chute à gauche), laissant, de ce côté, des oliviers 
à grande tournure et d'un vert splendide. 

Nous descendons dans une maison, il n'y a pas 
de cheminée; nous allons dans une autre, où 



ATHENES ET ENVIRONS D'ATHENES. 93 

dans la chambre qu'on nous destine deux couver- 
tures sont étendues par terre, de chaque côté de 
la cheminée, qui, le soir, nous abîme de fumée. 

Giorgi nous présente, pour nous servir de 
guide, une manière de gendarme qui baragouine 
un peu de français. Nous sortons avec lui, il nous 
montre d'abord, dans une roche, un caveau con- 
tenant trois tombeaux vides, auges creusées à 
même le rocher avec une arcade en dessous : cela 
m'a l'air chrétien et ressemble aux tombeaux des 
cryptes, comme aux catacombes de Mahe. C'est 
ici le rendez-vous de tous les chiards du pays, on 
marche sur une effroyable quantité d'étrons de 
toute dimension. 

Petite église grecque, avec un reste de mur 
qui a l'air grec dans certaines parties, cyclopéen 
(quoique les pierres soient bien petites pour cela) 
dans d'autres. Dans l'église, une pierre avec une 
inscription, oij nous lisons ce mot ^i^iodm-n. 
Cimetière autour de l'église, sans tombes ni 
croix, seulement des petites boites en bois (des- 
tinées à recevoir des chandelles) et couvertes avec 
des pierres; quand il y a un an, deux ans que 
cela dure ainsi, on laisse la boîte et puis c'est 
tout, pas plus de monument sépulcral que ça! 
rien , on voit seulement que la terre a été un peu 
remuée. 

Dans les environs, le terrain semble indiquer 
un théâtre et un tronçon de construction concave; 
le stade, nous dit le guide, était au-dessus. 

Nous passons pour revenir vers la fontaine, 
devant un grand pan de mur qui soutient des 
terrains : c'est la plus grande ruine de Delphes. 

Comme nous arrivions à la fontaine, une 



94 NOTES DE VOYAGES. 

femme, coiffée de rouge, se tenait debout auprès 
de la chute, en deçà de la route, sous les oli- 
viers; une bande d'enfants nous suivait, quelques 
femmes lavaient du linge. 

Pour arriver au bassin, plein de cresson, on 
monte sur de grosses pierres de marbre. Au delà 
du bassin, excavation carrée dans le roc, allant 
ainsi par le haut, qui est garni de troncs morts 
d'un lierre; sur cette surface, trois niches, une 
petite chapelle moderne, en pierres sèches (re- 
couvrant Vbéroum d'Antinous?); plus à gauche, 
gorge étroite comme un couloir et très haute; 

I T I T I T 

l'eau coule sur des rochers de marbre vert et de 
marbre rouge à raies vertes transversales. 

Nous descendons dans les oliviers, à gauche 
de la route; en descendant, un grand carré dans 
la roche fendue par le milieu et avec tenons, 
comme s'il y avait eu là, collé, quelque grand 
tableau. 

Parmi les oliviers, église Panagîa. C'est la place 
du Gymnase, une femme et deux enfants nous 
regardent de dessus le balcon de bois attenant à 
la maison qui est dans la cour. L'église est précé- 
dée de colonnes de marbre; sur l'une d'elles, 
couvertes de noms, se lit « Byron », écrit en mon- 
tant de gauche à droite, moins profondément 
gravé que sur la colonne du prisonnier de Chillon. 
Rien dans l'église. — Dans la cour, mauvais bas- 
relief d'homme, grandeur naturelle (position 
d'indicateur de chemin de fer), avec des parties 
génitales de sexe douteux (hermaphrodite?); 
c'est pourtant bien un homme, les bras et la nais- 
sance des mains énormes, les cotes et les muscles 
du ventre très indiqués, ensemble désagréable. 



ATHENES ET ENVIRONS D'ATHENES. pj 

— Derrière l'église, un mur antique soutenant une 
plate-forme ou terrasse, fontaine abandonnée. 

Nous rentrons à 5 heures et demie, nous nous 
séchons auprès du feu , quoique j'étouffe de cha- 
leur, à la figure surtout, effet de la pluie sans 
doute. Elle tombe toujours; un berger a dit à 
Giorgi qu'il ferait beau temps demain parce que 
l'on entend les coqs chanter. Dieu le veuille! 

Je ne sors pas d'ébahissement à propos de la 
beauté des gens d'ici. Voilà bien la figure de 
l'homme dans tout son éclat; les femmes, beau- 
coup de blondes, moins belles comparativement; 
l'enfant et l'adolescent admirables. — Un por- 
tant un fusil, nez un peu avancé, large cheve- 
lure s'échappant de dessous son bonnet, qui a 
passé près de nous, en dessous de la fontaine. 
Bâton de berger pour attraper les moutons par la 
jambe. 

Castri (Delphes), 9 heures 1/2. 

Mercredi 8. — La chambre où nous avons 
couché hier avait un bon aspect; enfermé dans 
ma pelisse, et ma couverture de Bédouin sur les 
jambes, je l'ai longuement considérée en fumant 
ma pipe, couché sur mon lit. J'étais dans le coin 
de droite, un flambeau posé dans l'angle de la 
cheminée, je regardais les poutres noircies de 
fumée; une d'elles se trouvait éclairée et se déta- 
chait en gris des autres, les murs étaient couleur 
chocolat foncé, tout le reste poussiéreux; la 
grande cheminée ronde, la table à X au milieu; 
dans les coins, des tas d'olives qui séchaient, et 
des sacs pêle-mêle dans l'autre : c'était un vrai 
décor de théâtre (drame allemand), scène de nuit, 



90 NOTES DE VOYAGES. 

le rideau vient de se lever. — II a plu toute la 
nuit, à travers mon sommeil j'entendais les rafales 
qui descendaient de la montagne de Delphes. 

Ce matin le mauvais temps s'est calmé, nuages 
rouges quand nous sommes partis. Quelque temps 
après que l'on a quitté Castri, la route tourne 
à droite; on a à sa gauche, tout en bas, le bois 
d'oliviers qui borde le ravin de Delphes et s'élar- 
git une fois arrivé dans la plaine; là, il V a une 
place vide, prairie, puis une autre grande masse 
d'oliviers. Au pied de la montagne sur laquelle 
on est. Crissa; plus loin le golfe de Salona (en 
se retournant on aperçoit derrière soi les mon- 
tagnes du Péloponèse) au bord duquel est Ga- 
laxidi; en face, sur les penchants de la montagne, 
de l'autre côté, trois villages : le dernier et le plus 
gros, Salona. 

La route descend toujours, se tenant sur le 
flanc du Parnasse, que l'on suit dans la direction 
du Nord. La forme des montagnes qui sont de 
l'autre côté de la vallée en face est ainsi : un mur 
oblique dont la base s'appuie sur la vallée, le 
sommet de ce mur affecte la ligne droite, il est 
égal comme niveau; là-dessus, un plateau; puis, 
dans un plan plus reculé, les montagnes re- 
prennent. Au niveau de ce plateau, des nuages 
se roulaient. 

Nous descendons toujours, et nous nous trou- 
vons au bord d'un large torrent à lit tout blanc, 
plein de pierres, nous le passons. L'eau coule sur 
la rive droite; il se dirige du côté de la mer, 
bordé d'oliviers à sa droite. L'eau est toute jaune, 
elle roule la terre rouge des terrains supérieurs : 
la teinte rouge domine dans les montagnes de ce 



ATHENES ET ENVRIONS D'ATHENES. ^^J 

pays, entre le gris naturel des roches et les ver- 
dures qui s'y sont cramponnées. 

Nous apercevons bientôt le village de Topolia, 
à mi-côte; devant lui, un rocher vert, à petits 
carrés longitudinaux, comme de grandes mar- 
queteries; un bois d'oliviers dominé par les hautes 
pentes des montagnes. Tout cela a quelque chose 
de déjà vu, on le retrouve, il vous semble qu'on se 
rappelle de très vieux souvenirs. Sont-ce ceux de 
tableaux dont on a oublié les noms et que l'on 
aurait vus dans son enfance, ayant à peine les 
yeux ouverts? A-t-on vécu là autrefois? N'im- 
porte! Mais comme on se figure bien (et comme 
on s'attend à l'y voir) le prêtre en robe blanche, 
la Jeune fille en bandelettes, qui passe là, derrière 
le mur de pierres sèches! C'est comme un lam- 
beau de songe qui vous repasse dans l'esprit... 
tiens... tiens, c'est vrai! Oii étais-je donc? Com- 
ment se fait-il?... Après, brrr! 

Déjeuner sur le devant d'un épicier, en vue 
d'une nombreuse société de gamins qui nous con- 
sidère, et d'un petit chien à qui nous donnons à 
ronger les os de notre morceau de chevreau. 

On monte par une route escarpée, pavée, nous 
retrouvons la voie très bien dallée par places. 

Les montagnes sont assez basses, à bassins 
resserrés; cirques irréguliers où l'œil se roule en 
des courbes molles, sur une verdure parfois à 
tons foncés de brun; places de vignobles, terres 
roussâtres. 

Nous sommes dans un bois de petits chênes, 
à la hauteur des nuages qui, suspendus sur la 
vallée, à gauche, courent dans le même sens que 
nous. A un endroit où la pente s'infléchissait, 



p8 NOTES DE VOYAGES. 

creusée en cuillère, la nuée grise a monté comme 
un flot de fumée. — Feuilles fer rouillé des 
chênes à travers la brume. — Nos chevaux pa- 
taugent dans la boue des neiges fondues et nous 
éclaboussent en glissant sur les pierres. 

De temps à autre, au bord du chemin, petites 
places de neige très blanches ; bientôt nos chevaux 
en ont jusque par-dessus le sabot, la pluie tombe, 
nous prenons nos peaux de bique. 

Tout à coup un val devant nous, grande pente 
abrupte à notre droite , couverte de neige seulement 
déchirée par les arbres, qui deviennent plus grands 
et plus tassés : vieux chênes dans lesquels on a fait 
le feu et qui n'ont plus que l'écorce, troncs noirs 
calcinés gisant par terre au milieu du blanc de la 
neige. 

Nous sommes à une jonction de montagnes, 
une ligne s'en va sur la gauche, celle qui est à notre 
droite continue dans le même sens. Nous sommes 
sur une hauteur, vallon étroit très profond dans 
lequel il faut descendre. De l'eau, de l'eau, sapins, 
chic alpestre, une grande cascade au delà du tor- 
rent à droite; les arbres sont drapés du velours vert 
des mousses, les feuilles sèches tremblent au vent, 
la route zigzague dans les chênes et les sapins, 
nous entendons le bruit du torrent qui descend de 
cascade en cascade; des arbres pourris se tiennent 
suspendus sur l'abîme; un, sans feuilles, penché 
sur l'eau transversalement. Peu à peu nous nous 
rapprochons de l'eau. Troupeau de chèvres : nous 
nous arrêtons à les regarder passer sur le pont, 
tronc d'arbre jeté; le bouc surveille le passage. 

Nous quittons le torrent et nous nous élevons 
par la voie pavée, dont de place en place, dans la 



ATHÈNES ET ENVIRONS D'ATHÈNES. pp 

descente, se trouvent des tronçons au hasard. Les 
arbres cessent un peu , un grand mur gris de chaque 
côté. Nous apercevons au bout une plaine et quel- 
ques maisons rouges à l'entrée : c'est Gravia, oij 
nous devons coucher. Descente. 

Gravia, au pied de la montagne. — Khan avec 
un foyer sans cheminée, des Grecs y font cuire 
des morceaux de viande sur des brochettes de 
bois. — • Nous attendons le bagage; on nous loge 
dans un compartiment du khan réservé aux gens 
de quahté : la cloison est en planches non rabotées, 
pour plafond les tuiles, entre quatre pierres le feu, 
mais nous sommes séparés du reste de la société; 
aux pieds de mon lit, une trappe où l'on serre le 
grain; la veste du cuisinier se sèche à notre feu, à 
côté de mon paletot. 

La nuit promet d'être froide, j'entends rouler le 
bruit permanent du torrent et, de temps à autre, 
sonner les clochettes des mulets qui sont ici, à côté, 
dans l'écurie. 

Gravia, 9 heures du soir. 

Jeudi p. — En sortant de Gravia nous trottons 
une grande demi-heure et nous atteignons le pied 
de la montagne. Elle est couverte de chênes, nous 
allons sous les arbres, nous sentons le vent du 
matin et l'odeur des feuilles mortes. Quand nous 
sommes arrivés au pied du bois tailhs, sur la berge, 
un rayon de soleil illuminait par en bas les chênes : 
c'était la France au mois de novembre tout à fait. 

La route monte et descend sous les arbres ; troncs 
tout gris, sans une feuille, couchés par terre avec 
leurs moignons de branches biscornues. (Avant 
d'arriver à Livadia, il y en avait ainsi sur le bord 



lOO NOTES DE VOYAGES. 

du ruisseau; vu de face (il était couché oblique- 
ment) quant à son mouvement convexe, deux 
grosses bosses qu'il avait ressemblaient à des seins 
et le tronc, la poitrine, partaient d'au-dessus.) De 
temps à autre, une clairière; à un endroit, les 
petits chênes ont leurs branches toutes couvertes 
de lichens verts, pelucheux, comme si on les eût 
engainés dedans. 

D'en haut on a le Parnasse complètement der- 
rière soi. — Descente. — La montagne s'appelle 
Laphovouni, nous haltons à ses deux tiers. — 
Déjeuner sur une fontaine. De là, la vue s'étend 
sur une partie de la plaine desThermopyles; un 
bout de mer (golfe Lamiaque) à droite; sur la 
montagne, en face, à gauche, Lamia. 

On descend encore pendant une demi-heure et 
l'on tourne à droite au pied de la montagne que 
l'on a descendue. 

Le golfe Lamiaque s'étend devant vous; la plaine 
est nue, grève blanchâtre, sonnante sous le pied 
des chevaux, avec quelques filets d'eau qui courent 
dessus. Au pied de la montagne, qu'il faut tourner, 
une abondante source d'eau chaude. Avant d'y 
arriver, un poste de gendarmerie. En continuant fa 
route , on a à sa gauche un grand marais , qui s'étend 
jusqu'à la mer, et à sa droite une longue colline 
bombée, à deux plans, couverte d'arbres épineux 
et qui va se rattacher à la montagne. A un quart 
d'heure de la source d'eau chaude, on vous fait 
monter sur un petit tertre carré oia il y a des pierres 
(restes de mur?) et l'on vous dit que c'est là qu'était 
le lion de Léonidas. Un quart d'heure ensuite, 
s'écartant plus de la montagne et avancée davantage 
dans le marais, une sorte de redoute carrée. De ce 



ATHENES ET ENVIRONS D'ATHENES. lOI 

point, quand on tourne le dos au Nord, à la mer, 
à l'île de Négrepont, on a, à droite, la chaîne de 
montagnes de laThessalie, avec Lamia à un bout et 
Stilidia (au bord de la mer) à l'autre, et à gauche, à 
l'avant-dernier plan , une grosse montagne blanche ; 
le fond est occupé par une ligne de montagnes plus 
petites, sur laquelle vient s'appuyer la grande 
continue, de droite. Sur ce coté gauche, pour 
venir jusqu'à nous, deux côtes de terrains descen- 
dant parallèlement. Suit la montagne, qui va dans 
la direction de la mer, s'abaissant jusqu'à Molos; 
on la suit l'ayant toujours à sa droite pour aller 
jusqu'à Molos. Bientôt on découvre, ouverte au 
milieu, une haute tranchée, sorte de couloir un 
peu crochu, un peu courbé. Si l'on tirait une 
ligne droite, elle se trouverait aboutir entre Sti- 
lidia et Agia-Marina, petit village à gauche de 
Stilidia. 

Où étaient les Thermopyles ? Notre guide et 
Buchon sont d'accord. Quand Giorgi nous a dit : 
« Vous y êtes » , cela nous a paru absurde. Pourquoi 
les Perses n'entraient-ils pas plus au delà, par la 
montagne que nous avons descendue ce matin ? 
Qui les forçait de venir jusqu'ici ? Comment se 
fait-il que, selon Hérodote, les Perses tombaient 
dans la mer? la mer n'est pas là, elle est à plus 
d'une lieue! Faut-il entendre par mer marais? Alors 
les Grecs auraient été sur cette colline couverte 
d'épines où nous nous sommes déchirés tantôt 
pour voir s'il y avait un défilé par derrière, défilé 
que nous n'avons pas vu ! Le marais est traversé par 
un grand cours d'eau; est-ce le Sperchius? Je n'ai 
pas vu les restes du mur de Justinien dont parle 
Buchon. 



I02 NOTES DE VOYAGES. 

Les Thermopyles ne seraient-ils pas la gorge 
étroite au haut de laquelle est Budanitza? Alors 
je comprends que, pour arriver à ce sommet, 
les Perses aient mis toute la nuit. Quel est le sens 
du mot précis traduit par défilé dans Larcher? En 
résumé, c'est là, à l'extrémité Nord de cette longue 
colline, que devait se trouver le passage, ou c'est 
la gorge de Budanitza. Dans cette hypothèse, les 
Perses, par le flanc, auraient pu tomber dans la 
mer, et c'est bien là un défilé, et qui s'ouvre par en 
bas, qui a une « place plus large ». 

Mais l'objection revient toujours : Pourquoi les 
Perses se sont-ils obstinés à venir par là, tandis 
qu'au delà des sources d'eau chaude, il y a une 
grande entrée dans la montagne? 

Jusqu'à Molos, route plate, assez belle, entre 
des arbustes. 

MoLos, grand village, étendu sur le terrain ma- 
récageux, près de la mer, en face Stihdia de l'autre 
côté du golfe. — Logés chez un pappas. 

Molos, 8 heures du soir. 

Vendredi 10. — Journée pénible et longue. Partis 
à 8 heures de Molos, arrivés à Rapurna (Chéro- 
née) à 5 heures du soir, ne nous étant arrêtés que 
vingt minutes à peu près. 

En quittant Molos, on va quelque temps sur la 
plaine mamelonneuse qui s'étend jusqu'à la mer ou 
côtoie la montagne. — Tournant à droite. — Un 
grand torrent. — Après l'avoir passé on aperçoit 
les platanes; ils augmentent. On monte insensible- 
ment, gardant le torrent à sa gauche, puis l'on 
entre dans un véritable bois de platanes, ils sont 
tous dépouillés, leurs feuilles amortissent le bruit 



ATHÈNES ET ENVIRONS D'ATHENES. 103 

des pas de nos chevaux, on respire une bonne 
odeur; le ciel est barbouillé de sales nuages bruns, 
qui estompent le contour des montagnes. Nous 
déjeunons (moi avec un morceau de pain sec) sur 
le tronc incliné d'un gros platane, au bord du tor- 
rent, qui fait un coude en cet endroit et dégringole 
doucement de pierre en pierre. 

Quelque temps après qu'on a dépassé les pla- 
tanes et quelques hautes petites prairies inclinées 
au pied des montagnes, on s'élève. — Mamelons. 
— A gauche, une série de collines se détachant 
d'une montagne, et coulant parallèlement vers le 
fond de l'étroite vallée, ayant la forme de cy- 
lindres. 

Nous nous élevons sur des crêtes de montagnes 
011 il y a juste la place du sentier; de chaque côté, 
une vallée d'où l'œil descend par une pente escar- 
pée. Les sapinettes ont succédé aux platanes, elles 
deviennent de plus en plus rares, la végétation 
cesse. Montagnes chenues, gris blanc par places et 
couvertes généralement de petites touffes épineuses 
vertes. Nous dominons une grande plaine noyée 
dans la brume et où tombe la pluie; au bas de la 
plaine, le grand village de Dracmano ou Abdon 
Rakmahill. — Trois vieux puits comme celui 
d'Eleusis. 

Nous suivons le chemin fangeux qui coupe la 
plaine par le milieu ; bientôt elle se resserre entre 
deux bases de montagnes qui avancent, on tourne 
à droite légèrement, et l'on entre dans une seconde 
division de la plaine, où est situé Chéronée. — 
Troupeaux de moutons nombreux, tous à longue 
laine et en bon état. — Nos chevaux enfoncent 
dans la terre marécageuse, des vanneaux et des bé- 



Io4 NOTES DE VOYAGES. 

cassines s'envolent, de temps à autre tombe une 
petite pluie fine. 

Nous passons à gué une grosse rivière, le Cé- 
phissus; de temps à autre, pont bâti sur les places 
d'eau dans le marais. 

Rapurna, au fond de la plaine, à droite, au pied 
de la montagne. Avant d'y arriver, restes d'un 
petit théâtre taillé à même dans la pierre : les 
marches en sont étroites, on n'y pouvait s'asseoir 
et y mettre les pieds tout à la fois; au-dessus, restes 
des murs de l'acropole. 

En suivant la route que nous devons prendre 
demain, un peu après le village, à droite, se voient, 
dans un petit trou au milieu des broussailles, les 
restes d'un lion gigantesque : ses membres sont 
épars, couchés et cachés pêle-mêle; tête colossale, 
à crinière frisée autour du faciès. En marbre, assez 
beau travail. A l'extrémité des incisives de chaque 
côté de la gueule, un trou qui communique d'un 
côté à l'autre, comme si le hon avait eu, passé dans 
la gueule, un frein. 

Les chiens de Rapurna hurlent affreusement, 
se ruent sur nous. Nous les voyons poursuivre 
deux pauvres diables qui vont de porte en porte : 
c'est un aveugle qui joue du violon, violon à 
manche large, à trois chevilles; il marche par-der- 
rière, en tenant sa main gauche sur l'épaule de son 
conducteur chargé de deux besaces; ils viennent à 
la maison où nous sommes logés, l'aveugle est sans 
yeux, une balle lui a passé d'une tempe à l'autre; 
son compagnon a la tête enroulée d'un voile noir 
en turban, qui ressemble à un chaperon moyen 
âge (duc de Bourgogne?), figure de femme, pe- 
tite moustache noire, l'air d'une affreuse canaille. 



ATHENES ET ENVIRONS D'ATHENES. I05 

Nous attendons le bagage deux heures, il arrive 
à la nuit; la pluie tombe à torrents, cela ne nous 
promet pas poires molles pour demain ! 

Rapuma, 9 h. 1/2 du soir. 

Samedi ii. — La pluie et le vent n'ont cessé 
toute la nuit, Giorgi a demandé à coucher dans la 
même chambre que nous. Toute la famille, qui 
l'habite, a passé la nuit dehors, avec les muletiers 
et l'ironique cuisinier, dont les chalouars blancs 
sont maintenant noirs de boue; aussi, le matin, les 
femmes et l'affreuse nichée d'enfants viennent-ils 
en grelottant se chauffer à nos tisons. A travers la 
crasse qui les couvre on distingue quelques-uns 
de leurs traits, qui seraient beaux peut-être s'ils 
n'étaient si sales; mais quelle saleté! cela dépasse 
tout ce que j'ai vu jusqu'à présent! La jeune femme 
du lieu met son marmot dans son berceau, tronc 
d'arbre creusé, à peine dégrossi, et le dandine 
auprès du feu : la forme de ce berceau me rappelle 
les pirogues de la mer Rouge. 

Notre bagage part en avant, devant nous pré- 
céder àThèbes; nous partons après lui, à ii heures, 
couverts de nos peaux de bique et de nos couver- 
tures de Bédouin mises par-dessus et attachées avec 
une corde sur le devant de la poitrine, à la manière 
d'un burnous. La pluie tombe sur nous sans dis- 
continuer pendant deux heures. 

La route monte une montagne, puis la redes- 
cend; en face de nous nous apercevons Livadia, 
le Parnasse à droite, noyé dans la brume et dans 
la pluie. 

Le bagage s'est arrêté au khan de Livadia, et 
les agajaturs déclarent qu'ils ne veulent pas aller 



I06 NOTES DE VOYAGES. 

plus loin; la bêtise de notre drogman s'en mêle, 
force nous est donc de rester à Livadia ! 

Nous passons la journée à faire sécher nos cou- 
vertures et nos hardes et à fumer sur nos lits; 
en bas, dans l'écurie par où l'on monte à notre 
chambre , c'est un pêle-mêle de chevaux, de mulets 
et d'hommes. 

Le torrent qui passe devant Livadia grossit tou- 
jours, toute la plaine est noyée d'eau, la pluie re- 
bondit sur les tuiles, le vent chante à travers les 
planches du khan. 

La soirée fut employée par nous à recoudre 
nos peaux de bique et à y ajouter des genouillères 
en fîocate. 

Dimanche 12. — Journée épique! 

Partis de Livadia à 7 heures du matin, le mieux 
accoutrés que nous pouvons, nous tenons la plaine 
que nous descendons insensiblement; à notre 
gauche, au loin, le lac Copaïs est perdu dans les 
marais; les montagnes sont toutes estompées de 
brouillard. 

A II heures nous nous arrêtons dans le khan de 
Julinari, hommes et bêtes y sont pêle-mêle, les 
hommes sur une espèce de plancher en bois, con- 
struction carrée qui se trouve dans un coin et sur 
laquelle est le foyer; les chevaux sont attachés au 
râtelier. 

Nous avons changé de gendarme; celui que 
nous venons de prendre à Livadia est facétieux et 
folâtre, il donne de grands coups de poing à tout 
le monde, rit très haut, et va nous chercher du 
bois, ce que notre Giorgi n'a pas même l'intelli- 
gence de faire; le drôle nous sert encore son inévi- 
table agneau et les éternels œufs durs, ma gorge 



ATHENES ET ENVIRONS D'ATHÈNES. 107 

se ferme à leur vue et je déjeune, comme les jours 
précédents, avec du pain sec. En face de moi est 
assis, jambes croisées comme un Turc, le maire 
d'un village voisin , il mange une ratatouille d'œufs ; 
sur ses cuisses passe son sabre; sa figure est en- 
cadrée par sa coiffure, un petit turban noir, roulé 
autour de sa tête, pend des deux côtés sur sa joue, 
lui passe sur la partie inférieure du visage, en 
mentonnière, et va s'enrouler autour du col, 
comme un cache-nez; c'est un grand gars d'une 
cinquantaine d'années, grisonnant, nerveux, fair 
bandit et très frank. 

Nous remontons sur nos bêtes trempées et 
nous poussons notre route ; il faut renoncer à aller 
àThèbes et à Orchomène, nous allons coucher à 
Casa. 

Nous pataugeons dans la boue, nous passons 
dans des marais, nos chevaux éclaboussent l'eau 
tout autour d'eux, j'ai le c. mouillé sur ma selle. 

Des vanneaux et des bécassines s'envolent en 
poussant de petits cris, le chien du gendarme nous 
suit en trottant tant qu'il peut de ses petites 
jambes. 

La grêle tombe; nous passons dans des terres 
labourées où nos chevaux enfoncent jusqu'au- 
dessus de la cheville; sitôt qu'ils le peuvent, nous 
les faisons galoper; la nuit vient. 

En passant une grande place d'eau, le chien du 
gendarme se noie; voilà le cheval de Giorgi qui 
se met à boiter et à enfoncer sa tête entre ses 
jambes, nous croyons un moment qu'il va crever 
sur place, et nous nous demandons si les nôtres 
nous mèneront jusqu'à Casa; quant au mien, il 
commence à ne plus sentir l'éperon. Quand je dis 



Io8 NOTES DE VOYAGES. 

l'éperon, c'est le mot, car j'ai perdu celui du pied 
gauche auxThermopyles, dans ce petit bois où je 
me suis si bien déchiré, et d'oia nous avons fait 
débusquer un lièvre. 

Nous avons tourné brusquement sur la droite, 
quittant la route deThèbes; deux heures après, 
nous passons devant Erimo-Castro, nous en avons 
encore pour cinq heures, il est presque nuit, le 
temps devient non pas pire, c'est impossible; mes 

f)ieds sont complètement insensibles, j'ai chaud à 
a tête. Nous blaguons beaucoup en songeant que 
nous avons perdu le bagage, et nous nous consul- 
tons comme au restaurant pour savoir quoi nous 
mangerons à notre dîner : Garçon, du sauterne 
avec les huîtres! une bisque à l'écrevisse! deux 
filets chateaubriand! crème de turbot! une croûte 
madère ! un feu d'enfer et des cigares ! allez ! 

La neige tombe, elle s'attache aux poils qui sont 
dans l'intérieur des oreilles de nos chevaux et 
les empht; ils ont l'air d'avoir du coton dans les 
oreilles. 

L'HéHcon est sur notre droite, nous apercevons 
des sommets blancs dans les interstices des nuages 
et du crépuscule. 

Sur une éminence oii l'œil est amené par une 
pente blanche et très douce, enfoui dans la neige 
comme un village de Russie, avec ses toits bas, 
Kokla. 

Nous n'entendons plus nos chevaux marcher, 
tant la neige assourdit leurs pas, nous allons nous 
perdre pour passer le Cithéron, Giorgi demande 
un guide, personne ne veut venir. 

Nous continuons; ma gourde d'eau-de-vie, que 
j'avais précieusement gardée pendant tout le 



ATHÈNES ET ENVIRONS D'ATHENES. I 09 

voyage, me devient utile, le froid de ma culotte 
de peau me remonte le long du dos dans l'épine 
dorsale; s'il fallait me servir de mes mains, j'en 
serais incapable. Le moral est de plus en plus 
triomphant. Mes yeux se sont habitués à la neige, 
qui re-souffle de plus belle, Maxime en est ébloui. 
Nous allons sur la pente Nord du Cithéron, nous 
rapprochant le plus que nous pouvons vers sa 
base, afin de trouver la route. Nous passons un 
torrent, que nous laissons à droite, et nous nous 
élevons rapidement. Des pierres sous la neige font 
trébucher nos chevaux; nous sommes complète- 
ment perdus, le gendarme et Giorgi n'en sachant 
pas plus que nous sur la route. Pour continuer jus- 
qu'à Casa il faudrait savoir le chemin ; quant à nous 
en retourner à Kokla, ce que nous allons pourtant 
essayer de faire, il est probable que nous allons 
nous perdre encore. 

Nous entendons aboyer un chien, j'ordonne au 
gendarme de tirer des coups de fusil, il arme son 
pistolet qui rate; enfin il parvient à tirer un coup, 
le chien aboie dans le lointain. 

Décidément j'ai froid, ça commence à me 
prendre. 

Nous redescendons, le gendarme tire encore 
deux ou trois fois des coups de pistolet, les aboie- 
ments se rapprochent, nous sommes dans la bonne 
direction, nous repassons le torrent à sec. 

Bientôt nous apercevons quelques maisons; les 
chiens, en nous sentant venir, font un vacarme 
d'enfer; pas d'autre bruit dans le village, pas une 
lumière, tout dort sous la neige. 

Le gendarme et Giorgi frappent à la porte d'une 
cabane, personne ne dit mot; ils vont frapper à une 



I 1 O NOTES DE VOYAGES. 



autre, une voix d'homme épouvantée répond, on 
ne veut pas ouvrir. Le gendarme donne de grands 
coups de crosse dans la porte, Giorgi des coups 
de pied; la voix, furieuse et tremblante, répond 
avec volubilité, une voix de femme s'y mêle. 
Giorgi a beau répéter milordji, milordji, on nous 
prend pour des voleurs, et l'altercation mêlée de 
malédictions de part et d'autre continue. Je me 
range en dehors de la porte, près de la muraille, 
dans la crainte d'un coup de fusil. O mœurs hos- 
pitalières des campagnards! ô pureté des temps 
antiques ! 

A une troisième porte, enfin, quelqu'un de 
moins craintif consent à nous ouvrir. Jamais je 
n'oublierai de ma vie la terreur mêlée de colère de 
cette voix d'homme. Quel propriétaire! était-il chez 
lui! avait-il peur de l'étranger! se moquait-il du 
prochain ! et la voix claire de la femme piaillant 
par-dessus celles des hommes ! 

Celui-ci nous mène au khan, que l'on nous 
ouvre. Nous entrons dans une grande écurie pleine 
de fumée, oii je vois du feu! du feu! Quelqu'un 
de là m'a détaché ma couverture, et je me suis 
approché de la flamme avec un sentiment de 
joie exquis. Souper avec une douzaine d'œufs à 
la coque, que nous fait cuire une bonne femme, la 
maîtresse du khan. J'ai bu du raki, j'ai fumé, je 
me suis chauffé, rôti, refait, dormi deux heures sur 
une natte et sous une couverture pleine de puces 
prêtée par l'hôtesse du heu; le reste de la nuit se 
passe à faire sécher et à brûler nos affaires. Les 
chevaux mangent, le bois flambe et fume, de temps 
à autre je me lève et vais chercher le bois dont les 
épines m'entrent dans les mains, les autres voja- 



ATHENES ET ENVIRONS D'ATHENES. I 1 1 

geurs dorment couchés tout autour du feu. Quand 
il arrive quelqu'un, on crie « Khandji ! Nadji ! », la 
porte s'ouvre , l'homme entre avec son cheval tout 
fumant, la porte se referme, le cheval va s'attabler 
à la mangeoire et l'homme s'accouve près du feu, 
puis tout rentre dans le calme. — Ronflements 
divers des dormeurs. — Je pense à l'âge de Sa- 
turne décrit par Hésiode ! Voilà comme on a voyagé 
pendant de longs siècles; à peine sortons-nous de 
là, nous autres. 

Le lendemain lundi i^ (jour de l'an de l'année 
grecque),dèsqu'on j voit, nous sortons du khan. 
La neige tombe tassée; un enfant (Dimitri, le 
fils de la bonne femme), avec son capuchon sur 
la tête, gros petit robuste paysan, à l'air bête et à 
lèvres sensuelles, nous sert de guide jusqu'à la 
route, nous n'en avons pas été loin hier au soir; 
il fallait, comme nous l'avons pensé, laisser le ravin 
sur la gauche. 

Nous passons le Cithéron à grand'peine, nos 
chevaux un peu plus ne pourraient s'en tirer. La 
couverture de laine de Maxime a l'air d'une peau 
de mouton veloutée, et par le bas revêt, en certaines 
places, des tons bruns à glacis d'or (taches de fu- 
mée, ou la laine qui reparaît en dessous?) pareils 
à de la peau de léopard. 

A II heures du matin , arrêtés trois quarts d'heure 
à Casa, il y fait froid. Déjeuner avec du pain chaud 
et pas mal de petits verres de raki. Nous remettons 
nos couvertures sur nos dos, ma peau de bique est 
déchirée. Avec mon tarbouch rabattu sur les yeux, 
ma grande barbe et mes vêtements de poil et de 
grosse laine, le tout rattaché par des ficelles et des 
cordons, j'ai l'air d'un Cosaque. 



1 I 2 NOTES DE VOYAGES. 

A mesure que nous nous abaissons, la tempé- 
rature s'adoucit, la neige cesse, bientôt le bleu du 
ciel paraît. 

La chaleur vient; à Mandra nous retrouvons 
des oliviers et du soleil, je fais ferrer mon cheval 
qui boitait d'une façon irritante. 

Au khan qui est avant les lacs Rheïti en venant 
d'Eleusis, nous rencontrons, dans une voiture, 
l'Anglaise, les deux Anglais et le Grec leur cicé- 
rone, que nous avons déjà vus au pied du Par- 
nasse, en allant de Livadia à Delphes. 

A Daphné, mon cheval ne veut pas aller plus 
loin et se cabre plusieurs fois. 

De Mandra à Athènes, tancé le jeune Giorgi 
d'importance et d'une si^belle manière, à ce qu'il 
paraît, qu'il a avoué à Elias, notre hôte, que je 
l'effrayais beaucoup. 

Après le Jardin botanique, rencontré la reine qui 
se promenait en voiture. 

Nous sommes rentrés à Athènes à 5 heures 
moins un quart du soir; notre bagage j est arrivé 
le surlendemain mercredi, dans la matinée, une 
quarantaine d'heures après nous. 

Athènes, jeudi i6, 3 heures de l'après-midi. 



MUNYCHIE. — PHALERE. 



A l'Est du Pirée, un petit port ovale, à entrée \ 
étroite; sur le côté Est de ce port, restes de quais 
éboulés dans la mer; les pierres sont très grises, 
quoique perpétuellement lavées par l'eau. Pour 



ATHENES ET ENVIRONS D'ATHENES. I I 3 

des bâtiments de petit tonnage, ce port devait être 
excellent : c'est là, Munychie. 

En suivant le bord de la mer, ruines d'une 
chapelle oia Sa Majesté vient se déshabiller quand 
elle prend des bains froids. O rivage! ton sable 
fut foulé par d'autres pieds! O vents de la mer 
Egéenne, tu as rafraîchi d'autres derrières!!! 

II j a à Munjchie une espèce de petit avant- 
port ou d'arc très évasé, l'extrémité fait promon- 
toire, le rivage rentre tout à fait et bientôt fait 
un cercle charmant : c'est Phalère. H y a dans le 
dessin de ce cirque naturel quelque chose de doux 
et de grave. A l'entrée, à droite, un grand bloc 
isolé, énorme, debout. On voit là dedans entrer 
des barques peintes, la nature avait tout fait 
pour ces gens-là ! 

Nous avons continué par le rivage. — Petites 
criques. — Notre drogman est descendu ramasser 
des coquilles pour nous, nos chevaux marchaient 
péniblement dans le sable. 

Promenade faite le 21 janvier 1851, mardi. 



ACROPOLE. 

SCULPTURES. 

DANS LE TEMPLE DE LA VICTOIRE APTÈRE. 

Bas-relief très ressorti, ^ personnages : une femme, 
un taureau, une femme. Hauteur approximative, 
3 pieds. 

8 



I l4 NOTES DE VOYAGES. 

En commençant par la gauche, première figure 
ailée, sans tête, ni bras droit; le bras gauche seu- 
lement jusqu'au coude, rongé ainsi que le devant 
de la poitrine et les deux cuisses ; pieds disparus. 
Elle s'incline vers le taureau qui s'élance, le sein 
gauche rond, proéminent sous la draperie. Dans 
la ceinture, qui était une simple corde, trois petits 
trous. La queue du taureau paraît derrière elle. La 
draperie, attachée sur l'épaule gauche et portée 
sur cette partie du corps, qui fléchit, s'amasse sur 
la cuisse gauche, un peu relevée à partir de l'aine 
elle coule entre les deux cuisses. — Le taureau 
s'élançant, moignons des jambes de devant, pas 
de tête, cou rongé, puissante musculature de 
l'épaule droite; les plis du col indiquent que la tête 
devait être baissée. 

Deuxième figure, vue de face, deux ailes dans 
un mouvement d'élan emporté, sein droit enlevé. 
Bras gauche (qui se levait un peu plus haut que 
l'autre, les deux bras étaient écartés; au-dessus de 
ce bras, l'aile est plus levée que l'autre) n'existe 
que jusqu'au coude à peu près. Tout le mouve- 
ment de la draperie est furieux; le chiton, serré 
par une ceinture (un cordon avec deux trous), est 
poussé par le vent et colle sur le sein gauche 
pomme; c'est cette partie du corps qui s'avance, 
la jambe et la cuisse gauches en avant, genou sail- 
lant, mollet dessiné, les pieds simplement chaus- 
sés d'une semelle. La draperie part de dessous la 
fesse droite, dans une courbe touffue, se porte sur 
la cuisse gauche, tourne et laisse retomber sa plus 
grande masse à la hauteur du jarret droit; le reste 
dégrade entre les jambes écartées et va reposer à 
terre. La draperie qui tombe extérieurement du 



ATHÈNES ET ENVIRONS D'ATHENES. I I 5 

bras gauche, largement contourné, par le bas se 
frise presque en volute. — Peut-être un peu trop 
de frisé dans fensemble du style des draperies. 

Un torse drapé sans tête. Hauteur de cette feuille 
de papier. 

Le bras gauche repose sur la hanche et y retient 
la draperie amassée ; la chemise (chiton?) légère, 
plis droits suivant le mouvement du gauche; le 
corps reposant sur la hanche gauche, le ventre 
s'en va à droite. Seins ronds. Le bras gauche , nu , 
abondamment couvert au coude au-dessus et au- 
dessous par la draperie qui passe entre le bras 
faisant angle et le corps; le bras droit vêtu de 
cette même chemise fine qui se ferme de places 
en places par des boutons laissant voir le nu par 
losanges. Haut de la poitrine nu, seins très bas. 
Un cordon passe sous les deux aisselles et fixe la 
chemise au corps et contourne par derrière le cou 
qui le porte. 

Bas-relief de femme ailée rattachant sa sandale. 

Même hauteur que le premier, sans tête ni 
mains, deux ailes. Appuyée sur le pied gauche 
dont le genou est légèrement fléchi, sa main 
droite touche son cou-de-pied droit, dont le talon 
vient à peu près à la hauteur du genou gauche, 
la cuisse gauche faisant avec la jambe angle droit. 
Le bras gauche retient faiblement la draperie qui 
s'échappe et qui, de ce côté, va tomber, tandis 
que, de l'autre, elle est relevée par tout le grand 
mouvement de la cuisse droite. La draperie, atta- 
chée aux deux épaules, glisse de la droite qui se 
baisse et tombe jusqu'à mi-bras, laissant voir l'ais- 
selle. Sous la draperie transparente, seins fermes 
et ronds, pointus au bout, très écartés. Deux plis 

8. 



I I 6 NOTES DE VOYAGES. 

au ventre , le supérieur plus creusé. Le pied droit 
manque. — On ne peut se lasser de voir cette 
délicieuse chose. 



DANS LA PINACOTHEQUE. 

Torse de femme, chemise plissée. 

Les plis tombent tout droit, carrés et réguliers; 
entre les deux seins, un pli plus large que tous les 
autres fait milieu et, de chaque côté de lui, tom- 
bent les autres, le second descendant plus bas 
que le premier, ainsi de suite; cela va ainsi comme 
par étages jusqu'au-dessous des seins. 

Coiffure de femme à un petit torse sans tête. 

Les cheveux sont divisés en deux; de chaque 
côté quatre tresses qui tombent sur les seins, que 
l'on voit entre elles. Les tresses, se touchant 
d'abord, vont, à mesure qu'elles descendent, en 
s'écartant. 

Une tête d'homme ceinte d'un cordon; entre le cordon 
et le front, les cheveux sont disposés en petits toutous 
pressés. 

Le travail de chaque boucle peut se comparer 
à une coquille de colimaçon. Quatre rangées. 
Cette coiffure, faisant courbe, couvre la moitié du 
front et descend jusqu'aux oreilles. 

Idem dans une petite tête de femme. 

Un petit has-relief : une femme et un faune, partie 
inférieure du corps seulement. 

La femme, debout et comme moulée dans son 
vêtement qui lui colle au corps, vue de trois 
quarts ; les deux mains cachées sous sa draperie 
qui fait des plis entre son corps et son bras droit. 



ATHÈNES ET ENVIRONS D'ATHENES. I I J 

Main gauche appuyée sur la hanche gauche, 
coude (enlevé) faisant angle. Le voile de sa tête 
pend du côté droit, lui passe sur la gorge et 
revient s'appuyer sur l'épaule gauche. Menton lé- 
gèrement inchné sur la poitrine. Sa main droite, 
couverte de la draperie, la tend. — Le faune est 
assis , cuisses velues , jambes de bouc , sur un rocher. 
Ses sabots vont, comme hauteur, à mi-cuisse de 
la femme ; sa tête est sur le même niveau que la 
sienne. Les jambes du faune sont serrées l'une 
près de l'autre, il voudrait les croiser et ne peut. 
Cette pose est pleine d'esprit. 



DANS LE THESEUM. 

r Personnage rustique, à cuisses et jambes de chèvre. 

Adossé tout droit, debout, à un petit pilier 
carré, il est drapé soigneusement, comme pour se 
garantir du froid, dans un manteau qui lui passe 
sous la barbe et va faire une courbe sur l'épaule 
gauche, d'où il retombe ensuite. Dans la main 
gauche une syrinx. Barbe longue, peu frisée; 
oreilles pointues de chèvre, courbées dans le sens 
du front et confondues avec la chevelure. Pose 
d'ensemble vivace et gaillarde. 

2° Statue d'un vieillard au front très ridé. 

Rides symétriques, à courbes très profondes 
sur le milieu du front. La poitrine naturellement 
couverte de poils de bête. Il porte sur son épaule 
gauche un personnage sans autres membres ni 
tête, qui porte à sa main droite une tête d'homme 
beaucoup plus grosse que lui et même que n'est 
celle du personnage principal. 



-/ 



I I 8 NOTES DE VOYAGES. 

3° Grand bas-relief: statue plate d'homme de la vieille 
manière, trouvée à Marathon. 

Guerrier debout, tenant à la main gauche une 
lance; la droite est fermée sur la cuisse, le bras 
tombe naturellement. Cheveux en petites boucles 
tombantes sur la nuque; barbe frisée et symé- 
triquement taillée en pointe; œil ouvert et très 
sorti. Sur son épaule droite, passe une large 
bande, qui est ou la partie supérieure de sa cui- 
rasse ou comme le collet de son vêtement de 
dessus, ou son baudrier, l'épée devant être au 
côté gauche, qui est, par derrière, caché. Sup- 
position moins probable , car ça a l'air de devoir 
s'attacher sur la poitrine. La ceinture attache 
autour du corps un vêtement-cuirasse qui pend 
en phs (ou lames) carrés, longs. De dessous ce 
vêtement en passe un autre à pans pareils, et 
sous ce second vêtement on voit passer les phs 
inégaux et pressés d'une chemisette à tuyautés 
plats, comme au haut des bras. Doigts des pieds 
très effilés, chevilles saillantes, jambarts avec les 
rotules saillantes et de grands phs autour du 
mollet. 

4" Homme nu, debout, près de son cheval. 

Vu de face; le cheval de profil, seulement le 
poitrail et la tête trois quarts. C'est un petit 
tableau en creux. A gauche, un arbre branchu, 
assez nu de feuillage, avec un oiseau dans ses 
branches qui ressemble à un geai, à une pie? A 
l'arbre s'enroule un serpent, monstrueux par rap- 
port à l'arbre. Le cavalier, manteau seulement sur 
les épaules (un peu trop grand, svelte et mou ?), 
donne à manger au serpent, qui avance sa tête 
vers lui. Pas de barbe. — Le cheval est derrière 



ATHENES ET ENVIRONS D'ATHENES. I I 9 

lui, piaffant. — Un enfant, à droite, apporte au 
héros son casque; de l'autre côté, à gauche, fépée 
est passée à une branche de farbre près duquel 
sont sa cuirasse et son bouclier. 

5° Petit pilier carré à quatre faces : trois de femmes, 
une d'bomme. 

Ce piher, plus large au sommet, et aux quatre 
angles duquel se voient encore des trous, servait 
de support à quelque meuble. Trois côtés sont 
surmontés d'une tête de femme. Seins. Draperie 
largement traitée et se confondant presque avec 
la paroi même du pilier. Le quatrième côté a une 
tête d'homme barbue. La représentation s'arrête 
après le buste, net. Sur le milieu de la paroi qui 
est sous cette tête, un phallus dressé, vu de face, 
avec les testicules. 



A L'ACROPOLE. 

Près le corps de garde, à gauche en entrant : 
Deux femmes , l'une assise, l'autre debout, sans tête 
ni l'une ni l'autre. 

Celle qui est assise est sur un tabouret; l'autre, 
à droite, debout, porte une boîte dans sa main 
gauche, la partie droite du buste de celle-ci en- 
levée. Celle qui est assise, de profil, tourne sa 
poitrine de trois quarts et tient sur ses cuisses 
quelque chose qui est brisé (une boîte?). La dra- 
perie, attachée aux deux épaules, légère, et cou- 
vrant les seins, s'échancre en s'inflécnissant sur la 
gorge et couvre le bras droit, oii elle est retenue 
par des boutons qui, dans les intervalles, laissent 
voir la chair à nu. A remarquer les plis de la dra- 



I20 NOTES DE VOYAGES. 



perie prise entre la cuisse droite de la femme et le 
tabouret. — Entre les deux femmes, et tourné du 
côté de celle qui est assise, un enfant (sans tête) 
qui lui vient, comme hauteur, au niveau du genou , 
l'épaule droite nue; drapé sur l'épaule gauche, sa 
main gauche très remontée, le coude (caché) de- 
vant faire angle aigu sur le genou gauche de la 
femme. 

A côté de là, une femme sur un char. 

Le pied gauche seulement repose dessus, fai- 
sant angle droit avec la cuisse; le pied droit est 
en fair complètement, en arrière. (Comment pou- 
vait-elle s'y tenir? la position des gens sur les 
chars me paraît toute conventionnelle. Dans une 
des tablettes du Parthénon, un guerrier, avec son 
bouclier et qui est sur un char, a le pied posé sur 
la jante de la roue.) Son pied gauche est posé seu- 
lement sur le bord du char; ses deux bras en avant 
tiennent les rênes dans un mouvement très attentif. 
Le char est évidemment emporté avec vitesse : la 
draperie est incourbée symétriquement sur le dos, 
qui penche dans tout le mouvement du corps 
porté en avant, et du dos elle va se ramasser sur 
le bras. L'avant-bras est nu. Elle a comme coiffure 
un gros chignon, carré par le bout. 



TABLETTES DU PARTHENON. 

Mouvement des jambes de devant des chevaux 
(jambe cabrée) très élevé; la jambe déployée 
toute droite serait fort longue. Tous les chevaux 
ont les veines excessivement saillantes; à tous, au 
coin de la bouche, un trou; sic dans la main du 



ATHENES ET ENVIRONS D'ATHENES. 12 1 

cavalier. II j avait, sans aucun doute pour moi, 
des rênes en métal, qui ont disparu. 

Dans une tablette, où une Victoire est entre 
deux cavaliers et arrête l'un (celui qui est der- 
rière), une grosse veine court longitudmalement 
le long du biceps du premier cavalier, qui se dé- 
tourne presque de face et regarde le spectateur. 
La Victoire debout est aussi grande qu'un homme 
à cheval; sa tête est sur le même niveau que celle 
du cheval du cavalier qu'elle arrête; et le cheval se 
cabre, cette invraisemblance ne choque nullement. 

Cette même étude des veines se remarque en- 
core dans la tablette oii un cavalier rajuste sa coif- 
fure tout en continuant à courir; le cavalier qui 
précède celui-ci a les veines indiquées sur sa main 
gauche : le bras tombe naturellement, le sang 
descend et doit emplir les vaisseaux. 

L'effet est plus marqué encore dans une tablette 
d'une tout autre manière, et qui évidemment 
est d'un autre artiste (inférieur). Un homme est 
assis sur un tabouret, deux femmes sic; l'homme 
a la main gauche levée, le coude plié, les doigts 
sont fermés, et l'index pose sur fongle du pouce, 
comme s'il se grattait cet ongle avec l'ongle de 
l'index : à sa main droite, le bras tombe naturel- 
lement, veines très marquées. 

Dans les Propylées, adossé au mur de la tour 
vénitieune, un torse de femme. Deux seins pomme, 
le gauche couvert d'une draperie, le droit nu! 
Quel leton! comme c'est beau! que c'est beau! 
que c'est beau ! 

Coiffure des cariatides qui supportent l'architrave du 
temple de Pandrose. 

Les cheveux, séparés par une raie, juste sur la 



122 NOTES DE VOYAGES. 

ligne médiane, descendent en bandeaux épais, vio- 
lemment ondes, jusqu'à la hauteur de l'oreille, 
d'où partent de chaque côté deux amples tirer 
bouchons , qui passent sur les épaules et tombent 
jusqu'à la hauteur des seins environ. Sur le der- 
rière de la tête, portion comprise d'une oreille à 
l'autre , ce sont trois grosses couronnes de cheveux 
rangées l'une sur l'autre; la quatrième est écrasée 
par le coussin carré, chapiteau de colonne qui 
est sur leur tête et qui supporte l'architrave. De 
dessous la couronne inférieure partent deux grosses 
mèches tordues (tortis très lâches et abondants), 
tombant naturellement en s'amincissant à mesure 
qu'elles descendent vers le nœud qui les lie 
ensemble. Les cheveux repartent en s'élargissant 
en forme (comme ligne extérieure) de catogan. 
Ils sont libres, frisés naturellement en plus petits 
tortis, et, vus d'en bas ou plutôt d'en dessous, 
l'extrémité de chaque petite mèche fait une 
boucle. 

TEMPLE DE THÉSÉE (tHESEUm). 

Sa face postérieure regarde la montagne de 
Daphné et le chemin d'Eleusis; son fronton 
(oriental), l'Hjmette. 

En tournant le dos à l'Hy mette, on a un peu à 
gauche les deux Pnyx; en deçà, le chemin creux 
où Cimon, fils de Miltiade, est enterré avec ses 
chevaux; et plus près, tout à fait à gauche, 
l'Acropole. 

Sur ce côté gauche du temple, plate-forme avec 
quelques sièges en marbre, vraies gondoles pour 
la forme; un soldat irrégulier, avec son fusil 



ATHENES ET ENVIRONS D'ATHENES, 123 

creusé pour être mis sous l'aisselIe, était assis 
dans l'un d'eux. 

Sur ses deux faces latérales, le temple a treize co- 
lonnes, en comprenant les deux colonnes d'angle; 
et sur ses deux façades extrêmes, six, en compre- 
nant les deux colonnes d'angle. 

Le larmier est très avancé, les tablettes du lar- 
mier sont ornées de guttœ. 

Chaque métope est séparée de sa voisine par 
une sorte de gril composé de trois fûts en relief. 

Le joint des pierres de l'entablement tombe 
juste sur le milieu du tailloir du chapiteau. 

Sur la façade orientale et aux angles latéraux y 
attenant, encore quelques sculptures des métopes 
(quatre de chaque côté); ailleurs, les sculptures 
des métopes ont été complètement enlevées ou 
n'ont jamais été faites. 

Aux deux extrémités du naos, la frise repré- 
sente des combats de Centaures (plus distincts à 
la partie occidentale au-dessus de l'opisthodome), 
qui combattent avec de grosses pierres. 

Sous le portique, plafond; — les poutres en 
marbre ont, dans l'espace qui les sépare entre 
elles, des caissons ou carrés, alternativement creux 
et pleins. 

Sur les ptéromes, les poutres seules subsistent. 



JUPITER OLYMPIEN. 

Au nord de l'Acropole. 

De la petite colonne en face, ou plutôt à droite 
en regard de fHjmette, et qui domine l'IIyssus, 
on voit que les arcades, qui semblent continuer 



124 NOTES DE VOYAGES. 

le théâtre d'Hérode Atticus, servaient à soutenir le 
terrassement sur lequel le temple était bâti; d'au- 
tant plus qu'au bout de ce mur il y en a un 
autre tout uni, sans arcades ni contrefort, qui fait 
angle droit et ne pouvait servir à autre chose qu'à 
soutenir les terres. De là, du reste, la plate-forme 
occupée par le temple se voit très bien ; mais ce 
que l'on voit, ces seize colonnes, sont-elles autre 
chose qu'un portique? 

TOUR DES VENTS. 

Les figures allégoriques extérieures sont affreu- 
sement lourdes. Jambes tuméfiées, leur poids seul 
empêcherait le corps de voler. 

Edifice octogonal. — Corniche avec tambours 
carrés; au-dessus, à la hauteur de sept pieds en- 
viron, une plinthe circulaire, de petites colonnes 
cannelées à chapiteau dorique; — une seconde 
plinthe, puis le toit, tranches de pierres, allant 
s'amincissant vers le sommet et dont la combinai- 
son fait dôme. 

Deux portes, une grande vers le Sud-Ouest, 
une plus petite s'ouvrant en face de l'Est. 

A l'extérieur du monument, et communiquant 
avec lui, une sorte de tourelle ronde, de même 
construction. 

Trois fenêtres ou jours enlevés à même le mur, 
deux sous la première plinthe, une sous la cor- 
niche, à côté du Merab. 

THÉÂTRE D'HÉRODE ATTICUS. 

Les restes de gradins sont surtout vers la partie 



ATHÈNES ET ENVIRONS D'ATHENES. 125 

droite quand on descend de l'Acropole et qu'on 
regarde la mer. 

A chaque extrémité, deux grandes masses; à 
gauche, un double rang de trois arcades encore 
existantes, puis la grande hgne des arcades plus 
basses; au miheu, une debout; à droite, une ligne 
de trois. 

Le soleil éclairait en plein l'intérieur roux des 
arcades et les rendait vermeilles. 

Longue hgne d'arcades du côté extérieur; de la 
plaine, portique oii le peuple allait se mettre pen- 
dant la pluie. 

Quand Pausanias fit sa description d'Athènes, 
le théâtre d'Hérode n'était pas encore bâti, il en 
parle incidemment dans son hvre de l'Arcadie (?). 

Comme j'étais à regarder cela, un âne que je 
n'avais pas vu s'est mis à renifler et m'a fait dé- 
tourner la tête. 

23 janvier. 
THÉÂTRE DE BACGHUS. 

Sur le même flanc de l'Acropole, vers l'Est, les 
deux colonnes du théâtre de Bacchus (la pente 
me paraît très forte ) , au-dessus d'un antre à entrée 
carrée. Il y a, à la gauche de cet antre, des excava- 
tions carrées comme pour des tableaux votifs; sur 
la droite, quelques restes (peu de chose) de gra- 
dins taiflés à même la roche. 



STADE. 

Le stade est au delà de l'IIyssus. Pont en ruines, 
dont il n'y a plus que les assises; deux grandes 



120 NOTES DE VOYAGES. 

redoutes (^cavaliers en terme d'artillerie) formant 
une sorte de quadrilatère allongé, plus large vers 
l'entrée; à gauche un tunnel dans la roche, il 
s'élargit après le coude qu'il fait. C'est dans cette 
partie qu'il y a trace, cette fois évidente, de roues 
de chars. Le tumulus d'Hérode est de ce côté, 
plus à gauche, en se dirigeant vers le Lycobettus. 



PANDROSE. ERECHTEE. MINERVE POLIADE. 

Pandrose, comme niveau, est supérieur aux 
deux autres. 

Côté ouest de Minerve Poliade (l'entrée est par 
le temple de Neptune, qui n'est peut-être qu'un 
portique) : piliers ioniques sur le mur, devaient 
être adossés à quelque chose, mais à quoi? Cette 
colonnade est supérieure, comme niveau, à celle 
qui est en face, à l'Est. Ici, du reste, ce sont de 
vraies colonnes. 

Le chapiteau de ces ioniques, tassé par la co- 
lonne, a l'air d'un coussin. 

S'il y avait là deux temples, comme l'inéga- 
lité de niveau des murs l'indique , pourquoi cela 
n'existe-t-il pas extérieurement? Alors pourquoi 
n'avoir pas fait les deux temples de la même 
largeur à l'intérieur, quand, à l'extérieur, des 
deux côtés, c'est une construction faite d'un seul 
coup? 

Le temple du milieu, plus bas comme niveau 
que Pandrose est de plain-pied avec Erechtée. 

Dans les rosaces, sur le linteau de la magni- 
fique porte qui communique d'Erechtée en Mi- 
nerve, il j a dans chacune un trou au milieu. 



ATHENES ET ENVIRONS D'ATHENES. I 27 

comme s'il y avait eu là un ornement extérieur 
rapporté, un bouton de métal, une pierre pré- 
cieuse. 

PROPYLÉES. 

Ce chemin tournait, sans doute, au pied de 
l'aile droite des Propylées (aile plus longue que 
celle qui est en face), sur laquelle est bâti le petit 
temple de la Victoire aptère; le chemin qui mon- 
tait entre les deux ailes pouvait avoir des escaliers 
sur des côtés, quoiqu'on n'en voie pas de trace, 
mais au milieu il avait une voie dallée en marbre, 
avec des cannelures en relief, comme seraient des 
troncs d'arbres, pour faciliter la montée des che- 
vaux. Séparé de l'aile gauche (Pinacothèque) et 
devant elle, est un piédestal en marbre bleuâtre, 
dont les couches de pierre sont séparées par des 
pierres plus minces, dalles mises à plat. 

L'entrée du temple de la Victoire aptère est à 
l'Est et regarde la tour carrée bâtie en face de la 
Pinacothèque: cette aile des Propylées a été com- 
plètement détruite. 

Le temple n'est pas bâti sur la même ligne que 
le mur de l'aile qui le supporte. Quatre colonnes 
ioniques pour portique, puis, pour supporter 
l'architrave du temple même, deux piliers plus 
étendus en long qu'en large. 

L'autre face du temple (occidentale) a de même 
quatre colonnes ioniques, frisées, sculptées tout 
autour. — Elégance des colonnes, moindre pour- 
tant que celles de Minerve Poliade et d'Erechtée, 
parce qu'ici les colonnes sont moins hautes. 

On monte au niveau de la colonnade des Pro- 



12» NOTES DE VOYAGES. 

pylées par quatre marches; trois colonnes doriques 
de chaque côté, en tout six. Un mur transversal, 
percé de cinq portes, la plus grande au milieu, 
puis deux petites et deux plus petites, sépare les 
Propylées en deux parties; on monte à ce mur 
par quatre degrés. Après ce mur, un autre com- 
partiment, puis pour clore, trois colonnes do- 
riques de chaque coté, avec une porte au miheu 
qui donne entrée sur la place de la citadelle (der- 
rière la troisième colonne à droite, côté gauche, 
se trouve à l'extérieur le petit autel de Périclès). 
Le chemin pour aller au Parthénon tourne à 
droite, le Parthénon étant situé plus sur la droite. 

La Pinacothèque s'ouvre par un portique de 
trois colonnes doriques, terminé à ses deux ex- 
trémités par un pilastre; la troisième colonne 
(extrémité droite) de ce portique est sur la même 
ligne (si vous vous retournez pour faire face au 
portique des Propylées) que la troisième colonne 
de gauche des Propylées : ainsi, lorsqu'on regar- 
dait les Propylées, elle en allongeait la façade. Ce 
portique, carré long, est percé d'une porte carrée 
au milieu, et de deux fenêtres, une de chaque 
côté; fenêtres longues et étroites par rapporta leur 
largeur. 

Pour rentrer dans la Pinacothèque même 
(2*^ pièce), une marche. Les pierres des murs sont 
si bien jointes que l'on distingue à peine les joints, 
c'est une ligne mince seulement. Sur le mur de 
droite, deux fenêtres l'une au-dessus de l'autre, 
de dimensions inégales, celle d'en bas plus large, 
d'ornementation différente, et qui ne sont pas sur 
la même ligne. 

La plus petite a une corniche ornementée et des 



ATHENES ET ENVIRONS D'ATHENES. I 29 

linteaux tournés, demi-fûts en relief, tandis que 
la plus grande est à même enlevée net dans le 
mur, à angle droit. 

A l'extérieur de ce mur (lorsque, par une voûte 
moderne qui se trouve à gauche, une fois sorti 
des Propylées, vous avez pénétré dans une sorte 
de petite cour pleine de décombres oii il y a une 
masure turque) on voit des tenons à toutes les 
pierres. Y avait-il en dehors une autre construc- 
tion? 

PARTHÉNON. 

La façade occidentale (entrée) a son tympan 
brisé, surtout dans la partie droite (celui de la 
façade orientale l'est complètement); seulement 
à gauche on voit un torse d'homme nu, comme 
affaissé sur ses genoux et se tournant vers une 
femme drapée et debout, sans tête; la jambe 
gauche de l'homme est entourée de draperies. 

Portique de huit colonnes, espace égal entre 
elles; seize colonnes sur les ptéromes, y compris 
les colonnes d'angles. 

La porte ouvre sur l'intérieur même du temple, 
fermé d'un mur carré sur les quatre faces. — 
Dans cette enceinte, à remarquer : i° au milieu, 
vers la droite, les restes de quatre colonnes io- 
niques. Etait-ce là, au milieu, que se trouvait la 
cella proprement dite, le sanctuaire? 2° Après cet 
espace carré, ces quatre colonnes n'en étant qu'une 
des faces, au bout du naos il faut monter une 
marche, vestiges de terrasse, et sur ce plancher, 
supérieur au niveau de tout le reste du naos, se 
voit un reste de construction curviligne, faisant 



130 NOTES DE VOYAGES. 

comme la courbe de l'arc dont la marche serait la 
corde. Est-ce là l'opisthodome ou trésor public? 
Au delà de la partie la plus convexe de cette 
courbe, c'est un mur haut de deux pieds et demi 
environ. Le mur du naos se présente, ouvert par 
une porte, trois marches, la première plus haute 
que les deux autres, vous ramenant dans la galerie 
extérieure, côté oriental. Sur la face occidentale 
du naos, se voient encore assez nettement des 
cavalcades de même style que les tablettes ex- 
posées dans l'intérieur du Parthénon. Ces sujets 
(courses olympiques) devaient régner tout le long 
de la frise du naos. 

Aujourd'hui 2^ janvier, jeudi , j'ai été dire adieu 
à l'Acropole. 

Dans le Parthénon, aux pieds d'une des ta- 
blettes, un fémur rongé, tout gris. 

Il faisait grand vent, le^ soleil se couchait, le 
ciel était tout rouge sur Egine; derrière les co- 
lonnes des Propylées, il s'épatait en jaune d'œuf. 

Comme je revenais du temple de Neptune, 
deux gros oiseaux se sont envolés de dessus le fron- 
ton et sont partis dans l'Est, du côté de Smyrne, 
de l'Asie. 

En poussant la porte de l'Acropole, j'ai remar- 
qué qu'elle grinçait péniblement, comme celle 
d'une grange. 

J'étais sorti et je regardais le théâtre d'Hérode, 
quand un soldat est venu me vendre, pour deux 
dragmes, une petite figure de femme à coiffure 
retroussée sur le sommet de la tête. 

Une femme en haillons et que je n'ai vue que 
de dos montait dans la citadelle. 



ATHÈNES ET ENVIRONS D'ATHÈNES. I 3 I 

En allant au Parthénon et en y revenant j'ai 
longtemps regardé cette poitrine aux seins ronds, 
qui est faite pour vous rendre fou d'amour. 

Adieu Athènes! Autre part, maintenant! 

10 heures et demie du soir. 



ATHENES MODERNE. 

Le colonel Touret, philhellène français; il est 
compris dans ces cinq mots : sa grosse et petite 
femme. 

Le général Morandi. — Anecdotes sur Lord 
Byron, qui habitait à côté de l'ancienne poste : 
place aux fiacres; histoire du pucelage de la 
paysanne Maria à lui vendue comme étant la fille 
du pacha; superstition de Bjron : a il en avait pour 
vingt -quatre heures à se remettre d'une lampe 
renversée par terre ». Morandi était l'intime de 
Gamba, frère de la Guiccioli (que dans son opi- 
nion à lui, Morandi, Byron n'a jamais possédée); 
la Guiccioli n'a pas été la maîtresse de Bjron, et 
cela sur la défense de lui, Bjron; il lui envoyait 
des vers sur les billets mêmes que la Guiccioli lui 
écrivait. Une partie de cette correspondance a été 
remise par Gamba à Morandi, qui l'avait déposée 
à Ancône. Poursuivi par la politique pendant 
vingt ans, quand il l'a redemandée, le dépositaire 
était mort et les enfants ne savaient ce que c'était 
devenu. 

Ecole d'Atbenes. — Dîner à l'Ecole d'Athènes. 
— M, Daveluy, gros petit abbé xviii^ siècle, me 



132 NOTES DE VOYAGES. 

fait penser à M. de Bernis, a la nostalgie et s'em- 
bête à crever; — dans les premiers temps, faisait 
fermer sa fenêtre du côté de fAcropoîe; il j a 
plusieurs monuments d'Athènes qu'il n'a pas vus 
(la Tour des Vents entre autres). Admire Nisard, 
exècre Hugo. On a parlé littérature, le Gamin de 
Paris a été cité comme une bonne pièce. Ces mes- 
sieurs sont ici payés par le Gouvernement pour 
retremper les lettres aux pures sources de fan- 
tique! 

22 janvier 



La reine de Grèce monte à cheval tous les jours 
et va en voiture. Elle a un costume d'amazone 
d'un goût rue de La Harpe. Les dimanches, elle 
vient sur la place écouter la musique, on la re- 
garde, le cheval piaffe, elle le caresse de la main, 
après quoi, elle fait un tour sur la place au petit 
galop, saluant de droite et de gauche, suivie d'une 
demoiselle de compagnie qui a un très long nez, 
d'un affreux palicare, d'un gros écujer et de deux 
laquais. 

C'est d'une telle prostitution de soi qu'un homme 
un peu délicat défendrait cela à sa femme, fût- 
elle une ancienne danseuse de corde, élevée jus- 
qu'à lui! 

J'ai revu Sa Majesté au théâtre; décidément elle 
est laide, toute la figure de même ton, œil de 
lapin, sourcils trop blonds, vilains cils. On dit 
qu'elle a une belle poitrine et une belle peau. Fi- 
gure sans caractère et disgracieuse! Sa Majesté fait 
six repas par jour, on ne lui donne aucun amant. 

Le peuple est las d'elle, et moi aussi, sans savoir 
pourquoi. 






ATHENES ET ENVIRONS D'ATHENES. 1 3 3 

Vu les Puritains. A gauche, dans une loge, 
M"' Conduriottis, figure ronde, pâle, magnifiques 
sourcils noirs, œil à demi fermé, vous faisant de 
temps à autre le cadeau de s'ouvrir entièrement 
pour qu'on les voie; belle narine remontée et très 
ovale , seul trait animé de ce placide et beau vi- 
sage; toute la tête entourée d'un ample fichu rose 
à graines d'or, qui passe sur les cheveux, autour 
du cou, s'entre-croise sur la poitrine à draperies 
raides et cassées, donnant à la physionomie tout 
à la fois quelque chose de mignon et d'enfantin. 

Mercredi 22 janvier, visite à Canaris. — Petite 
maison jaune, à réchampis blancs autour des fe- 
nêtres, mtérieur très propre. 

Reçus par M*"" Canaris en costume psariote, 
une bavette à bandes d'or sur la poitrine, sorte de 
turban rose inchné sur l'oreille gauche, et recou- 
vert de la draperie d'un voile blanc; grosse petite 
femme dodue, rieuse, aimable, parlant haut d'une 
voix aigre, riant beaucoup. 

M. Canaris était au Sénat. 

Salon à meubles d'acajou et noyer; ameuble- 
ment, salon d'un médecin de petite ville; verres 
de couleur sur des morceaux de tapisserie à bor- 
dures en peluche, gravures modernes aux murs. 

Canaris entre, en nous donnant une poignée de 
main. Petit homme trapu, gris, blanc, nez écrasé 
et de côté par le bout, figure carrée; air brutal 
doux, pas de front. Il reste la jambe droite éten- 
due de côté, le genou rentré, le pied en dehors, 
étant assis sur son fauteil. 

Ne fait que parler de M. Piscatory, qu'il paraît 
admirer beaucoup, rompt les chiens toutes les 
fois qu'il est question de lui, a entendu parler de 



I 34 NOTES DE VOYAGES. 

Victor Hugo (je lui ai promis de lui envoyer les 

f)ièces qui le concernent); petits yeux. Placé assez 
oin de lui je ne puis voir le jeu de sa figure. 

Un petit portrait de lui, à l'huile, exécrable, 
011 il est représenté avec un compas et une carte. 
Vrai bourgeois! visite triste! Voilà pourtant un 
homme éternel, immortalisé! 

Comme ça rehausse l'autre (Hugo), et comme 
ça le rehausse aussi, lui! 



PELOPONESE. 

24 janvier-6 février. 

Vendredi 24 janvier. — II faisait très froid 
quand nous sommes partis, ce matin à 10 heures, 
d'Athènes, après les adieux du colonel Toure et 
de M. Roman, commissionnaire en vins qui nous 
a remis k carte de sa maison. Nous prenons le 
chemin d'Eleusis; au haut du défilé du Gaidarion, 
nous nous retournons et nous disons adieu à 
Athènes. J'en suis sorti triste, et dans le bois d'oli- 
viers j'ai intensivement songé à l'amertume de 
mon départ de Kosséïr, quand le père Elias a levé 
sa main pour me serrer la main et que je me suis 
penché du haut de mon dromadaire pour la lui 
donner. 

A Daphné, halte d'une minute pour montrer 
nos passeports; un petit garçon de 7 à 8 ans, en 
veste et sans culotte, promène mon cheval. 

La mer d'Eleusis est bleu ardoise; en face, sur 
les monts de Salamine, une sorte de demi-lune 



ATHENES ET ENVIRONS D'ATHENES. I 3 J 

couchée sur sa partie convexe, échancrure de la 
montagne. 

Nous repassons devant les marais Rheïti; nous 
voyons Mandra au loin, à droite, nous conti- 
nuons la route d'Eleusis. 

r 

A une portée de pistolet d'Eleusis, la route 
tourne à droite, puis on infléchit à gauche, pi- 
quant dans le Sud et contournant le long coteau 
ovale d'Eleusis. 

Vue des deux cornes du Keratas. 

On monte par une pente douce, on revoit 
la mer, dont on se rapproche; tout en s'élevant, la 
route suit les sinuosités de la côte, terrain gris et 
pierreux à gauche, sur les pentes de la montagne; 
quelques rares ohviers et myrtes. Le soleil est 
chaud lorsqu'on est à l'abri du vent; la mer 
est bien belle dans le canal de Salamine. La route 
s'abaisse; il y a, à gauche, quelques pierres au 
bord de l'eau, Aldenhoven les indique comme les 
restes d'un môle; nous nous rapprochons de la 
mer, nous humons l'odeur du varech. 

Descente, quelques pins rares, la route s'écarte 
un peu de la mer, bois d'oliviers, plaine qui 
s'étend à votre droite, ayant à son extrémité le 
blanc Cithéron; devant vous, un monticule sur 
lequel quelques ruines et maisons, mais dont la 
plus grande partie nous est cachée, car le pays 
est tourné dans l'autre sens, vers la mer. 

Comme nous passions là, deux hommes nous 
ont appelés, ils venaient de découvrir, en travail- 
lant la terre, une citerne. 

Mégare, très grand, en amphithéâtre, maisons 
carrées. Quand on se tourne vers la mer, on a au 
premier plan une plaine, puis toute la mer, golfe 



\^6 NOTES DE VOYAGES. 

enfermé par des montagnes aux formes allongées 
et très découpées sur leur galbe : ce sont les mon- 
tagnes de Salamine; à gauche, on retrouve encore 
une autre mer, c'est celle qui va jusqu'à Eleusis. 
Sur le bord des flots, à gauche, Nisée (dodeka 
ecclesiai); nous j distinguons des pierres. Près de 
là, vers le Sud, deux petites îles; sur la droite, 
de l'autre côté du golfe, une île plus grande en 
forme de tortue. 

Nous sommes conduits par un vieillard qui 
nous mène jusqu'au haut du pays, au pied d'une 
tour franque bâtie en vilaines pierres grises entre- 
mêlées de briques. Dans un mur, une inscription 
placée à l'envers. Traces des fondements d'une 
grande construction franque. 

De l'acropole (j'appelle ainsi le point le plus 
élevé), vue de la mer quand on se tourne vers le 
Sud, vue de la grande plaine quand on se tourne 
vers le Nord. Au fond de la plaine, verdures 
fortes, la plaine est verte et très grasse de ton, 
surtout à son extrémité; les montagnes d'en face, 
qui vous séparent de la Béotie, grises et con- 
trastant comme ton avec le Cithéron tout blanc, 
qui est à gauche , au dernier plan , et la verdure qui 
s'étend au premier. 

Mégare, 9 heures du soir. 

Samedi 2^. — En partant de Mégare, la route, 
inclinant sur la droite, s'enfonce dans les terres et 
bientôt monte légèrement; dans un pli de terrain, 
nous rencontrons un troupeau de moutons et de 
petits agneaux dont les voix éplorées font retentir 
la campagne. 

La route monte, il y a quelques oliviers, le ter- 



ATHÈNES ET ENVIRONS D'ATHENES. 137 

rain est en pente, couleur grise : cela me rappelle 
des aspects de Palestine. Le temps est beau et 
nous promet une belle journée. 

Bientôt on se trouve en face de la mer, le golfe 
s'étend, la route est étroite et cramponnée à la 
montagne, dont elle suit toutes les sinuosités; sur 
la pente, à droite, des petits pins, quelquefois des 
caroubiers. On monte, on descend, le soleil brille; 
la mer tranquille, à pic sous vous, a par places, 
au delà de la bordure blanche de son sable fin, de 
grandes places vert bouteille au milieu de sa cou- 
leur glauque claire; la vague paisible expire et se 
retourne sur la grève. Pendant quelque temps nous 
sentons une violente odeur de charogne; sont-ce 
les cadavres des victimes du Sciron ? 

Reste impur des brigands dont j'ai purgé la terre. 

{Phèdre.) 

La place était bonne, un homme j arrêterait 
un régiment, le chemin est si étroit que, si votre 
cheval faisait un faux pas, on tomberait dans la 
mer, resserrée entre le précipice et la montagne. 
Le sentier est soutenu parfois par des pierres re- 
liées avec des branches non dégrossies; de temps 
à autre, restes de soutènements anciens de l'an- 
cienne route. La couleur des roches qui vous do- 
minent est grise, avec de grandes plaques rouges 
en long, à peu près de la couleur du Parthénon, 
mais plus brique, moins bitume; entre les roches 
et vous, la pente est plantée de pins. 

Soleil, liberté, large horizon, odeur du varech. 
De temps à autre la pente se retire et le chemin, 
tout à coup devenu bon, se promène au petit trot 



1 3 8 NOTES DE VOYAGES. 

entre des pins-arbrisseaux qui forment comme des 
bosquets; le paysage entier est d'un calme, d'une 
dignité gracieuse, il a le je ne sais quoi antique, 
on se sent en amour. J'ai eu envie de pleurer et 
de me rouler par terre; j'aurais volontiers senti le 
plaisir de la prière, mais dans quelle langue et par 
quelle formule ? 

Kaki-Scala est l'endroit où l'on descend plus 
rapidement en se rapprochant de la mer. Le che- 
min, très en pente, tourne sur lui-même en des- 
cendant, il y a danger de se casser le cou. — Restes 
d'une vieille voie taillée à même le rocher qui, 
adoucissant sa coupe, fait de chaque côté comme 
le vaste dossier d'un siège. A un endroit, au dé- 
tour de la route, un pin inchné; on ne voit que 
lui se détachant sur la mer, pénétré de lumière et 
seul, là; il était peu jauni à sa partie gauche. On 
est de niveau avec la mer et on va quelque temps 
au milieu du bois. 

KiNETA, rares maisons espacées, nous déjeu- 
nons dans l'une d'elles. — Petite fille de lo à 
12 ans, brune, grand nez, yeux noirs en amande, 
expression mûre et fatiguée, air aristocratique, 
regard avide et étonné. — A la fin du repas, un 
homme du pays entre avec un enfant de 2 ans à 
la main, à qui je donne un sandwich. 

A partir d'ici la montagne à plan abrupt cesse, 
les chaînes qui la continuent sont beaucoup plus 
reculées et semblent plus basses; nous cheminons 
à travers le bois de pins, ils sont plus grands que 
tout à l'heure, des arbousiers aussi; la pente à 
l'extrémité de laquelle nous marchons est plus 
douce et va se perdant, en montant du côté des 
montagnes. 



ATHÈNES ET ENVIRONS D'ATHENES. I39 

Le golfe se rétrécit devant nous , à droite , res- 
serré par les montagnes qui s'abaissent; quelques 
rares maisons, neuves, espacées, sont au bord de 
la mer : c'est Kalamaki. Nous tournons à droite, 
nous sommes sur le quai. 

Kalamaki. — Sur le quai il y a deux ou trois 
hommes, une vieille guimbarde à quatre roues, 
dételée, un épicier. — Café oii nous fumons un 
narguileh et laissons souffler nos chevaux un quart 
d'heure. Nous repartons, doublant le fond du 
golfe, qui s'étend sur la droite; la route revient 
sur la gauche, en face Kalamaki. 

A droite, une sorte de longue terrasse, soutenue 
par des soutènements naturels de rochers, place 
où se célébraient les jeux isthmiques; c'est une 
sorte de petite plaine, de stade naturel, c'est situé 
dans le sens de travers de fisthme. 

A droite, un peu plus loin, restes d'une sorte 
de canal, à murs de chaque côté, fragments d'an- 
ciens ouvrages. 

La route monte légèrement; en face de nous, 
un gros pâté s'élevant sur l'horizon : c'est l'Acro- 
corinthe; adroite, THéhcon tout blanc. Au point 
le plus élevé de la route on voit facilement les 
deux mers. 

La campagne est grasse à l'œil, l'Acrocorinthe 
se trouve un peu sur la gauche; plus loin, masses 
de verdure s'allongeant du Nord au Sud; ce sont 
des bois d'oHviers à l'horizon ; le golfe de Corinthe 
s'élargit. 

Petit village d'Hacamili. — La route descend, 
Corinthe est au pied de l'Acrocorinthe, à pic der- 
rière ; de fautre côté de la baie , en face Corinthe , un 
peu sur la droite , Loutraki , au pied des montagnes. 



l4o NOTES DE VOYAGES. 

Nous prenons à travers champs labourés et, 
retournant sur la gauche, nous trouvons un ancien 
petit cirque, sur les bords duquel se promène un 
troupeau de moutons, François demande au ber- 
ger pourquoi les brebis n'ont pas encore mis bas; 
elles sont en retard ici. Le berger répond que les 
agneaux sont déjà venus, mais qu'ils sont séparés 
de leurs mères pour qu'on puisse traire celles-ci, 
le soir. Le cirque est très petit, des éboulements 
aux deux bouts lui ont donné une forme ovoïde; 
en bas des gradins inférieurs, excavations noires. 
Nous passons sur des roches, nous entrons dans 
Corinthe. 

CoRiNTHE. — Rien! rien! Oii êtes-vous, Laïs? 
où est ton tombeau couronné d'une lionne tenant 
un bélier dans ses pattes ? 

Au miheu de la ville, à sa partie la plus élevée, 
sept colonnes de vieux dorique très lourd, d'un 
seul fût; la pierre grise est d'un vilain ton. Celles-ci 
sont très abîmées de trous, la dernière des cinq 
a son chapiteau déplacé comme celle de Sardes; 
un bourrelet rond au chapiteau. 

Les montagnes en face Corinthe vont en s'éle- 
vant à partir de gauche et montent graduellement 
par des plans successifs déchiquetés sur leur 
galbe. 

Aujourd'hui une des bonnes journées du voyage, 
des plus profondément senties, des plus intime- 
ment plaisantes; de Mégare à Kineta, ça restera 
pour moi comme un des instants de soleil de ma 
vie. Pauvre chose que la plume, rien même que 
pour se rappeler cela! 

Corinthe, 9 heures moins 20. 



I 



ATHÈNES ET ENVIRONS D'ATHENES. l4l 

Dimanche 26. — Journée pénible et pluvieuse. 

En partant de Corinthe, on marche quelque 
temps dans le sens de la plaine, puis on tourne à 
gauche et la route monte. Un torrent jaune à droite , 
l'eau tombe du haut d'un rocher. — Moulin de la 
Veuve. — Après avoir traversé un ruisseau le long 
duquel on marche longtemps pour trouver un 
gué, on se trouve bientôt dans une espèce de lande 
mamelonneuse dont la route suit les inégahtés. 

Hauteur, plaine sous nous, le terrain remonte 
une autre montagne. 

Au miheu de cette plaine, à droite de la route, 
trois colonnes, chapiteau dorique, cannelées, du 
temple de Jupiter Néméen; la pierre est grise, 
fort laide, très rongée; tout autour des colonnes, 
ruines amoncelées; à cinquante pas plus loin, 
ruines d'une petite chapelle construite avec des ma- 
tériaux antiques. La petite plaine où est le temple 
est très unie, plate et propre à des jeux. 

La route remonte. Il pleut si formidablement 
que je ne vois rien; engourdi par le froid, j'ai à 
peine la force d'ouvrir les jeux. On traverse un 
ruisseau derrière lequel est immédiatement le petit 
village de Dervenati, que l'on aperçoit tout à 
coup en descendant une colline. 

La route se resserre et va dans des gorges basses, 
qui se succèdent les unes aux autres. Pluie, pluie! 
on finit par arriver sur une hauteur d'où l'on dé- 
couvre un grand horizon : à droite et à gauche, 
montagnes; devant vous, le terrain s'abaisse en une 
grande plaine qui va jusqu'à la mer; tout au fond, 
une espèce de rempart, c'est Naupli; Argos est 
de l'autre côté, à droite, au bas de son acropole. 

La route descend, nous prenons à gauche, à 



l42 NOTES DE VOYAGES. 

travers des blés verts, un homme de la campagne 
nous crie des malédictions pour ce méfait. Nous 
continuons à doubler un mamelon, devant nous 
s'étend un petit mur bâti de pierres cjciopéennes, 
nous tournons et nous entrons dans une sorte de 
petite rue ou couloir ayant de chaque côté un mur 
cjciopéen. 

Lions de Mycènes. — Au fond, étabh's sur le 
chambranle de la porte (pierre unique appuyée, 
sur deux autres, comme les trilithes de Bretagne), 
se voient les deux fameux lions : sculpture lourde, 
mais vigoureuse; à tous les deux, à la place du 
jarret, des anneaux ou bourrelets ronds; la queue 
est puissante, la dernière fausse cote indiquée. 

Mycènes. — Verdure et pierres grises sur un 
monticule entre deux collines de forme à peu près 
pyramidale, très hautes par rapport à lui. 

Un peu plus bas. Trésor des Atrides, édifice 
souterrain, en forme de cornet très évasé, ouvrage 
cyclopéen. Une porte et, au-dessus de la porte, 
une ouverture de forme pyramidale, à même les 
pierres, qui sont taillées : ce monument est très 
grand et d'un bel effet. A côté, à droite en en- 
trant, une chambre souterraine, plus petite, taillée 
à même le roc. Les murs du Trésor ont des trous 
sur le bord supérieur de chaque pierre, comme 
si elles avaient été revêtues de plaques métal- 
liques. 

La route descend, la plaine s'étend devant elle, 
sur la gauche; les montagnes qui la bordent de ce 
côté nous sont cachées par la brume; à droite, 
montagnes plus près; dans leurs rides, il y a de la 
neige. Nous passons à gué une rivière, où nous 
voyons la culée de l'arche d'un pont détruit. 



ATHÈNES ET ENVIRONS D'ATHENES. l^^ 

Le soFeil perce les nuages, ils se retirent des 
deux côtés et le laissent couvert d'un transparent 
blanc qui l'estompe; le ciel, noir sur la gauche, 
devient bleu outremer très tendre, avec des épais- 
seurs plus foncées dans certains endroits; le bleu 
a un ton gris perle fondu sur lui. Les masses se 
dissipent, le bleu reste bordé de petits nuages 
blancs déroulés; derrière l'acropole d'Argos, à 
notre droite, près de nous et sur elle, un petit 
nuage blanc, cendré. La lumière, tombant de ma 
droite et presque d'aplomb, éclaire étrangement 
François et Max à ma gauche, qui se détachent 
sur un fond noir, je vois chaque petit détail de 
leur figure très nettement; elle tombe sur l'herbe 
verte et a l'air d'épancher sur elle un fluide doux 
et reposé, de couleur bleue distillée. 

Avant d'arriver à Argos, deux moulins. 

Argos, très grand bourg, rue droite avec un 
trottoir sur le côté, boutiques à auvents, aspect 
turc, un café sur la place avec un toit avancé. 

Logés dans une" cour, dans une chambre au 
rez-de-chaussée. Dans la cour boueuse, un cochon 
traîne un bâton au bout d'une corde. 

2 j janvier. — En sortant d'Argos, sur le flanc 
de l'acropole, restes d'un aqueduc, la ligne court 
à même la montagne; au milieu de la pente de 
l'acropole, une maison blanche. 

Ruines du théâtre, adossé à la montagne : les 
marches sont petites, le théâtre devait être fort 
grand; des deux côtés des gradins, deux avancées 
en terre. Il j a encore trois petits escaliers longi- 
tudinaux dans toute la longueur des gradins, ils 
partent d'en bas et montent. 

A côté du théâtre, en retour au monticule de 



l44 NOTES DE VOYAGES. 

gauche, autres gradins : c'étaient probablement 
les marches servant à parvenir à quelque édifice 
supérieur disparu. Près des ruines du théâtre, 
restes d'une église en pierre et mortier revêtus de 
briques, construction byzantine (?). 

La route continue par la plaine (on voit très 
bien Nauplie à gauche) jusqu'à un coude oii il y a 
une caverne dans le rocher; un fort ruisseau sort 
en cet endroit; sur la paroi intérieure du rocher, 
une croix peinte : c'est une chapelle grecque. 

Nous entrons dans la montagne, où nous che- 
minons pendant quatre heures, nous entrons dans 
les nuages et nous en sortons tour à tour. Partout 
le terrain stérile est couvert de petites touffes de 
chênes nains. Quelquefois nous découvrons, au 
milieu d'un vallon longitudinal, une chaîne qui 
le remplit; il y a de grandes pentes de verdure 
abruptes. Une heure avant d'arriver à la station, 
nous marchons sur une route nouvelle, horrible- 
ment faite, avec des tournants qui ont l'air imaginés 
pour faire verser les voitures. 

Après-midi triste et pluvieux, j'étouffe sous ma 
couverture, qu'il faut pourtant mettre sous peine 
d'être trempé jusqu'aux os. François nous soigne, 
nous nous bourrons outrageusement aux repas 
pour nous prémunir contre le mauvais temps : 
dîner avec une soupe grasse, roastbeef, poisson de 
mer, merles, pruneaux cuits, figues et amandes, 
une bouteille de vin de Santorin. 

Nous sommes logés dans un khan, le bois épi- 
neux du chêne nain brûle dans le foyer, nos af- 
faires sèchent autour; j'entends sous moi manger 
les chevaux au râtelier. Un enfant nous apporte 
du bois, Max est couché, j'ai bien peur que nos 



ATHÈNES ET ENVIRONS D'ATHENES. ï4') 

pauvres bêtes ne puissent nous mener jusqu'à 
Patras, elles ont l'air harassées dès maintenant. 

Achiadhokambos , 8 heures du soir. 

Mardi 28. — Nous descendons dans la plaine; 
cinq minutes après être partis, nous voyons le 
village de Achiadhokambos, au-dessus de nous, 
sur la pente de la montagne, étage, à notre 
droite. 

Pendant une demi-heure, la plaine entourée de 
montagnes de tous côtés; la route tourne à gauche 
et nous entrons dans une gorge étroite entre deux 
hautes montagnes, comme un immense fossé 
sinueux; la route, accrochée au flanc droit de la 
montagne, étroite et difficile, monte par une pente 
très rapide. Au-dessus de nos têtes nous voyons 
des paysans couverts de manteaux blancs, avec des 
chevaux chargés de broussailles de chênes nains, 
qui descendent. La route a, de places en places, 
un petit parapet de pierres sèches. Nous entrons 
dans les nuages, nous ne voyons rien que le brouil- 
lard humide qui nous entoure, il fait froid. Passe 
à notre droite un troupeau d'une douzaine de 
femmes en guenilles; elles n'ont pour compagnon 
et protecteur qu'un enfant de 10 ans, mais leur 
laideur, et leur saleté surtout, les protègent plus 
qu'un régiment de dragons. — Traces d'une an- 
cienne route. — En haut de la montagne , à gauche , 
une maison, khan abandonné (?) où un cheval de 
notre bagage veut entrer. 

Nous descendons pendant vingt minutes à peu 
près, et tout de suite nous nous trouvons inopi- 
nément dans une grande plaine vaseuse, où nos 
chevaux entrent jusqu'au jarret; nos hommes vont 



1^6 NOTES DE VOYAGES. 

nu-pieds pour n'y pas laisserleur chaussure. Après 
avoir pataugé dans cette effroyable gouache pen- 
dant trois quarts d'heure, la route par places re- 
devient passable; il y a des champs de vigne sur 
la gauche. 

Nous haltons une minute au village de Agior- 
gitika, il n'est que lo heures. Nous continuons, 
nous passons une rivière qui a de grandes berges 
de sable, plaine unie. 

Déjeuner au village de Akouria, en face un 
maréchal ferrant qui forge, chez une sorte d'épi- 
cier où nous gelons. 

La route continue par la plaine, nous traversons 
un potamos. Des gens crient après nous : ce sont 
des gendarmes qui nous demandent nos passe- 

f)orts; nous continuons; un d'eux, soldat irrégu- 
ier, nous apostrophe de l'autre côté du fleuve et 
brandit son pistolet ; nous trouvons le procédé trop 
militaire et nous l'attendons, décidés à le ser- 
monner ferme. Lui et l'autre pauvre diable passent 
le fleuve et viennent à nous : on leur a dit dans le 
village qu'il était passé des Européens se rendant 
à Sparte, et comme il y a, dans la montagne, 
quatre bandits redoutés, ils ont voulu nous ac- 
compagner et se sont tout de suite mis à courir 
après nous; le gendarme, en effet, est à peine 
vêtu; son compagnon a l'air d'un gredin achevé, 
avec ses jambarts rattachés par des ficelles, sa mine 
blonde et pâle, son nez fin d'oiseau de proie; c'est 
lui qui retourne au village chercher du renfort 
que nous attendons vingt minutes au pied de la 
montagne, assis sur de grosses pierres; la pluie 
commence, nous remontons à cheval sans attendre 
les gendarmes et nous entrons dans la montagne. 



ATHÈNES ET EiNVIRONS D'ATHENES. I 4/ 

Côtés élargis, terrains gris et stériles, petites col- 
lines, ensemble pauvre. 

D'une hauteur, nous voyons au fond de l'ho- 
rizon, à droite, comme un grand lac : c'est encore 
un fleuve que nous devons traverser; derrière 
lui, montagnes élevées couvertes de neige; il y a 
de la neige par places, tout près de nous. Des- 
cente. 

On traverse le fleuve, qui se trouve bientôt en- 
caissé entre deux hauts pans de montagnes, murs 
inclinés, avec des courbes nombreuses qui arrêtent 
la vue et la renouvellent. Le sentier, tantôt d'un 
côté, tantôt de l'autre, suit avec difficulté le bord 
du fleuve; nous le traversons quarante fois, nos 
chevaux par moments ont de l'eau jusqu'au poi- 
trail et elle n'est pas chaude; la pluie tombe à 
torrents, cela devient si beau que nous en rions; 
le bagage ne chavire pas, ce qui nous étonne; le 
malheureux gendarme le suit, ainsi que nos mule- 
tiers, nu-pieds, dans la boue, l'eau et les pierres; 
Lephteri claque de son fouet dont la mèche 
mouillée fume. La dernière fois que nous passons 
l'eau, c'est au grand galop, en poussant des cris. 
Nous entrons dans le khan en sautant par-dessus 
le petit mur; pas de cheminée, nous perdons 
nos yeux avec la fumée. What an uncomfortable 
house! II y a de quoi faire gueuler les moins dif- 
ficiles. François est un très bon compagnon, dont 
les excellentes blagues «bravent l'honnêteté»; 
on voit qu'il est Grec, ses plaisanteries courtes et 
solides sentent le terroir. 

Comme il pleut! quelle sacrée pluie! demain 
Sparte. 

Criavrissi, 7 heures et demie. 



l48 NOTES DE VOYAGES. 

Mercredi 2Ç. — On traverse encore, en sortant 
du khan, leSarandaPotamos. En face le khan il ja, 
sur la montagne, les ruines d'un château. Le fleuve 
se resserre, la route continue dans le Sud; ce sont, 
des deux côtés, de petites montagnes à base très 
large et formant de temps à autre des sortes de 
bassins; les terrains, fond gris, sont couverts de la 
chétive verdure des chênes nains. Paysage grêle 
pendant quatre grandes heures. Quelque temps 
avant d'arriver au khan de Kravata, on descend, 
la végétation augmente, les monticules se suc- 
cèdent, il faut les monter et les descendre; dans 
des champs cultivés, sur la droite, oliviers. On 
passe entre des arbousiers, des poiriers sauvages, 
des lentisques, un petit torrent coule sur des 
pierres vertes; terrain végéteux des deux côtés, la 
route ombreuse passe au milieu. 

Le khan de Kravata sur une éminence : une 
prairie, avec des mûriers et des platanes (le tout 
sans feuilles), les platanes, comme des têtards, 
ont poussé au bord de l'eau; au bout de la prairie 
coule un fleuve; derrière le fleuve, la prairie, puis 
des montagnes basses à ton roux, très épatées de 
base. La neige cesse de craquer sous nos pas; 
ce matin, nous avons traversé une campagne où 
il y en avait par places de grandes épaisseurs. 
Comme il a gelé depuis, la marque des pieds 
des chevaux est restée dedans comme une scul- 
pture en creux, ainsi que cela se voit sur le roc, 
dans les passages étroits de la route. — Com- 
bien a-t-il fallu de caravanes pour creuser ainsi le 
rocher! 

A partir de Kravata on descend la montagne 
(mont Parnom); une sorte de plaine, bassin en- 



ATHÈNES ET ENVIRONS D'ATHÈNES. I 49 

touré de montagnes, où François nous dit qu'il 
s'est livré un grand combat entre les Thébains et 
les Spartiates. Lequel? 

Lentisques, arbousiers, poiriers sauvages; par 
terre, plante à fleur jaune, plusieurs petites tiges 
à feuille lancéolée, très laiteuse, odeur pourrie se 
rapprochant de l'urine de bête fauve (euphorbe?). 

Bientôt, devant nous, derrière des montagnes 
vertes, le Taygète, bleu ardoise foncé, avec des 
sommets blancs; il a l'air très mamelonné en long, 
couvert de nuages; entre lui et nous, la plaine où 
est Sparte; sur la gauche, en amphithéâtre, le vil- 
lage de Vourlia. 

Nous passons un torrent qui coule sur du sable, 
affluent de l'Eurotas, que nous trouvons bientôt 
devant nous, et nous tournons tout de suite sur la 
droite, L'Eurotas, tout jaune (à cause des pluies), 
me paraît grand comme la Touques à peu près; 
il j a sur ses bords des lauriers-roses, des troènes, 
des mûriers. Nous passons un pont en compas, 
très élevé, très grêle, très élégant. Pour l'écou- 
lement des eaux, on a (contre toute symétrie) pra- 
tiqué deux arcades à droite et une seule à gauche. 
Après qu'on a passé le pont, on revient sur la 
gauche et l'on marche, en plein, au milieu de 
la vallée de l'Eurotas. A droite, une petite chaîne 
de collines vertes, derrière lesquelles, par mo- 
ments, le Taygète apparaît en pic bleu sombre, 
drapé de neige sur sa tête; à gauche les montagnes, 
au delà du fleuve bordé d'arbres, affectant la forme 
d'un long rempart, allant, s'abaissant à mesure 
qu'il va vers Sparte, d'un ton roussâtre et d'un 
galbe droit. Je ne sais pourquoi cela me rappelle 
le dorique et me plaît étrangement, plus que le 



Taygè 



NOTES DE VOYAGE! 



même 



(si b( 



:) 



sont des 



pourtant^ 
montagnes stoïques ou bien Spartiates, 

Quand on a gravi la colline qui est sur notre 
droite, la route fait un coude dans ce sens; on a 
au fond le Tajgète, presque à pic, à mamelons 
pressés, plaques rouges dans sa couleur grise, 
piquée de verdure; à mi-hauteur, verdure sombre 
des pins; plus haut, neiges; à droite, Mistra et 
son acropole turque, aspect gris, bâti sur la der- 
nière pente de la montagne; à gauche, sur une 
éminence , au milieu de la plaine , maisons blanches 
de Sparte. Cinq minutes avant d'entrer dans la 
ville, ruines d'un théâtre. Des chiens aboient après 
nous, des petits agneaux bêlent. La route va entre 
deux enclos bordés de murs; pour entrer dans la 
ville même, elle monte un peu. 

Sparte. — Une grande rue, bordée de bou- 
tiques à la turque et de maisons dont quelques-unes 
ont des balcons en bois, couverts. 

Pendant que nous cherchons un gîte, une foule 
de soixante à quatre-vingts personnes nous con- 
temple, elle nous suit dans le café où nous nous 
réfugions, et se range en cercle autour de nous à 
nous regarder : je nous fais (?) l'effet de sauvages 
salle Valentino , que l'on vient voir pour de l'argent. 

François, à la fin, nous découvre un logement 
où il y a une cheminée, le public nous y accom- 
pagne, on se met aux fenêtres pour nous voir 
passer, et, au détour de la rue, nous apercevons le 
clergé qui est sorti de l'église. 

Sparte, 9 heures 

Jeudi ^0 janvier. — Passé la matinée à coudre 
les bretelles de mes éperons, ce qui m'agace con- 




ATHÈNES ET ENVIRONS D'ATHENES. I 5 I 

sidérablement. A ii heures et demie, le comman- 
dant de la gendarmerie, chez lequel Max a été 
pour s'informer s'il est nécessaire de prendre une 
escorte, vient nous faire une visite et reste une 
grande demi-heure à nous assommer en causant 
pohtique. 

II fait du vent et froid, le temps a l'air de se 
décrasser un peu; nous sortons de Sparte, escortés 
de deux gendarmes, nous retournons au théâtre. 
II n'y a plus guère que la forme demi-circulaire, 
en terre, et deux assises ou bouts de mur en pierre 
de chaque côté. Les agneaux, dans leur espèce de 
parc rond, tournent eli rond et bêlent tous. 

Nous suivons la même roule qu'hier, entre les 
collines vertes et l'Eurotas, ce sont de petits ma- 
melons qui se succèdent; sur les bords du fleuve, 
carrés verts, roseaux, des mûriers, des peupliers 
blancs mais rares, iris, euphorbes; de l'autre côté 
du fleuve, l'espèce de mur rouge et droit, à ligne 
nette par le sommet uni. 

Le Tajgète va en s'abaissant à mesure qu'on le 
suit dans la direction de l'Ouest; les crêtes de ses 
mamelons longitudinaux sontgrises, les entre-deux 
vert foncé et couverts de sapins, ce qui renfonce 
des ombres, des creux, les parties proéminentes 
étant dans la lumière; le sommet est couvert de 
neige, et les neiges de nuages, ils s'entassent 
de ce côté, sur la montagne, et laissent gra- 
duellement toutes les autres parties du ciel plus 
pures. 

Suivant toujours le pied duTaygète, ou plutôt 
de la petite chaîne basse de collines qui lui fait 
bourrelet, nous quittons bientôt l'Eurotas, et nous 
nous trouvons sur les bords d'un fleuve de même 



152 



NOTES DE VOYAGES. 



caractère, c'est Tlri (Uptj). Peupliers blancs, grèves 
blanchâtres, la route par moments est tout contre 
la montagne. Nous passons au pied d'un petit 
aqueduc qui mène l'eau d'un moulin, ensuite le 
chemin tourne à droite. 

L'Iri est assez large, jaune comme l'Eurotas à 
un endroit; de l'autre coté, sur la rive gauche, 
restes de quai, pierres cjciopéennes. 

A mesure que nous avançons , le Taygète semble 
s'abaisser et les montagnes de l'autre côté reculent; 
toute la vallée, étroite jusqu'à présent, s'élargit et 
finit en vaste cul-de-four. 

A gauche, sur une petite hauteur, village de 
logitzanika. — L'église en bas, maison plus haut. 
— Nous descendons dans une maison blanche, 
un cochon et des poules d'Inde mangent à même 
sur une sorte de disque pavé, aire à battre qui fait 
terrasse dans la cour. 

François revient nous dire que la plus belle 
chambre du logis est occupée par un moribond, 
et nous cherche un autre abri; je reste à regarder 
le Taygète et encore plus le porc, les deux din- 
dons et quelques poules. Le cochon mange avec 
une avidité et une préoccupation exclusives, il 
fouille de son groin la bouillie grise jetée par terre ; 
les deux dindons font la roue et gloussent en 
même temps. Frissonnement en large de leurs 
plumes du dos lorsqu'elles sont hérissées. Ils ont 
sur la poitrine deux gros rouleaux de plumes 
qui descendent comme deux cylindres mobiles. 
Un autre porc est venu et s'est rué sur ce qui res- 
tait, ce qui a engagé le précédent à manger plus 
vite. 

Il j avait dans cette maison une vieille femme 



ATHENES ET ENVIRONS D'ATHENES. I 5 3 

qui portait dans sa coiffure une longue mèche en 
filet rouge sortant de dessous son mouchoir et 
tombant jusqu'au-dessous du mollet. 

On nous loge dans une autre maison : vieille 
femme à cheveux noirs, nez fin, figure aristocra- 
tique. Combien n'y a-t-il pas de marquises nées, 
qui pataugent nu-pieds dans la crotte! 

Le chien d'un de nos gendarmes aboie contre 
les passants, mais se cache et se réfugie sous les 
jambes du cheval de son maître lorsqu'il aperçoit 
plusieurs chiens. 

Pendant que le porc et les dindons mangeaient 
et se pavanaient, il y avait, assis sur son train de 
derrière et les contemplant, un chien jaune, fleg- 
matique, à museau noir. 

logitzanika, 7 heures et demie. 

Vendredi p. — La vallée ne finit pas tout de 
suite, fermée en cul-de-four, comme il m'a semblé 
hier de loin, à cause du mamelon qui paraît la 
boucher et sur lequel est logitzanika. LeTaygète, 
à gauche, s'abaisse, et les montagnes qui sont à 
droite se rapprochent et s'abaissent aussi. Petits 
cours d'eau sortant de dessous l'herbe, cascades 
d'un pied de haut, arbustes, ligaria, etc., bassins 
successifs. On va dans une succession de petites 
gorges couvertes de chênes nains; le chêne nain 
compose à lui seul les trois quarts et demi de la 
végétation du Péloponèse. Quelques arbousiers, 
rares. 

Nous passons un torrent, nous quittons la gorge 
qui s'étend devant nous et nous en prenons une qui 
est de suite à gauche. De temps à autre, parmi les 
chênes nains, un chêne; il est sans feuilles, celles 



NOTES DE VOYAGES. 

qui lui restent sont roux blond, racornies et fri- 
sées par le bout, le bleu du ciel cru passe à travers 
ce feuillage doré, qui est plus pâle sur sa ligne 
extrême. 

Nous déjeunons sur le bord d'un torrent, 
auprès d'une fontaine en ruines, nos chevaux sont 
attachés à de petits chênes grêles, au bord de 
l'eau. 

La route, montant et descendant, monte sensi- 
blement, le makis de chênes nains cesse; nous 
avons sur la droite de grandes pentes, grisâtres, 
stériles, sur lesquelles, de place en place comme 
un jalon, un chêne tout seul : ce n'est plus la char- 
mante et gracieuse végétation de ce matin, avec 
ses arbrisseaux au bord de l'eau. La montagne des 
deux côtés a cessé, nous sommes à son niveau, 
ou plutôt elle a disparu pour nous; la vue est res- 
treinte par des bois, ce sont toujours des chênes; 
ils ont leurs troncs biscornus, leurs branches 
tordues, quelques-unes à moitié calcinées par le 
bas. ^ 

Nous arrivons sur une hauteur d'où l'œil plonge 
dans une grande vallée (vallée de Mégalopohs); 
la plaine, couverte de bois, est d'un ton puce, 
les montagnes derrière elle, à droite, gris bleu, 
avec de grandes plaques de renforcements bleus, 
comme peintes par-dessous, exprès. Mégalopohs 
est au milieu et, d'oii nous sommes, semble plutôt 
un peu au pied de la montagne. 

Nous nous détournons trois pas de notre route 
pçur faire le tour d'une ancienne petite église 
(Erimoclisi), pierres entourées de briques plates 
(de champ), construction byzantine. Sur le côté 
Nord de la petite éminence ou promontoire sur 



41 



ATHENES ET ENVIRONS D'ATHÈNES. l 5 5 

laquelle est l'église, un grand chêne nain; de là, 
vue de la plaine. 

Nous continuons dans les bois, descendant tout 
doucement, écoutant mon cheval qui butte sur les 
cailloux; je suis triste, et le soleil est très beau 
pourtant! 

Léondari se découvre tout à coup, sur une 
éminence qui domine la plaine de Mégalopohs. 
Grande quantité de ruines turques, gros bourg. 
Nous mangeons des oranges chez un épicier, où 
j'achète une peau de renard pour réparer ma peau 
de bique, pendant qu'on repique des clous aux 
fers de nos chevaux. 

De Léondari jusqu'ici, on descend à travers 
des chênes, la vue de la plaine vous est cachée par 
de perpétuels mouvements de terrain. — Un tor- 
rent, le Xérillo, affluent de l'Alphée. 

Les chênes, d'abord broussailles, deviennent 
ensuite de véritables arbres; c'est une forêt, puis 
place plus clairsemée, sans feuilles, oii ils sont 
arbrisseaux, leur tronc est très noir. Dans la forêt 
nous rencontrons un homme avec une petite fille 
que l'affreux chien du gendarme veut mordre; 
plus loin, deux jeunes gens; celui qui marchait 
derrière portant un long bâton recourbé de pas- 
teur, et maigre, avait sous son bonnet de longs 
cheveux noirs, épars, très découverts. 

Avant d'arriver à Macriplagi, vue de la plaine 
de Messénie 

Logés dans un khan avec grand balcon, d'où 
en se retournant à droite on voit la plaine. 

Coucher de soleil : le ciel noir, finissant par une 
ligne droite, rectangulaire, s'épatant par les deux 
bouts; en dessous, longue bande large, blanc 



I 5 6 NOTES DE VOYAGES. 

orangé, vermeille, dominant la silhouette de deux 
petits pics, pyramides de montagnes; montagnes 
noires. 

Macriplagi, 8 heures et demie. 

Samedi i" février. — Nous descendons dans la 
plaine de Messénie , sur le versant droit de la gorge 
qui dévale vers lui; sur ce versant, oliviers. Bien- 
tôt nous entrons dans la plaine , la mer est à gauche 
et cachée maintenant par des monticules qui fer- 
ment la plaine. L'hiver dernier a fait mourir les 
nopals, il y en a des enclos; nous entrons dans un 
enclos de nopals où il y a des mûriers. — Parc 
d'agneaux en branches sèches. — François achète 
un dindon qu'a peine à soulever la petite fille qui 
le va chercher. — Nous continuons par la plaine, 
nos (chevaux enfoncent dans l'herbe détrempée. 

Déjeuner au village de Meligala. Des femmes 
passent, chargées de bois; elles sont si effroyable- 
ment sales que Ton sent, en les effleurant, l'odeur 
de retable, du fumier, de la bête fauve, je ne sais 
quelle senteur aigre et humide. 

Nous sommes ici au pied du mont Ithome, 
nous le tournons pour aller à Messène; nous pas- 
sons sur la lisière d'un bois, chênes, arbrisseaux 
verts, chênes verts. — Village de Vourcano. — 
Des chiens hurlants nous suivent quelque temps 
dans un petit chemin creux couvert d'arbres. — 
A une place, beaucoup d'iris sur fherbe, des 
vaches noires à poil roux sur le dos, qui broutent. 

Messène, à l'entrée d'une vallée qui descend 
sur la mer, vallée verte et plantée. La porte prin- 
cipale de Mégalopolis forme la base d'un grand V 
très évasé, dont les deux cotés sont représentés 



ATHENES ET ENVIRONS D'ATHENES. I 5 7 

par une montagne; celui de droite plus long, mais 
moins élevé. 

Le mur court du sommet de la pente de droite 
jusqu'aux deux tiers de celle de gauche, dont la 
partie supérieure est grise, ardue, à pic. En arri- 
vant, c'est d'abord les murs de droite, terminés 
par une tour et serpentant suivant le mouvement 
du terrain, que l'on voit. En suivant le mur qui 
s'étend à votre gauche, mur en pierres presque 
cyclopéennes, très bien taillées, épais de 7 pieds 
environ, on trouve en haut une tour carrée, à 
deux étages; en dedans, le premier étage (rez- 
de-chaussée) est plus épais, il y a une rentrée du 
mur sur lequel s'appuyait le plancher du second. 
Sur le pan qui correspond au Sud-Est, deux meur- 
trières très bien faites; sur le pan d'en face et 
qui regardait la ville, rien; le mur est plein; sur 
chacun des deux autres côtés, une seule meur- 
trière. 

Au second étage , deux petites fenêtres carrées 
sur les trois côtés; à chaque angle de ces petites 
fenêtres quadrangulaires du second étage, il y a 
un trou dans le mur. Un côté du mur de cette 
tour, celui qui regarde la porte de Mégalopohs, 
est lézardé par une fissure oblique qui, séparant 
les pierres, les a disjointes comme en deux esca- 
liers emboîtés fun sur l'autre. 

Après la tour, le mur continue à monter, dans 
le sens de la montagne, encore environ soixante 
pas, après quoi sont les ruines d'un seconde tour 
carrée. 

La porte de Mégalopolis, rotonde de vingt-trois 
pas de diamètre, bâtie en grosses pierres taillées, 
convexes et guillochées en long au ciseau, pour 



8 



NOTES DE VOYAGES. 



tenir un revêtement qui a disparu. A l'endroit où 
le revêtement s'arrêtait, à trois pieds du sol actuel, 
une sorte de bandeau circulaire succède à l'aligne- 
ment des pierres, disposition qui se retrouve au 
dehors, aux entrées de la porte. Des deux côtés 
de la porte, ruines de tour carrée; l'épaisseur de la 
porte même a cinq pas. 

En dedans, près de la porte, en arrivant de 
Mégalopolis, deux fenêtres ou niches, avec cor- 
niche et console saillante (celle de gauche est la 
mieux conservée) ; tout autour, une rainure comme 
pour j appuyer une fermeture en bois. Cette 
niche n'était pas creusée dans le mur, mais en- 
levée à même; le fond est à jour et bouché par 
une grande pierre (de l'époque de la construc- 
tion), mais qui est loin de fermer hermétique- 
ment. Sur la pierre qui forme le plafond de la 
fenêtre à votre droite, une rainure large de 
2 pouces et demi environ. 

Les linteaux qui forment la partie supérieure 
des deux portes, énormes; celui de la porte qui 
regarde la mer est tombé et est soutenu encore, 
incliné, par une des pierres éboulée, elle-même, 
du mur. — Dans la fenêtre de droite, des len- 
tisques. — Après la porte qui regarde la mer, 
restes d'une voie, en très larges et belles dalles, 
qui descendait vers la ville. 

Nous revenons au khan, où nous avons dé- 
jeuné, et nous repassons sur le vieux pont qu'il y 
a là sur le torrent (Mourozoumena). N'est-ce pas 
le Pamisus dont les sources étaient bonnes pour 
les petits enfants? Le pont fait un coude et sur son 
coude vient s'adjoindre un troisième bras. 

Nous allons pendant deux heures dans le vil- 




ATHÈNES ET ENVIRONS D'ATHENES. I 59 

lage deConstantinos, la plaine de Messénie nous 
est fermée par des montagnes, le mont Ithome 
est tout à fait derrière nous, sur la gauche. 

Une colline; nous la doublons et prenons sur 
la gauche. 

Le village de Bogazi, où nous devons coucher, 
est assis au pied de la montagne. Avant d'arriver 
au village, un aqueduc amenant l'eau à un mou- 
lin, il est vêtu de lianes sèches qui pendent; un 
torrent que nous traversons, le village étage, 
un peu comme Eiden dans le Liban. 

Le logis où nous sommes est la maison du 
pappas. Il y a dans l'unique pièce nos deux lits, 
nos selles, toutes les affaires de François, des tas 
de grains, la cuisine, des tonneaux, une femme 
et un homme qui y couchent, de plus deux en- 
fants, des tamis, des cuves, du linge, des hardes, 
des oignons secs au plafond, etc., etc. Accrochés 
au mur : un lièvre et un dindon, etc., etc. Rien 
ne ferme, la quantité de vents coulis qui soufflent 
donne un rhume de cerveau à nos deux bougies, 
elles coulent abondamment. Par les trous du toit, 
on voit le ciel. 

Bogazi, 7 heures et demie. 

Dimanche 2. — En sortant du village, on monte; 
toute la journée s'est passée dans la montagne et 
parmi les chênes. 

Les mamelons du mont Ira sont secs et gri- 
sâtres. Bientôt l'on découvre toute la plaine de 
Messénie, que domine le mont Ithome comme 
un grand mur. 11 n'est pas surprenant que Sparte 
ait tant envié cette plaine, elle vaut un peu mieux 
que la sienne. — Quand on a quitté de vue la 



l6o NOTES DE VOYAGES. 

plaine de Messénie, on ne tarde pas à apercevoir 
la mer d'Arcadie sur la gauche. « 

Montées, descentes, quelquefois la route revient 
si brusquement sur elle-même, dans les pentes, 

3 ue votre cheval a peine à tourner; puis on entre 
ans un petit bassin, et l'on remonte. — Passage 
sous des chênes nains, élevés, ombreux; froid, qui 
doit être, l'été, délicieux. Les chênes ont des cale- 
çons de velours vert en mousse. 

Un quart d'heure avant d'arriver au village où 
nous déjeunons, traversé un large torrent (avant 
le torrent, une longue chute d'eau qui tombe de la 
montagne, à droite de la route; après cette chute 
une autre plus petite et moins belle), le Bazi; un 
platane renversé arrête l'eau et la barre, ça fait 
cataracte, elle passe par-dessus et tombe. 

Déjeuner au village de Dravoï, dans une mai- 
son aux poutres calcinées par la fumée. Nous 
marchandons à deux belles filles qui se trouvent 
là des mouchoirs brodés qu'elles se mettent sur la 
tête; j'en achète un. — Une surtout, petite, grosse, 
figure blanche et carrée; c'est elle qui, tenant un 
enfant par la main et debout sur le seuil de la 
maison , avait reculé quand elle m'avait vu arrêter 
mon cheval. 

Pendant notre repas, pose d'un vilain petit 
chien qui reste assis sur son cul, les jambes de 
devant levées et retombant le long de sa poitrine. 

Le jeune garçon, pâle et nu-tête, qui avait tenu 
nos chevaux pendant que nous déjeunions, marche 
devant nous pour nous servir de guide au temple 
d'Apollon Epicureus; nous devons gravir mainte- 
nant le mont Lycée. 

Au bout d'une heure et demie, nous arrivons 



ATHÈNES ET ENVIRONS D'ATHÈNES. l6l 

au temple d'Apollon. Quand on lui tourne le dos, 
voici le paysage que l'on a : 

Deux mers : le golfe de Messénie, en face, et à 
droite la mer d'Arcadie; entre elles deux, sur la 
droite de la plaine de Messénie, le mont Ithome; 
l'entre-espace des deux mers vous est bouché par 
une colline au premier plan, bombée comme un 
dos de tortue, derrière elle s'aperçoivent d'autres 
montagnes; de derrière f Ithome, à sa gauche, 
descendent deux chaînes qui s'abaissent oblique- 
ment en allant vers la mer et finissent en pointes 
allongées. A main gauche, au deuxième plan, 
montagnes à gorges, d'un ton roux, à ombres 
noires dans les creux; derrière elles, deux chaînes 
successives, de dessins semblables, l'une apparais- 
sant derrière la ligne de l'autre, toutes deux bleu 
sombre; enfin derrière celles-ci, on aperçoit le 
sommet de montagnes couvertes de neige (sur- 
tout en se retournant sur la gauche); sur les neiges 
sont des nuages blancs, immobiles comme elles, 
mais moins blancs, enroulés, floconnés, longs, de 
même forme que le sommet des monts, et qui 
ont l'air de les continuer s'il n'y avait en dessous, 
à leur partie inférieure, une grande ligne de base, 
droite. 

Au premier plan, à votre droite (c'est par là 
que nous sommes arrivés au temple), un vallon 
avec des chênes à perruques blondes, sur un 
terrain pierreux, gris, piqué de rare verdure; 
dans l'angle évasé du vallon s'aperçoit la mer 
d'Arcadie. L'ithome, jusqu'aux deux tiers de sa 
hauteur, et la partie de la plaine de Messénie qui 
y touche, sont noyés dans une lumière vaporeuse, 
bleuâtre, foncée, du même ton que la mer, qui 



l62 



NOTES DE VOYAGES. 



cependant s'en différencie un peu par un petit 
glacis vert. 

Le Temple d'Apollon est bâti dans un renfonce- 
ment de la montagne, en cul-de-four, simulant si 
l'on veut le dossier concave d'un vaste fauteuil; 
le côté droit (en tournant le dos à la mer de 
Messénie), côté Est, est un peu plus bas que 
l'autre. 

Le temple est d'une couleur grise uniforme; 
les colonnes doriques, cannelées (trois rainures 
sous le bourrelet du chapiteau), sont, par places, 
tachetées de taches roses comme seraient des taches 
de vin; dans ces taches roses (lichens), des petits 
points ou plutôt lignes blanches ondulées, il y a 
aussi quelques taches jaunes. 

Le temple, orienté au Nord, regarde la mon- 
tagne qui est derrière lui quand on y arrive. Bâti 
en beau calcaire ridé et cassé par le temps; les 
caissons du plafond, tombés par terre, sont en 
marbre. J'ai ramassé des morceaux mi-partie cal- 
caire et marbre de Paros, le calcaire avait une 
surface de marbre. 

Je n'ai pas trouvé dans l'intérieur la colonne 
corinthienne dont parlent Hackbleberg et Do- 
naldson. 

Sur chaque façade, 6 colonnes, en comprenant 
les deux colonnes d'angle; sur les ptères, en com- 
prenant les colonnes d'angle, 14 de chaque côté; 
le côté Ouest qui regarde la mer d'Arcadie n'en a 
plus que 13. 

Au milieu , la disposition de la cella est encore 
très visible : cinq bases de colonnes ioniques de 
chaque côté, une est presque entière; elles étaient 
engagées dans le mur, qui allait s'appuyer en contre 




ATHÈNES ET ENVIRONS D'ATHENES. 163 

fort contre la muraille du naos même, la dernière 
cannelure de la colonne se trouve de même plan 
que le pilier. — Mur. 

Première partie : entrée carrée, la première 
assise des pierres subsiste, les pierres sont grandes 
comparativement au temple. L'architrave règne en 
entier, si ce n'est sur une colonne de la façade et 
sur les colonnes de l'antifaçade (côté qui regarde 
le golfe de Messénie). 

C'était fort beau , ça dominait presque tout le 
midi du Péloponèse, au milieu des chênes, en vue 
de deux mers et des montagnes. 

En partant du temple, on monte toujours, la 
route se resserre, on arrive sur un sommet étranglé 
et sans horizon, d'oij tout à coup s'ouvre un ta- 
bleau d'autres montagnes. — Vallée immense sur 
la pente de laquelle est le village d'Andvitzena, 
où nous sommes. 

Toute la journée nous avons tourné dans les 
montagnes boisées, le sentier faisant des coudes. 
Marchant le dernier (c'est la bonne place), je 
voyais quelquefois Max et François remonter en 
trottant sur l'autre côté de la gorge. Quelquefois , 
au fond de la gorge, le ravin na pas d'eau, les 
pluies se sont écoulées par un autre côté. 

Une fois, cet après-midi, je ne sais plus où, un 
vallon escarpé dans toute la longueur de ses bords, 
régulièrement ridé par des petites gorges paral- 
lèles, très profond, s'en allant dans la mer d'Ar- 
cadie, et qui m'a rappelé celui qui passe sous 
Delphes et va vers Cirrha. 

En sortant de déjeuner, François et son cheval 
se sont accrochés dans un arbre et ont eu du mal 
à en sortir. 



l64 NOTES DE VOYAGES. 

Sur le bord de la route, dans les buissons, 
petites fleurs bleues. 

Andvitzena, 8 heures. 

Lundi ^. — La vallée va du Nord au Sud, con- 
trairement au sens dans lequel nous y arrivons. 
Ce n'est pas une vallée proprement dite, mais une 
portion de pays, que nous dominions hier au soir, 
et qui, pour nous, couverte de mamelons et de 
petites vallées, s'en va vers notre gauche. 

En partant d 'Andvitzena, la route descend 
d'abord. — Montagnes stériles, grises, couvertes 
d'une verdure rare, puis de chênes; de temps à 
autre une fontaine. — Une place sur une pente, 
comme une petite prairie inchnée; au bout, un 
bois d'arbustes. — Le chemin sous la voûte verte; 
comme François devant nous y entrait, en est sorti 
un troupeau de chèvres. A propos de chèvres : sur 
une grosse pierre à pans presque à pic, groupes de 
chèvres (je m'étonne toujours à considérer com- 
ment elles peuvent se tenir sur des pentes sem- 
blables); elles étaient posées, immobiles, quand 
nous sommes passés, chacune dans sa posture, 
comme si elles eussent été de bronze. 

Nous nous trouvons au bord d'un fleuve, 
éparpillant ses eaux en plusieurs branches sur 
des grèves blanches étendues; il est bordé d'ar- 
bustes sans feuilles, à couleur grise, lavandes, liga- 
ria, etc., de temps à autre un sycomore, dont le 
tronc blanc saillit de loin. Des deux côtés de la val- 
lée oii tourne paisiblement le fleuve, montagnes 
de hauteur moyenne, d'un ton généralement roux : 
c'est l'Alphée, nous le passons à gué, ayant de 
l'eau jusqu'au-dessus du genou, l'eau m'entre par 




ATHÈNES ET ENVIRONS D'ATHÈNES. l 6 <) 

le haut de mes bottes, le courant pousse nos che 
vaux, je travaille le mien à coups d'éperon ; à force 
de bonds, je l'amène à l'autre bord. 

Nous longeons quelque temps la rive droite du 
fleuve, le soleil est chaud, çà et là un bouquet 
d'arbres sans feuilles, sur une hauteur le petit vil- 
lage de Hagios Joannis (emplacement d'Herca). 

De Hagios Joannis jusqu'ici (Polignia) c'est 
une charmante route, paysage classique s'il en fut, 
tranquille; on a vu cela dans d'anciennes gravures, 
dans des tableaux noirs qui étaient dans des angles, 
à la place la moins visible de l'appartement. 

Nous traversons deux fleuves : le Ladou. 
Giorgi, notre moucre, reste en arrière, nous 
sommes obligés de payer un paysan qui va avec 
son cheval le chercher, il était resté sur un îlot 
de sable caillouteux; dans le courant de l'eau et 
arrêtés, troncs d'arbres; sur la rive du fleuve, 
de l'autre côté, celui oii nous abordons, des pay- 
sans assis. Le second fleuve que nous traversons 
est l'Erimanthe. 

Tous ^ ces trois fleuves, Alphée, Ladou (Ru- 
phia), Erimanthe (Doana), les deux derniers 
affluents du premier, ont le même caractère; seu- 
lement, quelque temps avant d'arriver ici, l'Al- 
phée, quon retrouve, est un véritable fleuve, il 
est large (à peu près comme la Seine à Nogent). 

Cheminant par beau soleil, sur l'inclmaison 
d'une pente, ce sont sans cesse des chemins dans 
des bosquets de lentisques verts; par places, des 
pelouses d'herbes, de temps à autre un grand 
arbre. O art du dessinateur des jardins! A notre 
droite, la montagne; à notre gauche, au bas de la 
lisière du bois, coule le fleuve, gris sur son lit 



}66 NOTES DE VOYAGES. 

blanc; de l'autre côté, prairie, arbres à ton roux, 
à cause de l'absence de feuilles, et, après, les mon- 
tagnes. Partout le paysage a ce caractère de sim- 
plicité et de charme, on sent de bonnes odeurs, la 
sève des bois s'infiltre dans vos muscles, le bleu 
du ciel descend en votre esprit, on vit tranquille- 
ment, heureusement. 

Le paysage, suivant la courbe des montagnes, 
fait des coudes perpétuels. 

Nous arrivons au soleil couchant au khan; il se 
couchait juste en face de nous et nous aveuglait, 
j'étais obligé de mettre ma main sur les yeux pour 
voir le chemin, quand mon cheval galopait. 

Dans trois jours nous serons à Patras! 

Polignia, 9 heures du soir. 

Mardi 4 février. — Nous avons couché dans 
une grande chambre de khan, aux poutres ver- 
nies par la fumée; pour avoir du feu, j'ai récohé 
pendant une demi-heure des sarments de hgaria 
épars dans la cour, et arraché des bourrées épi- 
neuses à un enclos. Nuit froide et pleine de 
puces. 

Nous partons à 8 heures du matin, par beau 
temps, nous longeons toujours la rive droite de 
l'Alphée, les montagnes s'abaissent, couvertes 
de sapinettes et de pins, quelques-uns très beaux, 
la vallée s'élargit. 

Une heure après notre départ du khan, le côté 
de la montagne que nous longions a un renfonce- 
ment, cela s ouvre en un large cul-de-sac, bordé 
de collines rares, boisées (restes de l'Altis?). Dans 
deux trous, fouilles de l'expédition française : 
traces de murs énormes, grosses pierres très bous 




ATHÈNES ET ENVIRONS D'ATHÈNES. \6j 

culées, une base de colonne cannelée, énorme 
comme grosseur, voilà tout ce qui reste d'OIjm- 
pie. Un peu plus loin, à droite, dans la plaine, un 
reste de mur romain. 

Pour que les fouilles fussent fructueuses, il 
faudrait qu'elles fussent profondes; l'AIphée a dû, 
dans son cours très capricieux, apporter beau- 
coup de terres, l'alluvion se reconnaît à chaque 
instant; parfois sur le bord du chemin nous voyons 
des pans de terre remplis de galets, c'est comme 
un plum-pudding où il j aurait plus de raisins de 
Corinthe que de pain. 

Deux paysans nous rejoignent et nous offrent 
à acheter une petite monnaie des princes de Morée 
et une chétive urne lacrymatoire fausse. 

Bientôt la montagne cesse et tourne complète- 
ment à droite, l'AIphée s'en va vers la gauche 
dans la direction de la mer, nous entrons dans la 
grande et boueuse plaine de Palumba. Cultures 
de place en place, roseaux au bord des petits 
cours d'eau, l'AIphée a avancé quelques petits bras 
dans les terres plates et molles, comme des cri- 
ques. Nous déjeunons au bord d'un petit ruisseau 
à côté des ligarias secs. 

De temps à autre, dans l'herbe, une fleur d'iris. 

Nous nous perdons et sommes obligés de reve- 
nir sur nos pas; mon cheval, entrant dans la boue 
jusque par derrière les jarrets, manque d'y rester. 

Un paysan laboure avec deux petits bœufs et 
sa charrue de bois, qui entre dans la terre comme 
dans du beurre, il ne la pousse pas, il la maintient 
seulement (hier j'ai rencontré un homme qui la 
portait sur son dos), les deux bœufs noirs mar- 
chaient devant lui, n'ayant que le joug. 



l6S NOTES DE VOYAGES. 

Nous cheminons au pas dans la direction de la 
mer, l'AIphée serpente ( réellement ) dans la plaine , J 
qui est au niveau de ses rives. ■ 

Pyrgos est derrière une éminence qui est à 
notre droite; nous la montons et la descendons, 
nous avons alors la mer à notre gauche et Pyrgos 
en face sur une hauteur étalée. 

François n'a plus tant de rhume, il reblague. 

Entré à Pjrgos à 3 heures. Longue rue, pleine 
de boutiques noires, de marchands de clous, de 
cordes et de cuirs; devant les boutiques, des deux 
côtés de la rue, galerie couverte à piliers de bois. 
Le Turc pèse encore là, comme couleur, mais 
sous le rapport du confortable, ça ne le vaut pas; 
il nous a été impossible de nous procurer un 
mangaL 

Pyrgos, 7 heures du soir. 

Mercredi ^ février. — La journée, courte et peu*n 
fatigante (six heures de marche), n'a eu qu'un 
épisode, mais qui fut charmant, à savoir le pas- 
sage du Jardanus, rivière située à une heure et 
demie de Pjrgos environ. Toute la nuit une pluie 
torrentielle avait sonné sur les tuiles de notre logis 
et dégouttait à travers elles, sur nos têtes; nous 
sommes néanmoins partis à la grâce de Dieu, à 
10 heures du matin. Le temps se décrasse un peu 
et je retire de dessus mon dos mon affreuse cou- 
verture phée en double et qui me pèse horrible- 
ment, nous marchons dans la plaine nue, sous le 
ciel gris, par un temps doux. 

Passage du Jardanus. — François s'avance le pre- 
mier, bientôt son cheval perd pied et va à la 
dérive; Maxime et moi passons côte à côte; son 



ATHÈNES ET ENVIRONS D'ATHÈNES. 1 69 

cheval, plus faible que le mien, est poussé par le 
courant; il en a jusqu'au milieu des hanches et moi 
seulement jusqu'aux deux tiers des cuisses. — Sen- 
sation de l'eau froide quand elle vous entre par le 
haut des bottes. — Enfin nous arrivons tous sur 
l'autre bord, ayant lâché la bride à nos bêtes, qui 
s'en sont tirées comme elles ont pu. 

Restait le bagage, nous l'attendons. Conseils et 
déhbérations ; le parti fut vite pris , à savoir de tra- 
verser quand même. Des bergers nous indiquent 
un endroit, un peu plus bas, oii il y avait une 
sorte de petit radeau de branchages et deux îlots 
d'herbes. On défait le bagage, que l'on portera à 
la main, et les bêtes, nues, traverseront à la nage. 
Maxime et François remontent pour assister à la 
natation des chevaux, tandis que je reste avec 
Dimitri (le cuisinier), Giorgi (le sais) et un jeune 
berger qui nous aide; lui et moi nous faisons la 
chaîne. Glissant avec mes grosses bottes sur le talus 
boueux du fleuve, j'allais dans l'eau jusqu'au bout 
du petit pont, oii le berger, ayant du fleuve jusque 
par-dessus les genoux, m'apportait le bagage, que 
nous avons ainsi passé un à un. Pendant que nous 
étions occupés à cela, arrive un troupeau de mou- 
tons : embarras, résistance des bêtes à cornes, qui 

f. le camp de tous les côtés; les bergers 

gueulent et courent après. Muni d'un long roseau, 
j aide à cacher le bétail; on prend les premiers 
par la laine et on les passe de force, les autres sui- 
vent, moitié sautant, moitié nageant ou barbotant. 
Après quoi nous avons recommencé notre exer- 
cice de facchino; je m'enfonce dans le pont et j'y 
reste accroché par un éperon, la mécanique s'était 
détraquée sous le poids des moutons. A partir de 



170 NOTES DE VOYAGES. 

ce moment, je me suis contenté de rester au bas 
du talus, mon compagnon de fardage m'appor- 
tait le bagage jusque-là. 

Maxime et François reviennent avec les che- 
vaux de bagage, mouillés jusqu'aux oreilles; ce 
n'a pas été non plus facile. II pleut, nos selles 
sont trempées, je les bouchonne avec l'écharpe 
péloponésienne que j'ai achetée dimanche à Dra- 
voï , et nous repartons. 

La plaine est viable, la pluie se calme; à 

fauche la mer, bleu gris sale, avec Zante dans la 
rume; plus près de nous, Gastuni sur une mon- 
tagne, en acropole. Nous rencontrons, allant dans 
le même sens que nous, de bons gendarmes, 
dont l'un tombe de cheval en voulant sauter un 
fossé large de 18 pouces. 

Avant d'arriver à Dervish-Tcheleby , clôtures 
d'aloès ; ils sont fort beaux, touffus, avec leurs 
grandes palmes épaisses, recourbées. 

Depuis le passage du fleuve jusqu'à notre arri- 
vée, je m'exerce à faire le hurleur; François y excelle 
et me donne des leçons, le soir j'étais arrivé à une 
certaine force; mais j'avais, comme disait Sassetti 
à propos des chevaux qui trottaient dur, «festo- 
mac défoncé». 

Pendant que nous sommes sur le balcon de 
notre maison, à Dervish-Tchelebj, attendant 
notre bagage , nous voyons un maître chien noir 
hurler après deux hommes et les poursuivre. Ce 
sont des musiciens ambulants : fun joue du bi- 
niou et l'autre le suit en portant un énorme bissac 
accroché à son côté; ils viennent à nous, tous 
deux couverts de ces lourds manteaux blancs des 
paysans grecs, si pesants qu'on ne met jamais les 




ATHENES ET ENVIRONS D'ATHENES. 171 

manches et le capuchon, seulement dans les cas 
extrêmes. Le premier, jeune homme de vingt ans 
environ (coiffé comme l'homme de Chéronée), a 
ses sandales de toile noires de pluie, de vétusté et 
de crasse ; pendant que l'air s'échappe de sa vessie, 
il regarde de droite et de gauche, et de temps à 
autre il abaisse la bouche sur le bout de la flûte 
engagée dans l'outre pleine. Son compagnon n'a 
pas plus de 12 ans, il le suit et porte le bissac. Dans 
une maison voisine, une femme lui donne quelque 
rehef qu'il met dans son sac de toile. Après qu'ils 
nous ont eu joué leur air, ils partent et le chien se 
remet à hurler et à les suivre. Pourquoi le vaga- 
bond, musicien surtout, me séduit-il à ce point? 
la contemplation de ces existences errantes et qui 
semblent maudites partout (il s'y mêle du respect 
pourtant) me tient au cœur. J'ai vécu quelque part 
de cette vie, peut-être? O Bohème! Bohème! tu 
es la patrie de ceux de mon sang! II y avait sur 
eux (les Bohèmes) quelque chose de mieux à 
faire que la chanson de Béranger. Walter Scott 
sentait fortement (sous le, rapport du pittoresque 
surtout) cette poésie-là (Edic, O Kiltris, etc.). 

En face de nous, dans cette maison : servante 
bossue avec de gros seins; de quel côté la prendre 
si son mari aime les tétons durs? 

Nous sommes logés sans feu ; le fils de la mai- 
son, jeune gredin à œil gauche à demi fermé, 
vient nous regarder et s'assoit sur un coffre, il 
tâche de voler le bâton de gellab de Maxime et 
puise sans se gêner dans mon sac à table. Le len- 
demain matin, la maîtresse fait barouffe avec 
François, trouvant qu'on ne l'a pas assez payée. 
Nuit exécrable, presque blanche à cause des puces. 



172 NOTES DE VOYAGES. 

Jeudi 6. — Nous avons pris un guide, qui 
porte nos deux sacs de nuit, un quatrième cheval 
avait été pris la veille à Pyrgos pour alléger les 
autres; le bagage viendra derrière nous, comme 
il le pourra, notre intention est d'aller coucher le 
soir même à Patras. 

Nous allons sur la plaine, nue, sans maisons, 
sans arbres, sans culture, sans habitants et sans 
voyageurs ; elle est d'un ton blond pâle uni, 
comme le ciel, qui est blanc gris; de temps à 
autre, des glaïeuls ou de grandes herbes minces, 
desséchées, effilées. 

A gauche nous avons la mer. Traversé le Pénée 
(rivière de Gasturi) en bac, le bateau est à quille 
et roule sous le sabot de nos chevaux, qui trem- 
blent de peur. 

A 10 heures, déjeuner au village de Tragano, 
chez un épicier grec. 

Nous continuons, piquant dans le Nord-Ouest. 
A notre droite, une montagne de ton bleuâtre 
foncé, atténué par la brume, et derrière elle, très 
loin , bien au delà, s'avançant en pointe, une autre 
se dessinant en blanc, dans le ciel gris pâle : 
c'est derrière et au pied de celle-là, que se trouve 
Patras. 

La plaine continue, nous trottons; de temps à 
autre on s'arrête au pas, pour passer une fon- 
drière pleine d'eau, et le cheval reprend son allure. 
Pas de culture, personne; la terre est grasse; çà et 
là, quelques arbres, bientôt cela devient presque 
régulier, ce sont des chênes comme plantés de 
place en place sur fherbe (restes d'une forêt 
disparue?). 

Il y a deux ou trois sentiers parallèles, filant ea 




ATHÈNES ET ENVIRONS D'ATHENES. I73 

long devant nous, ça fait des rigoles carrées à 
demi pleines d'eau stagnante; de temps à autre 
un troupeau de moutons, dont la présence nous 
est annoncée par des chiens velus et forts qui 
accourent sur nous en aboyant et poursuivent 
quelque temps nos chevaux. Après avoir aboyé 
ils s'en retournent; en vain nous cherchons des 
pierres pour en emphr nos poches, nous n'en trou- 
vons pas, si ce n'est une fois que je descends exprès 
et que j'en ramasse trois. 

II était deux heures quand nous nous sommes 
arrêtés à une sorte de khan, où l'on nous a dit 
que nous en avions encore pour neuf heures de 
marche. 

Nous repartons au grand trot et au galop pen- 
dant une heure ; autre khan , il était trois heures. 

Le jour baisse, il devient plus sombre, toute la 
journée, c'a été la même lumière immobile et 
blanchâtre, le soleil caché ne montrait pas même 
sa place, le ciel était porcelaine dépolie. 

Les chênes sont un peu moins espacés, il faut 
se baisser pour passer sous les branches infé- 
rieures, j'y accroche mon tarbouch qui tombe 
dans l'eau. A notre droite, à travers les arbres, de 
temps à autre la masse pâle de la montagne du 
fond, celle qui est plus près de nous se rapproche 
et devient d'un bleu plus distinct; à notre gauche, 
au delà de la mer que nous ne voyons pas encore, 
sommet neigeux des montagnes du continent. 
Nous allons, nous allons, au trot, toujours le 
même, les chênes n'en finissent. 

Rencontré des gens à cheval et qui passent de- 
vant nous; à ma gauche : «Calimera, Calimera». 

Les chênes s'éclaircissent, nous apercevons la 



1/4 NOTES DE VOYAGES. 

mer devant nous, le chemin y descend. Arrivés 
sur la plage, il y a un tas de bois. Nous nous 
sommes évidemment trompés, nous revenons sur 
nos pas pendant un quart d'heure, nous retom- 
bons dans le bon sentier, il côtoie le bord de la 
mer. Le jour tombe, il ne fait pas froid, la mer 
est calme; nos pauvres chevaux vont toujours. 
Nous avons encore un fleuve à traverser, nous 
poussons pour y atteindre avant la nuit. Le ter- 
rain est très fangeux, nos bêtes y enfoncent leurs 
sabots et ont peine à se tenir debout sur la crête 
de petites chaussées de terre élevées entre des 
fossés. Un khan où Ton nous dit qu'à une heure 
et demie de là est un autre khan; y resterons- 
nous? aflons toujours! Un village, espèce de route 
carrée très boueuse, nous suivons le bord de la 
mer. 

Ralyvia. — Cabanes de paille ; dans les ca- 
banes il y a du feu, que l'on voit par la porte; 
l'intérieur a l'air animé, en passant près de l'une 
d'elles, j'entends crier un petit enfant. 

Passage du Pirus ou Peiros. Un jeune homme 
nous indique le gué, nos chevaux n'en ont que 
jusqu'aux sangles; le fleuve, en cet endroit, passe 
entre des bosquets d'arbustes, le terrain descend 
avant le fleuve et remonte après. 

Une demi-heure après, hahe au khan de Pe- 
traki-Asteno, l'écurie est pleine de chevaux et de 
mulets; au fond, un feu. Nous débridons nos 
chevaux et aflons nous asseoir sur une natte, au- 
près du foyer; un pappas grec nous propose une 
chaise sur laquefle il est assis; François en pro- 
fite, je reste debout à me réchauffer les pieds, 
que j'ai douloureusement humides. Nous man- 



ATHÈNES ET ENVIRONS D»ATHENES. 175 

geons une ratatouille d'œufs et quelques tranches 
de jambon. A 6 heures 38 minutes, nous remon- 
tons à cheval; un guide, que nous avons pris là, 
nous précède; quant à l'autre, depuis midi envi- 
ron, il ne nous suit plus. 

Jusqu'à Patras, nous allons tout à fait au bord 
de la mer, quelquefois nous marchons dedans, le 
gravier bruit lourdement sous les pieds fatigués 
de nos montures; j'ai, comme fatigue, le bras 
droit las de tenir la bride. La nuit est douce , on 
y voit, quoique la lune soit cachée; l'air frais me 
fait du bien à la tête, on sent l'odeur des buissons 
de lentisques et l'odeur de la mer, son bruit est 
faible. Je vais derrière François, suivant la croupe 
blanche de son cheval; vers 8 heures, je passe 
devant et vais derrière Maxime. — Le golfe a l'air 
de se rétrécir. A notre droite, grande clarté d'un 
feu de pâtres, qui se chauffent dans la nuit; 
aboiements lointains des chiens qui, sans doute, 
nous sentent; tout au fond, à fhorizon, deux lu- 
mières qui ont f air d'être à ras des flots. 

A 9 heures, un grand bâtiment carré à ma 
droite : c'est l'église Saint-André, nous sommes à 
Patras t^'. 

Patras. — Une avenue plantée et qui descend ; 
à gauche, une maison illuminée. Nous descen- 
dons une grande rue, c'est illuminé (à cause de 
la fête de la reine, nous dit-on le soir). Quelles 
tristes illuminations! et quelle triste ville! 

Nous faisons trois visites à trois hôtels sans 
trouver de logement; tout est plein. Enfin, on 
nous met dans une grande maison inachevée, 

'') Voir Correspondance, II, p. 41 et 47. 



17^ NOTES DE VOYAGES. 

sans rideaux, sans meubles, et sans feu (sans 
feu!!!), où il j a des gens qui chopent dans le 
corridor et des chiens qui aboient. 

A II heures moins le quart, un garçon boiteux 
nous apporte deux poulets résistants et une bou- 
teille d'affreux vin sucré, mousseux. 

François couche dans l'escalier, Maxime par' 
terre et moi dans une couche ( il faut que je m'y 
habitue, on me l'a redonnée) où je suis à la fois 
étouffé et brisé; mais que j'y ai bien dormi! 

Le lendemain, à 7 heures, nous déménageons. 
— Hôtel aux Quatre Nations, gargote infâme. — 
Le jeune Christo, charmant petit domestique à 
moustache naissante, qui fait toute la besogne. 

Patras, ville neuve. — La saleté du Grec dans 
toute son épaisseur ; il n'y a pas eu moyen de 
prendre un bain turc. Plus de bains turcs! plus 
de voyage! tout a une fin. Que l'homme est 
bête! 

Aujourd'hui samedi, anniversaire de la nais- 
sance de Maxime, beau temps. — Nos pelisses 
sur le balcon, au soleil. — François a nettoyé nos 
deux selles. — On ne démange pas dans la salle 
voisine ; dans l'étage au-dessus on ne dé-marcbe pas. 

C'est mardi que nous devons partir pour Brin- 
disi. Autre pays! autres journées. 

Patras , samedi 8 février, 3 heures un quart. 




ITALIE 



I 



ITALIE. 



Patras. — Théâtre. — Dames dans l'église 
Saint-André , femme grecque de la campagne qui 
baise les images crasseuses avec un mouvement 
de reins de derviche. — M. Bertini, sa femme. — 
Départ par le vapeur. — A bord, M. Malézieux. 

Zante, feux. 

Au miheu de la nuit, Céphalonie. — Lune, 
nuages d'argent ronds. 

Cotes d'Albanie, pays turcs. — Les bons 
Turcs qui disent vapour. 

Le soir, Corfou. — Maison du gouverneur. — 
Départ. — Brave homme malade. — Le capitaine 
ressemble à Panofka, de profil, 

Brindisi. — Vue de Brindisi, côtes basses, fort, 
port. — Attente. — Les marins en tricot. — 
Estimation de la capote. — Musicien ambulant 
et jeune môme, rouge, en redingote de velours, 
casquette sur le coin de l'oreille. — Hypertrophie 
du cœur. — Douane. — M. le commissaire de 
police. — Rues blanches et courbes à Brindisi, 



l8o NOTES DE VOYAGES. 

théâtre, hôtel de Cupido. — L'agent français. — 
Dîner. — Promenade hors la ville, route aloès, 
coin fortifié, couleur de soleil orange, calme. — 
Paysans et paysannes qui reviennent des champs : 
«Buona sera!» — Retour à l'hôtel, — Théâtre, 
la Fille du comte Orloff. — Nuit dans de grands 
lits. 

Mardi, ii février. — J'attends, le matin, Max 
qui est parti faire le tour de la ville. — Police. — 
A midi juste, partis. — Vieux carrosse, tapissé de 
rouge, haut sur roues; trois chevaux noirs, plumes 
de paon sur la tête. Le padrone, gros homme en 
bonnet de soie sous son chapeau blanc, nous 
accompagne; il y a, en outre du cocher, un gar- 
çon derrière, sur nos cantines. 

Sortis par l'endroit où nous avons été hier soir 
nous promener. — Route droite, plaine plate, 
très verte, bien cultivée; la mer à droite, bientôt 
on la quitte de vue. — Une ferme. — Mauvais 
pas, nous mettons pied à terre, la terre est pous- 
siéreuse, friable, épaisse. — Petit bois de chênes 
nains. — Des ouvriers travaillent à faire des ponts 
pour les inondations. 

Santo Vito , petit village de quelques maisons. 

Caro-Vigro, que nous laissons à droite, est 
sur une hauteur. Continuant la route qui y mène, 
une rue infecte, maisons blanches, grises, élevées. 
Après Caro-Vigro, il y a beaucoup d'oliviers; 
culture de fèves dessous, carrés de lin. 

AsTUNi, sur un mamelon s'élevant au-dessus de 
la plaine. La ville est groupée autour de l'église, 
qui la domine; d'elle à la mer, à droite, grande 
plaine couverte d'oliviers d'un seul ton, avec 
quelques maisons blanches dedans, tranchant 




ITALIE. I 8 I 

dessus : c'est du vert, puis la mer bleue. Au mi- 
lieu de la ville, une place carrée, fontaine avec 
une statue d'évêque, le bras levé. — Santo Ronno. 

— L'albergo en dehors de la ville : en bas , pièce 
où nous nous chauffons, petites lampes antiques 
accrochées au mur, fumeuses; un jeune môme qui 
nous questionne. — Visite de MM. de la pohce. 

— Difficulté de se procurer à manger, depuis 
deux heures nous attendons notre dîner, nous 
avons maintenant des oranges, de la salade et des 
câpres. 

Mercredi 12 février. — Toute la journée, encore 
plus d'oliviers que la veille, belle campagne. — 
Arrêtés, à 11 heures, à Monopoli, où nous sommes 
escortés par toute la population du pays qui s'em- 
presse pour nous voir. 

MoNOPOLi. — Grande place blanche, où toutes 
les maisons sont blanchies à la chaux, ainsi que 
tout le reste de la ville. — Nous entrons dans une 
éghse où des menuisiers travaillent au maître 
autel. 

Monopoli est sur le bord de la mer. — Deux 
ou trois barques. — A droite de la crique où elles 
sont, restes de fortifications. — Place escarpée 
qui domine la mer. — Un vieux mendiant, 
aveugle, déguenillé, qui a servi Napoléon et qui 
nous fait l'exercice. — Belle route. — Les sellettes 
énormes des voitures dorées. — Aspect propre et 
aisé de toutes ces populations. — Hors la ville, 
des prêtres en tricorne, qui se promènent avec des 
jeunes gens en costume sécuher. 

Le soir, arrivés à Bari , à la nuit presque close, 
nous faisons toutes les auberges du pays sans 
pouvoir trouver de logement. Enfin nous usons 



l82 NOTES DE VOYAGES. 

de la recommandation de l'agent de Brindisi pour 
un M. Lorenzo MiuIIa; nous entrons dans une 
salle où des enfants jouent et crient le mot Puc- 
cinello, — Amabilité de notre hôte, homme dans 
le goût (physiquement) du sieur Delaporte, 
mais mieux. — Petits verres de rosolio. — Don 
Federico Lupi, moustaches, favoris rouges, nous 
mène à son hôtel. — Sa chambre, sa conversa- 
tion; idées de fusion et d'extinction des nationa- 
listes sont répandues partout, quoique sous des 
formes différentes. 

Salle d'attente. — Un jeune prêtre; son frère, 
avocat. 

Partis à ii heures et demie. 

Jeudi i^ février. — Le jeudi matin, pris le café 
à Barlette. — Déjeuner à i heure, à Foggia. 

Temps froid. — Notre compagnon nous 
chante du Béranger, parle de la nature et porte 
sur sa poitrine une amulette en papier bleu de la 
Vierge du Carmel. — Pauvre Itahe! les régénéra- 
teurs du passé ne te feront pas revivre; le parti 
hbéral souhaite le protestantisme, c'est selon moi 
un anachronisme inepte. 

Journée triste et froide, la dihgence m'éreinte, 
notre compagnon nous embête; la nuit, la route 
monte; vers Te matin, elle descend. — Chênes 
dans des vallées étroites, ressemblant à celles qui 
sont aux environs du mont de la Répubhque, 
avant d'arriver à Rouanne. Nous rencontrons pas 
mal de chapeaux pointus. 

A Noia, nous marchons devant la dihgence 
pour nous réchauffer les pieds. — Une femme 
nous donne à boire, nous nous mettons à l'abri 
sous la porte de sa maison; elles étaient deux et 



ITALIE. 183 

faisaient de la toile. — Route plantée de je ne sais 
quels arbres (peupliers de Virginie?); des deux 
côtés, champs de mêmes arbres; allant de l'un à 
l'autre, grandes vignes grimpantes, qui font corde. 
— Arrêtés longtemps à la barrière, où l'on visite 
attentivement les malles de notre compagnon qui, 
depuis le matin, est remonté dans le coupé avec 
nous. A notre gauche, le Campo Santo, grand 
cimetière neuf; en face de nous, la forteresse 
qui domine la montagne au pied de laquelle est 
Naples. 



NAPLES. 



Entrés par la porte Capouane. II pleut, les ci- 
tadines trottinent sur le pavé; il me semble que je 
rentre à Paris, comme au mois de novembre 1840, 
en revenant de la Corse. 

Du bureau de la diligence nous allons à la 
poste, qui est à côté; un ruffiano nous aborde et 
nous offre ses services. 

Descendu à l'Hôtel de Genève. — Grande salle 
à manger au premier, copies du Valentino, balcon 
sur la place. 

L'après-midi, visite à notre banquier, M. Meuri- 
coffre Sorvillo. 

Samedi 22. — Promené à la Chiaia. — Visite 
à M. Grau, chancelier de la Légation, course à la 
grotte du Pausilippe. — Le soir, demoiselles. 
Nous sommes agréablement assaillis par la quan- 
tité de maquereaux. — Le matin , marchandes de 



l84 NOTES DE VOYAGES. 

violettes qui nous mettent des bouquets à la bou- 
tonnière et nous font, comme signes d'engage- 
ment, des gestes de m — Le soir, promené 

dans Tolède, pris une glace dans un café; un curé 
à côté de nous. 

Dimanche 2^. — Promené à la Chiaia. — Au 
théâtre San Carlo : représentation de jour, la fin 
d'un ballet, la Prova d'un opéra séria, ouverture 
de la Semiramide , le premier acte de Bélisaire. 
— Après le dîner, reçu la visite de M. Grau, 
sheik. 

8 heures un quart du soir. 

Jeudi 2y. — Jeudi gras. Aujourd'hui les studii 
ferment à midi. — Pris un wurtz à deux chevaux, 
passé sous la grotte du Pausilippe, des lanternes 
l'éclairent. Haute à l'entrée, elle va en montant, 
puis le terrain redescend et là elle est moins éle- 
vée. Au bout de la grotte, un village à maisons 
blanches alignées sur le bord de la route; aux 
portes et aux fenêtres, des guirlandes d'écorces 
d'oranges qui sèchent au soleil (absent). 

Après avoir passé la grotte, vallon enfermé de 
montagnes et plein de plantations pareilles à celles 
qui sont avant d'arriver à la porte Capouane, avec 
des vignes d'un arbre à l'autre. La route perce en- 
suite une autre montagne, travail analogue à celui 
des chemins de fer; les deux bords sont très escar- 
pés et très hauts, presque à pic. On descend. — 
Vue du lac, ancien cratère de volcan entouré de 
montagnes d'un ton roux pâle; au bord du lac, 
longs roseaux desséchés, vert pâle. Sur la pente 
du cratère, çà et là quelques villas blanches; sur 
le haut, en face de vous, quand vous arrivez, le 



ITALIE. I 8 5 

couvent des Camaldules; à gauche, du côté de 
Solfatare, quelques pins parasols. 

A gauche quand on arrive , un cabaret; à droite, 
kiosque de Sainte-Marie, une écurie et quelques 
arbustes, intention de bosquet. 

C'est en suivant de ce côté qu'est la grotte du 
Cbien, plus petite que je ne m'y attendais, ayant 
une porte et une clef. Je refuse fexpérience qui 
coûte 6 carlins ; les flambeaux s'éteignent effecti- 
vement, le sol fume et vous chauffe les pieds. — 
De ce côté, en revenant près du kiosque du 
roi, grotte ammoniacale : une porte et une clef, 
4 piastres. 

Bains de vapeur de Santo Germano : par des 
trous une violente chaleur sort; en soufflant sur 
un morceau d'amadou, on voit sortir de ces trous 
beaucoup de fumée. 

Villa de LucuIIus : restes de bains antiques, 
avec des conduits pour déverser l'eau, construc- 
tion en pierres et ciment avec un revêtement de 
pierres en losange. 

En revenant, rencontre de chasseurs. 

En passant par le village qui est après la grotte 
du Pausilippe, vu, dans une maison, une femme 
qui buvait, la tête renversée, dans une bouteille 
de gros verre de forme pirale. 

Rencontré quelques corricolos. Les femmes en 
corricolo me semblent pleines de couleur. 



l86 NOTES DE VOYAGES. 



MUSEE BORBONICO o. 



TABLEAUX. 



Rembrandt. Portrait de Rembrandt peint par 
lui-même, 386. — En pelisse de velours grenat, 
bordée de fourrure, il porte au col un collier avec 
une décoration, la toque de velours noir est in- 
clinée sur le côté gauche. Front large et plein, 
bossu, en pleine lumière, du côté droit; œil 
rond, menton rond, petite bouche rentrée, nez en 
pied de marmite; sa joue par le bas fait bajoue et 
s'appuie, en plis, sur le col de la chemise, qui 
paraît un peu. Il était laid mais bien beau, l'œil 
ne se détache pas de cette peinture vivante et 
d'un relief inouï, c'est peint d'une grande et forte 
manière et comme sculpté dans la couleur. 

Spielberg. Cbanoinesse assise. — Toute en noir, 
avec une fraise également tuyautée tout autour 
de la tête. Robe gris noir, les tempes maigres et 
rentrées, les sourcils blonds et rares; les yeux 
très beaux et encore jeunes sourient avec finesse, 
ainsi que la bouche dont les commissures à bou- 
lettes et à chairs molles sont très soignées; les 
paupières très régulières. C'est une blanche et 
gaie figure de dévote mondaine; ses mains fortes 
et nourries, très bien faites. De la main gauche 
elle tient des gants en peau. 

Lucas de Leyde. Un dévot avec sa famille adorant 
le Calvaire, triptyque. — Le Calvaire est au milieu. 

'■' Voir Correspondance, II, p. 54.. 




ITALIE. 187 

Dans le compartiment de gauche est le mari 
(avec ses fils), qui sans doute a commandé le 
tableau; dans celui de droite, la femme avec ses 
deux filles et une autre femme; jeune fille blonde, 
debout, fort belle, qui fait pendant à un autre 
homme, en même posture dans le compartiment 
du mari. Le père a deux fils à genoux, derrière 
lui, comme la mère a deux filles idem. A côté de 
la femme, agenouillée sur un prie-Dieu et un livre 
à la main, paraît la figure monstrueuse du diable- 
dragon, qui rit; il a l'intérieur des oreilles colo- 
riées comme si on y avait figuré des fleurs. Dans 
les fonds, paysage à eau et à rocher. Charmante 
figure, comme ressemblance et naïveté, d'une 
des petites filles, celle qui est plus à droite. Au 
pied de la croix, la Madeleine, qui l'embrasse, et 
la Vierge debout; à droite, un homme. Un petit 
ange, en vol, recueille dans un calice le sang qui 
dégoutte des pieds du Sauveur; un autre recueille 
dans un calice le sang de sa main droite et de son 
flanc droit, et un troisième celui de la main 
gauche. 

Lucas DE Leyde. Adoration des mages, triptyque. 
— Un mage de chaque côté. Dans la Naissance, 
un homme baisant la main de fenfant; à droite, 
est un nègre tenant de la main droite un calice 
d'or, et ayant à hauteur de son genou gauche un 
lévrier, gris, de profil, piété en avant et qui porte 
des écussons à son collier noir. Le nègre a pour 
pendants d'oreilles, une grosse perle blanche; 
par-dessus une calotte de drap d'or, ou plutôt à fils 
d'or tressés, une toque rouge inclinée sur foreille 
droite, à losanges noirs sur le bord qui est relevé; 
entre les losanges noirs de ce rebord, de petits 



l88 NOTES DE VOYAGES. 

boutons d'or comme pour les tenir; une plume 
d'autruche est passée sur le côté gauche, le bout 
en reparaît, elle a été arrachée quelque part et 
enfoncée, simplement. Une chemisette blanche, 
phssée, lui monte, en collant sur la poitrine, et 
se termine par un collet bas ayant en dessous un 
transparent jaune. Il a sur les épaules un grand 
manteau à vastes manches coupées, pendantes, 
rouge et doublé de peau de léopard; en dessous 
il porte un pourpoint vert à large galon d'or, 
échancré carrément sur la poitrine. Sur le cou 
passe à deux tours une petite chaîne tenant au 
bout une médaille bigarrée. Les manches du 
pourpoint crevées et laissant voir, dans leurs 
fentes, la chemisette, sont vertes à grandes bandes 
d'or. Des gants gris, et qui devaient remonter 
haut comme des gants à la crispin, mais mois, 
amassent des plis retombés autour des poignets et 
sont terminés par un gland, qui (main gauche) 
arrive à la hauteur de Foeil du lévrier. La jambe 
et la cuisse sont serrées dans une étoffe collante 
rayée à grandes bandes blanches et bleues; c'est 
crevé aux genoux, pour que le genou puisse mou- 
voir, le dessous est jaune; en guise de jarretière, 
une ample écharpe violet pâle, largement nouée. 
Souliers de velours noir, carrés du bout, très dé- 
couverts, à oreilles carrées rouges, c'est le revers 
qu'on voit; le pied droit est très en dehors et porté 
sur la partie gauche. Que c'est crâne! quel cos- 
tume ! quelle tournure ! 

Les Bambinos de l'école allemande. — Façon de 
traiter le Christ nouveau-né. — Dans deux tableaux 
de l'école allemande, 475 et 460, le Christ, bam- 
bino, est représenté dans (460) une Nativité 



M 



ITALIE. 1 89 

comme un avorton, et dans une Adoration des 
Mages il a des formes de squelette. Est-ce déjà. 
la Passion qui prévaut? (dans une autre Nativité 
on voit au fond Judas Iscariote amenant les sol- 
dats), la douleur qui pèse sur l'enfant dès le 
ventre de sa mère? Dans les Nativités et Adora- 
tions de mages espagnoles et italiennes, le Bam- 
bino est tout autre. Ou bien les peintres allemands 
ont-ils copié servilement le modèle? le nouveau- 
né des pajs froids est-il ainsi? cette dernière 
hypothèse me paraît moins raisonnable que la 
première. 

Albert Durer. La Nativité de Notre-Seigneur 
(342, Galerie des chefs-d'œuvre). — Immense 
et profonde composition à soixante personnages. 
II y aurait dessus tout un livre à faire. Pauvres 
figures, pâles, comme vos jeux sont tristes et 
pleins d'amour ! 

Au milieu, le Christ, qui vient de naître, entre 
la Vierge et saint Joseph; de chaque côté, des 
hommes et des femmes en costumes du xv* siècle, 
qui prient le doigt dans un livre et l'œil perdu. 
De partout quantité de Chérubins qui arrivent, 
ceux du premier plan jouent et chantent de la 
musique, lisant le plain- chant; d'autres, sus- 
pendus aux corniches de l'espèce de temple à 
colonnes et à arcades oii la scène se passe; un 
d'eux encense le Christ couché. Dans les fonds, 
une mer avec des nefs, une ville avec des églises, 
une montagne couronnée d'une forteresse vers 
laquelle montent des cavaliers, un pré où pais- 
sent les troupeaux, et les moutons vont boire à la 
rivière; sur le bord du toit, une colombe, et un 
autre oiseau blanc qui vole. 



ipO NOTES DE VOYAGES. 

Les femmes, toutes des religieuses en béguin, 
sont à droite : au fond, trois en béguin blanc, 
laides et se ressemblant, avec le nez de travers; 
plus près de nous, une vieille religieuse en noir, 
la main dans le livre (je n'en vois pas dans ces 
peintures qui lisent dans le livre de messe, le livre 
est là, mais on rêve, on prie de cœur : il y a 
aussi à cela une raison esthétique, dont l'artiste 
à coup sûr ne s'est pas rendu compte), dessous de 
la mâchoire creux et ridé, tempes plates, mains 
supérieurement faites. 

A gauche sont les hommes : un homme à 
genoux fait pendant à la rehgieuse ci-dessus, de 
même qu'un, debout après le groupe des hommes 
agenouillés, fait pendant à la splendide jeune 
femme debout (après le groupe des femmes age- 
nouillées), vêtue de brocart et portant une croix 
d'or très ornée. 

Mains de la Vierge!... Des points lumineux 
pétillent dans sa chevelure blonde, et s'en échap- 
pent en rayons. 

Les Chérubins, contrairement à tous les autres 
personnages, sont gras, ronds, joufflus, frisés et 
bien plus modernes par rapport à nous. Au pre- 
mier plan, ils font de la musique; un, debout, 
soufflant dans une sorte de flageolet, est piété et 
s'écore sur sa cuisse le pied, portée en avant; un 
autre, assis, joue d'une espèce de tehegour, dont 
il pince les cordes avec un long crochet. Le Ché- 
rubin qui encense a un mouvement de jambe 
pareil à celui de son encensoir : l'encensoir re- 
vient, et le Chérubin, suspendu en l'air, a les 
jambes qui s'en vont en arrière, en une courbe 
analogue, il encense de tout son corps et de tout 




ITALIE. I Q 1 



son encensoir, le corps suit l'encensoir, les deux 
ne font qu'un. Le Chérubin lui-même est-il autre 
chose? 

CoRRÈGE. La Sainte Vierge connue sous le nom 
de la Zingarella, ou de la Madona del coniglio. — 
Les pieds embobelinés de bandes et la tête idem, 
coiffure très vraie; accroupie de fatigue sur 
l'enfant, qui repose endormi sur son sein; vêtue 
d'une draperie de drap bleu; sur les épaules, une 
manche blanche. A gauche, un lapin blanc qui 
broute. Beau, d'intention et d'effet, c'est bien la 
Bohémienne proscrite et harassée. Très empâté, 
très riche de couleur. Pourquoi des tons bleus et 
rouges sous la manche de chemise blanche du bras 
droit ? 

Bassano. Le Christ ressuscite Lazare. — Grande 
toile, recherche de la couleur. Lazare se lève de 
dessus une pierre où sont écrits des caractères 
hébreux. A droite, une femme qui a un dos et 
un bras couleur brique. La teinte de Lazare est 
fausse, ardoise et rouge au heu de hvide? La tête 
assez belle, ainsi que celle du Christ. Ensemble 
peu fort. 

Fabricio Santafede. La Sainte Vierge avec l'En- 
fant Jésus. — La Vierge exahée, les pieds posés 
sur le croissant de la lune, présentant le sein au 
Bambino. Tête charmante de la Vierge, blonde; 
ses cheveux, couronnés d'un diadème d or, à 
améthystes peu nombreuses, s'en vont de droite 
à gauche. Petit sein fin. En bas, saint Marc ou 
saint Jérôme (et lion) : belle tête, douce, barbe 
en deux pointes par le bas. De l'autre côté de 
saint Marc, un autre homme (un évangéliste? 
saint Pierre?). Petite draperie violette sur le bras 



92 



NOTES DE VOYAGES. 



droit de la Vierge. Au bas du tableau, cette in- 
scription : é^ 

BEATVS PETRVS GÂ 
BACVR.TA DE PISIS .^ 

Raphaël? La Sainte Vierge connue sous le nom 
de la Madona del passaggio. — Jean-Baptiste 
(enfant) rencontre Jésus enfant et l'embrasse, 
baissant la tête et le regardant d'en bas ; la Vierge 
tient Jésus. Au fond, saint Joseph de profil, por- 
tant une besace sur l'épaule, détourne la tête et 
regarde. Paysage à eaux tournantes dans le fond. 
Un ton blond sur toute la toile (de chevalet). 

Caravaggio. Judith coupe la tête à Holopberne. — 
Elle l'égorgé comme un poulet, lui coupant le 
col avec son glaive; elle est calme et fronce seule- 
ment le sourcil, de la peine qu'elle a. De la main 
gauche, elle lui tient la tête empoignée par la che- 
velure, et tout son corps étant ainsi penché vers la 
gauche, son sein droit entrevu tombe de ce côté. 
La servante appuie sur Holopherne qui, du bras 
droit, le poing fermé, la repousse. Judith a une 
robe bleue. Le sang (vrai, noir, rouge brun, et 
non pas rouge pourpre comme d'ordinaire) coule 
sur le matelas. Tableau très féroce et d'une vérité 
canaille. 

Léonard de Vinci. Jésus-Christ apparaissant à 
Marie-Madeleine sous les traits d'un jardinier (Galène 
du Prince de Salerne). — Toile inappréciable. 
La Marie -Madeleine, manches de velours vert. 
Quel modelé de bras! Elle a, par le bas, une 
robe de brocart jaune à arabesque d'argent. Tête 
enfantine, naïve, étonnée. Le Christ marche, le 




ITALIE. 193 

pied droit en avant, se détourne, et la touche de 
la main droite à la tempe. 

Bernardo Luini. Saint Jean-Baptiste (3* gai. des 
écol. ital.). — Tenant la croix de la main gauche 
et montrant de la droite écrit sur le mur : « Ecce 
Agnus Dei ». — Chevelure en tire-bouchons, la 
bouche sourit et remonte en demi-lune, les jeux 
sourient et remontent par les coins; mignardise 
du faciès exagérée, ça finit par devenir grimacier; 
le bras droit très mauvais. Peinture solide, d'un 
joli ton blond chaud, mais la figure du saint Jean- 
Baptiste me paraît déplaisante au suprême degré, 
le type de l'école est exagéré ici de façon à déna- 
turer l'idée même du tableau. 

Salvator Rosa. Jésus disputant au milieu des 
docteurs de la loi. — C'est dans le clair- obscur, 
Jésus est vu de profil et même moins que de pro- 
fil; il est, à coup sûr, moins important là que le 
dos jaune d'un docteur en turban blanc, couleur 
magnifique. Tête chauve d'un homme qui est en 
face Jésus. Admirable couleur qui passe sur tout. 

Salvator Rosa. Jésus allant au Calvaire succombe 
sous le poids de la croix. — La scène se passe de 
nuit. — Véronique, en jaune, hommasse, bras 
énormes, se penche vivement en tendant le mou- 
choir qu'elle tient du bout des doigts; le Christ, 
succombant, est très empêtré dans sa tunique; 
tombé sous la croix, il s'appuie de la main gauche. 
Au fond, de face, en raccourci, un soldat à cheval, 
portant un bâton, pousse sa bête en avant pour 
qu'on relève le Christ et qu'on se dépêche. La 
lumière, venant de côté, passe sur le dos jaune 
de la Véronique, sur le torse nu d'un homme, en 
tête de la croix, sur le bras un peu verdâtre du 



ip4 NOTES DE VOYAGES. 

Christ et sur le casque et le bras gauche d'un 
soldat armé (bel effet) qui se penche pour relever 
la croix. 

Dans la galerie du Prince de Salerne : 

Un Napoléon (atroce croûte) coiffe de lauriers, 
nu et tenant la foudre à la main; ça vient du 
palais de Murât. 

Une Joséphine, en robe de velours grenat, sour-- 
cils noirs épais et longs, bouche très rose, petit air 
polisson et sensuel. 

Ingres. Françoise de Rimini. — Détestable, sec, 
pauvre de couleur; le col du jeune homme qui 
va pour embrasser Françoise n'en finit. 

Gérard. Les trois âges de la vie. — Peinture à 
faire périr d'ennui; très léché, très soigné. Joli 
pied de la femme (tête de Marie-Antoinette ou 
dans ce genre) apparaissant sous la draperie; 
le crâne de l'enfant reposant naturellement sur 
elle très bien dessiné. Le jeune homme, le torse 
tourné, assommant, avec sa chevelure frisée. 
Quelle prétention ! quelle pose ! quel froid ! il gèle 
à 36° dans cette école ! Aimait-on peu le soleil sous 
l'Empire ! 

RiBÉRA. Silène ivre, couché à terre et entouré de 
satyres. — Très beau. Silène, tout nu. Ce n'est pas 
Silène, la figure est toute espagnole, noire, au 
lieu d'être rouge, le nez non camus, l'œil rond, 
ouvert, et singulièrement pur et beau; il est tout 
rasé, tons bleuâtres de la barbe; il tend la main 
pour qu'un satyre lui verse à boire dans une co- 
quille; ventre trop rond, trop hjdropique, trop 
dur. La cuisse gauche, à plis, très belle, quoiqu'il 
me semble que le second pli se rapproche un peu 




ITALIE. 1 9 5 

trop des plis de chair des petits enfants. La tête 
est bien bête! c'est un Sancho brutal. A gauche, 
au fond, tête d'un âne qui brait, relevant Tes gen- 
cives et montrant les dents; en dessous, jeune 
homme couvert d'une peau de bête, mi-nu, qui 
vous regarde en riant (?). A droite, un satyre à 
cornes (sic celui qui verse). Dans la confection 
des cornes mariées à la chevelure, la tradition ici 
est suivie. En bas, le nom de Ribéra écrit sur une 
feuille de papier déchirée que mord un serpent; 
de l'autre côté, une tortue. 

Parmesan. La Sainte Vierge et l'Enfant Jésus. — 
Elle lui met le doigt dans la bouche, sur le bord 
des lèvres. Vilaine main, doigts en salsifis, trop 
relevés du bout, mais quel joli profil de femme! 
Le nez, tout droit, continue le front, l'œil est à 
demi fermé, plein de langueur, de tristesse, de 
bonté. 

Parmesan. Lucrèce s' enfonçant le poignard. — Le 
sein droit est découvert; figure blonde rosée, 
chevelure archi- blonde, presque blanche sur les 
tempes; la bouche ouverte, le nez un peu re- 
troussé du bout, l'œil ouvert et regardant en haut. 
Vilain bras droit, petite oreille charmante (comme 
dans tous les portraits du Parmesan). Adorable 
petite femme à mettre dans un nid. 

Parmesan. La ville de Parme sous les traits de 
Minerve. — Elle caresse je ne sais quel petit Far- 
nèse, cuirassé, figure agréable de gamin, avec 
ses petites cuisses serrées dans un maillot rouge. 
La tête de femme est tout à fait de même genre 
que celle de la Lucrèce, et coiffure analogue. 

Annibal Carrache. Composition satirique contre 
son rival Michel Ange Amerighi de Caravaggio. — A 



IpO NOTES DE VOYAGES. 

gauche, un homme avec un chien et un perroquet 
sur son épaule, le perroquet mange des cerises que 
lui présente le personnage du milieu, assis; ce 
personnage a la figure toute couverte de poils, 
mais cela n'empêche nullement de distinguer ses 
traits. Entre ses jambes, un chien donne la patte 
à un singe; il a sur son épaule un singe qui lui 
gratte la tête. A droite est un homme qui rit et 
vers lequel se tourne le personnage à figure cou- 
verte de poils, d'un air langoureux et douce- 
reux. 

HoLBEiN. Portrait d'Erasme. — Tout en noir, 
figure en lame de couteau, nez pointu, petite 
moustache; à la place de pointe, une simple hgne 
de poils sur le menton; le chapeau est très enfoncé 
sur le front; sourcils fins et partant de très bas, 
peu de distance entre le nez et la bouche; son 
encrier et son cahier. Air tranquille et mahn, 
quelque peu renfrogné, physionomie profondé- 
ment fine. 

Titien. Portrait de Philippe II (en pied). — 
Manches bleues à arabesques grises, très épaisses 
et dures (les manches), pourpoint jaune à tons 
d'or pâle, manteau de velours bleu à fourrure 
noire, sandales de grosse toile; barbe naissante, 
mâchoire en avant, paupières épaisses et lourdes, 
œil ivre et froid. Fort beau. 

Sébastien del Piombo. Portrait du pape Alex- 
andre VI. — Petit bonnet et pèlerine rouge, figure 
brune, rasée, austère, grands traits longs et forts, 
paupière large, bouche dessinée, sourcils épais, 
le regard est de côté et d'aplomb. Figure beau- 
coup plus noble que celle que l'on s'attend à 
trouver d'après l'idée faite d'Alexandre VI. 




ITALIE. 197 

Raphaël. Portrait du chevalier Tibaldeo. — Par- 
mesan. Portrait de Christophe Colomb. — Le pre- 
mier, en petit chaperon noir, barbe petite et 
courte, œil brun, front carré; le second est un 
beau cavalier, avec toute sa barbe très soignée 
et une grande moustache fauve qui descend des- 
sus; œil bleu, nez très fin, front large, chevelure 
brune blonde soigneusement séparée sur le front, 
œil bleu foncé ouvert et charmant, ensemble 
coquet et très troussé. Derrière lui, un casque et 
une masse. Manches grenat pâle, à crevés. C'est 
là bien plutôt un cavaher, et le portrait indiqué 
comme celui de Tibaldeo pourrait bien être celui 
de Christophe Colomb; j'ai peine à croire qu'il 
n'y ait pas méprise dans le catalogue. Ce portrait 
n'est guère non plus dans la façon du Parmesan, 
si blond d'habitude ; tout, au contraire, ici est brun 
et très mâle. 

Parmesan. Portrait d'Améric Vespuce. — Est-ce 
du Parmesan? en tout cas ses portraits d'hommes 
ne ressembleraient guère à ses tableaux? Même 
observation que ci-dessus. Belle peinture. Toque, 
barbe roux brun, courte, deux longues pointes de 
son rabat tombent en avant sur sa poitrine; tout 
en noir, un livre ouvert. 

M. Spadaro. Portrait de Masaniello fumant sa 
pipe. — Petit chapeau retroussé, avec une médaille 
et une plume; de la main gauche il tient un petit 
pot à tabac avec un couvercle; l'épaule gauche 
découverte, visage rond, physionomie gaie et in- 
souciante, air gamin , bouche dessinée, pas de barbe, 
nez pommé, un peu rouge par le bout. Peu de 
type méridional, nullement l'air féroce, au con- 
traire l'air joyeux et gaillard. 



NOTES DE VOYAGES. 



Peintures murales. 



Architecture et paysages : 

Trois grands bas-reliefs peints, 25-24-23. — 
2^. Une femme ouvre une porte et va descendre 
l'escalier qui vient vers vous; la porte entre-bâillée 
est en perspective. Effet cherché et qui se retrouve 
dans 24 deux fois, à chaque extrémité du tableau. 
Cette recherche de l'effet produit par la perspec- 
tive me paraît constant dans les reproductions 
d'architecture; on l'observe ici, 2^, sur la hgne 
supérieure d'un baldaquin près de la porte; sous 
ce dais carré une femme nue assise sur ses genoux; 
un autre baldaquin semblable, 2^, avec une 
femme pareille. 

Le fond des portes, panneau principal, est 
rouge avec de larges bordures jaunes, les linteaux 
sont jaunes; en dessus des corniches, très en re- 
lief, femmes à queue de dragon et sphinx ailés. 

Sur les piliers et les cornicnes, statues : ainsi, 
dans un salon à colonnes d'un ton jaune (ancien 
n° 240), couvert sur les boiseries d'arabesques 
Louis XV, se voit un lion sur le large socle carré 
d'une lourde statue; le socle est très large pour 
pouvoir servir de piédestal au lion; ainsi dans 
le n° i^, sur le bord d'un entablement, un élé- 
phant serre dans sa trompe son petit. Quelquefois 
la représentation se borne à une perspective de 
portiques et de colonnades : ex-ancien n° çoi, le 
dessus, après une bordure où il y a des person- 
nages peints, représente la partie supérieure d'une 
maison avec une terrasse défendue par un balcon 
de bois en X; sous l'X semble être une tenture; 




ITALIE. 199 

les murs sont verts et les fenêtres (auvents des 
fenêtres) chocolat rouge. 

Peintures de moyenne grandeur et fantaisies : 
Un vieillard à cheveux blancs, torse nu, un satyre 
en érection et un Amour. — Le satyre est près d'un 
Amour qui le tire par la mam, il a passé son jarret 
sous le genou de l'Amour pour l'enlacer, et son 
sabot cache le pudendum de l'Amour; il est en 
pleine érection; ses cornes, sa barbe en pointe 
et deux autres cornes partant à côté des oreilles et 
allant en descendant, le font ressembler au Diable. 
La figure plastique du Diable vient-elle ainsi du 
Pan exagéré? Mais que signifie le vénérable vieil- 
lard qui regarde tranquillement cette scène? 

Deux satyres qui se battent avec des chèvres. — 
Celui de droite, fort remarquable, pose ramassée 
et puissante, la cuisse droite levée de niveau à la 
hanche, le genou faisant angle; la chèvre présente 
le front, cela rappelle tout à fait les vers de Ché- 
nier : 

Le Satyre, averti de cette inimitié, 
Afiermit sur le sol la corne de son pied. 

Excellente petite peinture. 

Peintures murales : 

Bacchus et Ariane. — La plus belle peinture 
peut-être du Musée. Ariane, couchée, est endor- 
mie, l'aisselle gauche appuyée sur le genou d'une 
femme (ou d un jeune homme?) qui porte un 
petit vase dans ses mains, le jarret gauche sur 
le genou droit, et le bras droit levé sur sa tête, 
faisant angle, et le poignet retombant; la main 



200 NOTES DE VOYAGES. 

gauche repose extérieurement à terre. La bouche 
est entr'ouverte et les yeux fermés, ligne des cils 
rapprochés; tête ronde, charmante, pleine de 
repos et de volupté. L'Amour la montre à Bac- 
chus, retirant de dessus elle la gaze transparente 
qui lui couvre le torse nu. A partir des cuisses, il 
y a en dessous une draperie lie de vin atténuée 
par la blancheur de la gaze de dessus. Au centre 
du tableau, Bacchus debout, appuyé en posture 
triomphale, la jambe droite en avant, sur son long 
thyrse; à gauche, un Bacchant, très rouge, œil 
rond écarquillé, montre d'un air lubrique et em- 
pressé à un Silène (la figure n'est pas celle de 
Silène, la tradition aurait-elle été déjà perdue? en 
tout cas, le ventre y est) la femme endormie, 
et lui tend la main comme pour le tirer à lui et 
l'aider à monter. 

Mars et Vénus. — Vénus est assise sur un fau- 
teuil et vêtue d'une robe lilas; Mars, debout par 
derrière, ayant une plume droite de chaque côté 
de son casque, lui prend de la main droite le teton 
gauche. Dans tous les sujets erotiques, pour bien 
indiquer l'action, l'homme caresse toujours ainsi 
la femme. A gauche du tableau, une femme por- 
tant une robe de même couleur est accroupie par 
terre, les talons au cul, et cherche quelque chose 
dans un coffret. Généralement les yeux des 
femmes sont grands et ouverts tout ronds, quelque 
ovale que soit la forme extérieure de l'œil, le 
sourcil très allongé et fin. Toute la figure forte et 
pleine, le nez droit, les joues colorées, apparence 
d'une santé solide : les Romains aimaient la femme 
royale. 

lo conduite en Egypte par un Triton. — Le 



ITALIE. 20 1 



Triton a l'expression et la tête amoureuses, mélan- 
coliques, données ordinairement au taureau qui 
enlève Europe. La figure d'Io, cornes naissantes 
dans la chevelure, est enfantine et étonnée, avec 
quelque inquiétude. L'Egypte, figure de même 
caractère que toutes les autres, tenant un serpent 
entortillé au bras gauche, lui tend la main droite, 
elle est entourée de voiles blanches. Pour faire 
saillir le jet du regard, on entassait les ombres 
dans les coins des yeux (témoin la Médée ç6) 
et dans les bouches, qui rarement sont complète- 
ment fermées, tandis que dans le sommeil, au 
contraire, ils s'attachaient à dessiner la hgne mince 
des cils réunis (l'œil aux trois quarts fermé, 
comme il l'est la plupart du temps dans la nature, 
eut-il été trop laid? et aurait ressemblé à la 
mort?). 



PORTRAITS. 



La Servante indiscrète. — Peinture assez sérieuse, 
surtout la servante, coiffée d'une sorte de coiffe 
rouge. Me paraît être le portrait de deux femmes; 
la maîtresse tient un stylet et des tablettes, de 
même que dans la prétendue Sapbo 42, la position 
est la même. On se faisait peindre avec un stylet 
et des tablettes ou couronné de feuillages, comme 
maintenant la main appuyée sur un livre et en 
cravate blanche ! 



ANIMAUX. 



Une cigale sur un char traîné par un perroquet vert. 
— Fantaisie exquise, les Romains connaissaient 



202 NOTES DE VOYAGES. 

aussi le Granville. Les deux rênes partent des 
deux côtés de la tête de la cigale et ses antennes, 
en arrière, imitent des cordes; le char est couleur 
d'acajou foncé, les brancards et les roues cou- 
leur paille. 

Deux paons sur le haut de candélabres au bout d'un 
mur. — Entre eux deux un candélabre arabesque; 
ils n'ont point la queue déployée et sont vus de 
profil, celui de gauche baisse la tête comme pour 
regarder en bas. 

Deux oiseaux près de petites marguerites. — Œil 
rond des oiseaux, air naïf et calme. Comme vé- 
rité et intensité de nature, c'est peut-être dans la 
peinture d'animaux (les oiseaux surtout avec leur 
air paisible et remplumés) que les Romains me 
semblent avoir été le plus avant. 



DANSEUSES D'HERCULANUM. 

Rien au monde de plus rêveur que ces figures 
en vol sur leur fond noir; elles ont le caractère 
d'un songe, vagues, aériennes, colorées. Ce qui 
fait le charme de ces figures, c'est leur peu de fini; 
quoique de petite dimension (quatre pouces au 
plus), elles sont très largement traitées et faites 
pour être vues de loin. 



BRONZES. 
(Statues, groupes, chevaux.) 



^ 



Mercure assis. — La jambe gauche repliée, le 
dos infléchi, l'avant-bras gauclie posant sur la 




ITALIE. 203 

cuisse gauche et le poignet de cette main tombant 
libre naturellement, tandis que fa droite s'appuie 
sur le rocher; la jambe droite, le bout du pied 
levé, a le talon par terre. Les ailes (chaussure ta- ' 
lonnière) sont attachées par une courroie qui passe 
sous la plante du pied et se rattache sur le cou- 
de-pied. Dos charmant et très étudié. Extérieure- 
ment la cuisse gauche de profil est vilaine, toute 
droite comme une poutre et dure; même observa- 
tion pour la main droite, celle qui est appuyée 
sur le rocher. La jambe droite, celle qui est en 
avant, un peu trop incurvée en dehors et rococo. 
Ensemble mouvementé et plaisant. Rien de plus 
charmant que cette chaussure; comme les ailes, 
partie postiche des pieds et qu'on sait n'en pas 
faire partie , ajoutent de mouvement et de légèreté ! 
Supériorité sur les ailes des anges, appendice cho- 
quant, qui a toujours l'air d'une monstruosité et 
qui ne se prête jamais à l'expression gesticulative 
des autres membres. 

Faune ivre. — Le bras appuyé sur une outre, 
porté sur la partie gauche du corps, appuyant 
son bras gauche sur une outre à demi pleine et 
qui est sur un rocher recouvert d'une peau de bête 
féroce, il lève en l'air son bras droit et son pied 
droit. La main (droite), le médium sur le pouce, 
l'index en l'air, l'annulaire et le petit doigt fermés, 
il claque des doigts comme pour chanter ou 
danser; sa bouche, où les dents du côté droit 
manquent (je ne crois pas que ce soit une cassure, 
mais plutôt intentionnel), rit et montre ses dents 
supérieures. Dans sa chevelure en mèches hérissées 
(assez mal faites), petites grappes de raisin, deux 
petites cornes naissantes et qui semblent faire pen- 



2o4 NOTES DE VOYAGES. 

dant avec deux petites loupes qu'il a au cou, sous la 
ligne des carotides. (Mêmes petites loupes sous 
la mâchoire dans un Faune endormi, mais ici les 
cornes, en forme de vignot et non plus de bou- 
quetin, sont plus rapprochées sur le front et se 
confondent moins avec la chevelure.) Ses cornes 
naissantes ne sont pas plus grandes que ses deux 
petites loupes. Le ventre flasque, charnu, à peaux 
molles, plein de vin doux mousseux et de pets 
qui gargouillent, s'en va de gauche à droite dans 
le sens de la jambe droite qui se lève. Les membres 
sont maigres, la chair peu ferme sur les os; la 
débauche a vieilli cet être. Vilaines mains, doigts 
mal faits. La jumelléité du 2' et du ^' doigt du pied 
ne me semble observée nulle part jusqu'à présent, elle 
est pourtant constante dans la nature. 

Faune dansant, statuette. — Très johe chose 
comme mouvement, entente des cheveux et des 
cornes confondus ensemble; la chevelure en 
mèches hérissées des Faunes n'a peut-être pas 
d'autre sens que de pouvoir se marier aisément 
avec les cornes, dont on tâche par ce moyen d'at- 
ténuer l'excentricité qu'elles ont par rapport au 
crâne humain et au visage. Les jambes trop longues , 
comme dans toutes les statues de danseurs et de 
danseuses. A observer que la queue chez les Faunes 
est toujours placée au-dessus du sacrum et non au 
bout du coccyx, comme chez les animaux. 

Baccbus et un Faune. — Le Bacchus a une che- 
velure et une tête de femme, le reste est un corps 
d'homme. La juvénihté de Bacchus et Adonis, 
arrivant par gradation à des formes femcHes, est-ce 
là ce qui a conduit à l'hermaphrodisme ? En tout 
cas, esthétiquement parlant, c'en est la transition. 




ITALIE. 205 



CHEVAUX. 



Cheval du quadrige de Néron. — Râblé, plis nom- 
breux sous le cou; la tête est sèche comme tou- 
jours, et les narines très ouvertes; poitrine large, 
base de Tencolure énorme, un bouquet de poils 
aux paturons et sur la sole. Son collier est en deux 
bandes de cuir plates et s'attache de chaque côté 
sur le haut des épaules avec de petites courroies. 
Les anciens ne brûlaient pas le poil dans l'intérieur des 
oreilles des chevaux; ici il est peigné dans son 
sens, et dans la tête colossale 8^, on dirait qu'on les 
a arrangés pour leur donner une espèce de forme 
de palme. La crinière toujours taillée toute droite, 
comme au Parthénon. 



BUSTES. 



Buste d'un inconnu. — Chevelure sur le front en 
véritables tire-bouchons; il y en a deux rangs, 
42 en tout. Le tire-bouchon du rang d'en haut des- 
cend sur l'entre-deux des tire-bouchons du rang 
d'en bas. Les sourcils sont très longs et fortement 
indiqués. Vilain buste. 

Ptolémée. Apion. — Chevelure en tire-bouchons 
plats. Au heu d'être un gros fil tordu, c'est une 
petite bande tordue; les tire-bouchons sont retenus 
par un bandeau noué par derrière, plus courts sur 
le front et s'allongeant à mesure qu'ils se rap- 
prochent des oreilles. Cette chevelure prise sous 
son bandeau, rappelle comme galbe le coufieh 
pris sous la corde en poils de chameau. Les tire- 



2o6 NOTES DE VOYAGES. 

bouchons entourent complètement la tête, tandis 
que, dans le buste précédent, ils s'arrêtaient aux 
oreilles; ils sont au nombre de 75 (sans compter 
ceux qui, faisant partie du buste même, sont collés 
contre le cou; ils ont été rajoutés après coup). 
Bouche mi-ouverte dans une expression souffrante , 
visage ovale carré par le bas, front très épais dans 
l'entre-deux des sourcils. 

Tibère. — Buste tout vert, avec des yeux d'ar- 
gent devenus bruns. Tête discrète et fine, répon- 
dant à l'idée qu'on se fait de Tibère, aplatie sur 
le sommet (absence des bosses de la bienveillance 
et de la religion), mais fournie sur les côtés au- 
dessus des oreilles; la bouche est petite, le front 
bas et large sous les mèches plates des cheveux 
courts, qui tombent carrément dessus; paupières 
très étroites, menton saillant. Grand air de dis- 
tinction et de réserve, aucune expression du chat, 
du renard, ni de l'oiseau de proie. 

Scipion l'Africain. — Grand air de ressemblance. 
Vieillard chauve et sans barbe, chauve sur le de- 
vant et les tempes; la chevelure, partout ailleurs, 
est indiquée par des pointillés. Le front est creusé 
de trois grandes rides et d'une supérieure qui s'ef- 
face un peu vers le milieu du front. Sur le front 
une loupe, au-dessus du sourcil droit; sourcils 
épais, les poils très indiqués; les joues sont maigres 
et tombent, on sent que cette mâchoire-là n'a plus 
de dents. Aux deux coins de la bouche, sur le 
bas des joues, comme deux petites boules qui 
semblent pousser du dedans. Le nez s'infléchit par 
le bout, la narine est épaisse, la bouche coupée 
toute droite sans dessin, l'oreille très détachée de 
tête (trait commun aux bustes antiques). 



ITALIE. 207 

Platon. — Une des plus belles choses antiques 
que l'on puisse voir, le oronze a pris des couleurs 
veinées de marbre vert foncé. La tête, infléchis- 
sant le menton sur la poitrine, est coiff^ée d'un 
bandeau qui retient sur le front les cheveux pei- 
gnés. Admirable travail des cheveux, il semble 
que le peigne vienne d'y passer; les cheveux 
sortent du bandeau, se divisent en deux et re- 
passent par-dessus, où leur bout faisant un peu 
coque ovale ou bourrelet sur les oreilles, est réuni 
par lui; pour faire transition entre ce rouleau et le 
commencement de la barbe, qui prend assez bas, 
frisée largement sur les pommettes, puis peignée, 
et se terminant par le bas en rares petits tire- 
bouchons, il y a entre la barbe et ce rouleau, 
au-dessous de lui et s'en échappant, de petits 
anneaux de cheveux tordus (creusés à jour). Le 
col très fort, surtout de profil. Expression sérieuse 
et mâle, beauté, idéalité, puissance, et quelque 
chose de tellement sérieux qu'il y a un peu de 
tristesse. La sérénité, cachet du divin antique, 
absente. 

Bérénice. — Les cheveux sont tirés vers le haut et 
montés (pour agrandir la ligne du front et du nez) 
comme à la chinoise; une double couronne de 
cheveux tressés sur le sommet de la tête, point 
de chignon; les tempes et le front son également 
découverts par cette chevelure remontée. Visage 
ovale, menton carré, très grands yeux, grande 
distance de l'angle interne de l'œil au méplat du 
nez, qui est tout droit. La hgne droite du front 
et du nez est plutôt même convexe à l'entre-deux 
des sourcils, le front est tiis charnu. Le bord ex- 
térieur de chaque lèvre fort marqué par la hgne 



2o8 NOTES DE VOYAGES. 

de la peau qui arrive là, très nette. Ligne du sourcil 
longue, à arête aiguë. Fort belle tête et des plus 
grecques. 

Arcbitas. — Coiffé d'un turban petit et rond 
comme une anguille; il est serré par une bande 
diagonale croisée par-dessus une autre. 



COLLECTION DES PETITS BRONZES. 

Système d'éclairage composé d'un pilier carré suppor- 
tant quatre lampes. — Le support, sur lequel est 
planté le pilier, est en argent et carré, portant à 
terre par quatre griffes ; il est échancré à sa partie 
antérieure, sur la droite de laquelle est un petit 
autel avec un bûcher et un feu qui brûle; de 
l'autre côté, à gauche, c'est un Amour, nu, tenant 
de la main droite une corne d'abondance et à 
cheval sur un léopard. De l'extrémité du pilier 
partent quatre bras, recourbés, sur lesquels cou- 
rent des arabesques, et au bout de chacun des- 
quels est suspendue à une chaînette par un anneau 
une lampe de forme différente. Sur le dessus de 
la première, deux dauphins dos à dos, appuyant 
leur queue l'une contre l'autre, dont la réunion 
fait pyramide cintrée. Des deux côtés de la lampe 
(toutes sont ovales de forme) partent deux têtes 
d'éléphants. Sur la seconde, ce sont des têtes de 
bœuf qui sortent; sur le dessus de la troisième, 
deux aigles, ailes déployées; la quatrième toute^ 
simple. 

Système d'éclairage composé d'une colonne cannelée 
supportant trois lampes. — La base n'est pas échan- 
crée sur l'avant, comme la précédente. Sur la 



ITALIE. aop 

partie du milieu, un peu en retrait, s'élève une 
tour, à pans, surmontée d'une boule. 

Système d'éclairage composé d'un tronc d'arhre à 
nœuds et d'un bout de branche supportant quatre lampes. 
— Les lampes, toujours suspendues à des cnaî- 
nettes, ont leur anneau passé aux quatre bras du 
tronc, qui sont des branches. La quatrième lampe 
est suspendue à une branche, plus basse et plus 
courte, partant du milieu du tronc à peu près. 

Système d'éclairage composé d'une colonne supportant 
quatre lampes. — Comme dans la précédente, la 
base d'oii s'élève la colonne est complètement 
carrée, les lampes toujours de formes différentes; 
la colonne ici est placée juste au milieu. 

Un tronc d'arhre se bifurquant supporte deux 
lampes. 

A un autre tronc d'arhre supportant trois lampes, 
les lampes sont en forme d'escargot, l'animal sort 
de sa coquille. 

Quantité de candélabres : tiges droites en haut des- 
quelles est un petit plateau pour mettre des lampes. — La 
tige est un tronc de palmier, un roseau, une épine 
(plus rare) avec des nœuds, imitant un bâton 
qu'on vient de couper. Ces tiges, appuyées sur 
trois ou quatre pieds, terminées par des pattes de 
biche ou des griffes; elles sont toutes fort longues, 
celles qui sont simples sont généralement can- 
nelées. L'une a un bracelet long qui glisse dans 
toute la largeur de la tige et qui supporte, par une 
tringle faisant col de cygne, un support pour 
mettre une seconde lampe; ce bracelet s'arrêtait 
par une épingle que l'on enfonçait dans un trou 
pratiqué dans la tige et attaché à la tringle en col 
de cygne par une petite chaînette. Sur le haut de 

'4 



2IO NOTES DE VOYAGES. 

la tige, une rondelle pour poser la lampe comme à 
toutes les autres; on avait ainsi, dans le même us- 
tensile, une lumière fixe dessus, et une autre plus 
bas, que l'on pouvait abaisser et monter (et main- 
tenir) à volonté. 

Une petite lampe en forme de pied humain. — Pied 
gauche. La mèche sortait par le pouce, le trou est 
la place de l'ongle, l'huile se versait par la place 
du milieu de l'os, coupé. 

Vases à cendre. — Avec des anses mobiles que 
l'on entre et que l'on défait par la pression. Sur le 
bord extérieur du vase, sorte de panier oblong, 
deux têtes de biches dans la bouche desquelles 
est cachée la conelte où entre le goupil de l'anse. 

Deux seaux plus minces à la base qu'en haut. — 
Les anses, toutes plates, se rabattent des deux 
côtés exactement sur les bords du vase et, dispa- 
raissant ainsi à l'œil, font un léger renflement, 
corniche sur le bord du vase, et semblent adhé- 
rents à son architecture. C'est une des choses les 
plus ingénieuses et les plus profondément sensées 
comme goût et comme commodité que l'on puisse 
admirer. 

Un rhyton. — Tête de cerf en bronze, à yeux 
d'argent; les oreilles sont à leur place, mais les 
cornes sont réunies (pour pouvoir servir d'anses) 
jusqu'à une certaine distance, oii elles se divisent 
et partent chacune de leur côté. 

Des peignes. — Tous en forme de démêloirs, 
quelques-uns très petits. 

Trois poids pour peser des combustibles. — L'un est 
un cochon, l'autre un osselet, le troisième un fro- 
mage; ils ont, sur leur dessus, une poignée de la 
forme de celle de nos fers à repasser. 



ITALIE. 2 I I 



Une sorte de gril plein , à manche, avec quatre demi- 
spbères en creux. — C'était, sans doute, pour mettre 
cuire des boulettes de viande farcie, ainsi que cet 
autre, plat, tout rond, beaucoup plus grand que 
le précédent et à trous nombreux un peu plus pro- 
fonds; il y a 29 trous. 

Ustensile en forme de château fort pour faire 
chauffer l'eau. — C'est un quadrilatère, ayant une 
tour carrée à chaque angle, et les tours sont reliées 
par des courtines; tour et courtines, le tout est 
crénelé. L'eau se versait en levant le couvercle qui 
fait plate-forme de la tour; elle était échauffée par 
des charbons que l'on plaçait au centre du carré, 
entre les quatre courtines, dans la cour de la for- 
teresse enfin; un robinet, pratiqué sur la face ex- 
térieure d'une des courtines, versait l'eau. On ma- 
niait ce meuble par quatre anses. 

Plusieurs romaines. — Le plateau est supporté 
par quatre chaînettes carrées, le bras du levier 
a toujours pour poids un buste. 



LES CASQUES. 

Ont généralement un abat-jour très large, ou 
rebord, tout autour de la tête, ça encadre le vi- 
sage, et ça part ensuite presqu'à angle droit à la 
hauteur des oreilles. Les œillères sont des rondelles 
composées de cercles à jour, mobiles, attachées en 
haut par une charnière, et retenues par le bas dans 
une patte transversale en laquelle est engagée la 
patte terminant l'œillère. Ce qui abritait la figure 
est en deux morceaux (sauf dans un casque 
énorme, chargé de sculptures en relief et d'un 

14. 



2 I 2 NOTES DE VOYAGES. 

poids effrayant). Pour s'en débarrasser, il fallait 
d'abord soulever les œillères, les remonter, puis 
passer la main en dessous, dans le casque, et dé- 
faire l'épingle d'une charnière intérieure qui rete- 
nait la mentonnière. Cette mentonnière étant di- 
visée en deux, il fallait faire ce qui précède pour 
chacun des côtés. Ils fermaient, du reste, exacte- 
ment, croisant même un peu l'un sur l'autre; 
pour mieux maintenir les deux parties, on les at- 
tachait par le bas à l'aide d'une petite courroie 
passant dans des trous. 

A l'un de ces casques , il y a, sur le côté gauche , 
un bouton avec un bout de lanière, le tout en 
bronze. La quantité d'ornements, leur poids et 
leur forme pompeuse me font présumer que 
c'étaient des casques de théâtre ou d'apparat, il 
me paraît impossible que ce fussent des casques 
militaires; de gladiateurs, peut-être? Sur les bords 
de la crête de ces casques, des trous; à l'un d'eux , 
des anneaux, sans doute pour attacher des pa- 
naches. 

A des casques plus simples et plus légers il n'y 
a pas de ces visières (de casquette), abat-jour, et 
au lieu d'œillères ce sont tout simplement des 
trous pour les yeux. 

Des casques ont seulement, pour garantir le 
visage, deux longues oreilles faisant partie du 
casque même, et qui tombaient sur les joues. 
A l'un d'eux, elles imitent la silhouette d'une tête 
de bélier (le nez en bas). 

Quant au nez, il était à peine protégé par une 
petite languette de bronze, très mince et par l'ex- 
trémité s'élargissant un peu en trèfle. 

Le casque de la sentinelle trouvé avec le crâne 



ITALIE. 2 I 3 

dedans à Pompéi, est ainsi avec une bande des- 
cendant sur le nez; les deux côtés protégeant le 
col avancent comme un vigoureux col de chemise 
très haut, et ne sont que le prolongement sur les 
joues de la partie postérieure du casque. 

Un casque singuher en forme de pain de sucre, 
orné de deux bandes plates qui remuent et d'une 
espèce de fourche sur son sommet. 

N. B. — L'expression « la visière baissée » , « il 
baissa sa visière » serait donc ici impropre, puis- 
qu'elle ne pouvait remonter et, par conséquent, 
descendre dans l'épaisseur du casque, qui est 
simple. On l'accrochait d'en dedans et on la dé- 
crochait du dehors. Car, comme l'abat-jour en- 
toure aussi le casque en bas pour protéger le cou, 
on devait avoir de partout le col serré, et il n'y 
avait pas assez de place pour que la main pût passer 

{)ar en bas, ghsser le long du visage, et arriver à 
a charnière située à la hauteur des tempes. On 
retirait donc d'en dehors, de par le trou des yeux, 
l'épingle et toute l'armure du visage tombait. 
Mais qu'en faisait-on ensuite? 



Entraves pour passer les pieds des criminels. — Mon- 
tants recourbés; le condamné mettait ses pieds 
entre eux, et une barre de fer passait dans les 
courbes l'empêchant de pouvoir s'en dégager; il 
était bien entendu couché sur le dos. La machine, 
évidemment, pouvait servir à plusieurs à la fois. 

Une cuvette ou casserole en forme de co- 
quille. 

Vase à lait d'une forme charmante. Deux petites 
chèvres en haut du vase; en bas, entre les deux 
branches du vase, un petit Amour. 



2l4 NOTES DE VOYAGES. 



MARBRES. 



Baccbus indien, buste, très beau. — Un diadème 
retient les cheveux disposés en boucles (creux 
dans les boucles) sur le front; partant de derrière 
les oreilles, deux longues papillotes à l'anglaise 
viennent tomber sur les épaules. La barbe, frisée 
en boudins réguliers, tombe toute droite; travail 
pareil à celui des cheveux. Nez droit, globe de 
i'œil très sorti. 

Baccbus indien, buste. — Figure plus carrée, 
d'un travail très inférieur. La bouche, à lèvre 
inférieure épaissie et à demi entrouverte, tourne 
presque au satyre; les cheveux, frisés en roses, sont 
disposés sur le front en deux rangs; de derrière 
chaque oreille part un large ruban qui vient tomber 
sur le devant des épaules; barbe naturelle. 

Baccbus indien. Hermès. — Barbe taillée, ou 
mieux tirée carrément, frisée en longues mèches 
ondées parallèles , partant du bas des pommettes 
et couvrant toute la mâchoire. Malgré la mous- 
tache, la lèvre se voit; le dessous de la lèvre infé- 
rieure, espace compris jusqu'au menton, est cou- 
vert par une petite demi-rondelle de barbe en 
forme d'éventail. La tête est serrée par une ban- 
delette; de dessous elle, sur le front, partent deux 
larges masses de cheveux qui s'élèvent sur la tête, 
et remontent par-dessus le bandeau , puis repassent 
dessous ; là, sur les temporaux , les cheveux s'échap- 
pant du bandeau, sont disposés en une masse de 
trois rangs de boucles, frisés en bouton; de l'oc- 
ciput, la chevelure tombe d'elle-même sur le dos; 
deux longues mèches naturelles, se séparant de 



ITALIE. 2 f 5 

cette masse (chacune de ces mèches est composée 
de deux), viennent tomber en avant sur les deux 
cotés de la poitrine. 

Baccbus indien. Hermès. — Barbe en pointe, 
bouclée seulement sur les joues, par le bas elle 
frise naturellement; cheveux retenus par un ban- 
deau noué par derrière. Sur le front, une double 
demi -couronne de cheveux bouclés en petites 
boucles (trous dans les boucles); deux mèches 
(chacune de deux) naturelles partent de derrière 
les oreilles et tombent sur la poitrine. Bouche 
entrouverte très visible. Cette chevelure vise à 
faire coiffure. A remarquer que dans tous ces bustes 
jamais la moustache n'empêche de voir les Ihres, ni la 
coiffure l'oreille. 

Bacchus indien. — Les cheveux tombent natu- 
rellement sur les épaules; la barbe, naturelle, dans 
le style un peu de celle des Faunes, très longue, 
pend sur la poitrine; les cheveux, en un chignon 
énorme comme ceux d'une femme, sont rattachés 
derrière la tête. 

Baccbus, buste couronné de pampres et de rai- 
sins. — La tête ici est carrée et les jeux, au lieu 
d'être ronds et à ras du visage, comme dans les 
Bacchus indiens, sont renfoncés; la barbe naturelle 
en grosses mèches, le front carré sous son ban- 
deau, la bouche mi-ouverte. 

Buste de femme à chevelure très ondée sur le front. — 
La raie du milieu semblant dissimulée autant que 
possible, le reste de la chevelure fait couronne 
tout autour de la tête, l'extrémité est cachée. Au- 
dessus des bandeaux ondes, ou mieux au-dessus 
de la partie de la chevelure ondée, deux cordes, 
puis deux petites tresses minces qui font la cou- 



21 6 NOTES DE VOYAGES. 

ronne; la troisième tresse se trouve en partie ap- 
partenir à la couronne et en partie aplatie dessus. 

Plotine, femme de Trajan. — Longue figure 
régulière et froide, nez long (restauré), longs 
sourcils droits, peu arqués. La chevelure est di- 
visée en deux parties bien distinctes; le chignon, 
en plusieurs tresses, est tordu et attaché ensemble 
sans peigne. Sur le devant, étage à sept degrés, 
dont l'ensemble fait une visière plantée le plus 
droit possible, à peu près sur la même ligne que 
le front; le dernier et l'avant-dernier, à partir d'en 
haut, sont des rouleaux très réguhers; le premier 
à partir d'en bas est un rouleau aplati, terminé de 
chaque côté par deux petites papillotes tombant 
sur les tempes (pour faire, comme effet et vu de 
face, l'office de pendants d'oreilles ?); le deuxième 
et le troisième rouleau sont ronds, ceux du milieu 
un peu moins symétriques. 

Julie, JiUe de Titus. — Ressemble au précé- 
dent, comme traits et comme coiffure. La coiffure- 
visière est plus régulière encore, est terminée par 
quatre petites papitlotes de chaque côté sur les 
tempes. 

Buste d'impératrice à coiffure-visière double. — La 
coiffure sur le front est complètement double et 
den telée en queue de paon ; la seconde , plus haute , 
apparaît derrière la première (celle qui est immé- 
diatement sur le front). 

Julia Pia, buste vilain. — Epaule et moitié du 

sein gauche découverts; les cheveux, simplement 

peignés, collent sur la tête et vont jusqu'à l'oreille; 

à partir de là, réunis en une large plaque tressée 

ui remonte en s'amincissant, jusque sur le sommet 

e la tête, et arrive carrément sur la raie du milieu 



ITALIE. 2 I 7 

qui les sépare sur le devant. La draperie est atta- 
chée sur l'épaule droite. 

Plautilla, buste. — Devait être blonde. Figure 
douce et fade, visage ovale, plein, un peu bouffi 
dans le haut; yeux à fleur de tête, la prunelle est 
levée en l'air, les sourcils arqués se réunissent par 
quelques poils sur le nez; petite bouche, petit 
menton, le front est plein vers le milieu, joli col. 
Les cheveux sont peignés naturellement. Derrière 
la tête, d'une oreille à l'autre une torsade qui 
descend comme le derrière d'un casque grec, pre- 
nant la forme du cou et s'appuyant sur les mas- 
toïdes, l'extrémité des cheveux est ramenée en 
cercles concentriques sur le col, cercles allongés, 
ovales. 

Agrippine, mère de Néron, buste médiocre. — 
Visage carré du haut , pointu du bas ; menton carré , 
en galoche; grands jeux ouverts. Sur le front, cinq 
rouleaux lâches et peu serrés entre eux, le reste 
est peigné naturellement; derrière la tête, des che- 
veux sont noués en catogan; sur le col, de chaque 
côté, deux petits rouleaux qui tombent. 

Agrippine. — Meilleur. Même tête, le travail 
ici est plus indiqué, le premier buste doit être 
l'ébauche de celui-ci. Le nez est un peu bombé au 
milieu, les pommettes sont plus saillantes. Elle est 
ici plus vieillie et plus belle que dans le buste pré- 
cédent. Les cheveux sont séparés sur le front en 
petites mèches ondées. 

Néron f buste. — Ressemble à sa mère, la figure 
est également très large du haut et pointue du bas ; 
dépression au milieu du front, proéminence de 
l'angle interne du sourcil. Les yeux sont rentrés et 
le nez un peu bossu comme celui de sa mère; le 



2 I 8 NOTES DE VOYAGES. 

menton est plus carré, en galoche; la bouche petite 
et a la lèvre inférieure large. De profil, la base du 
nez a une dépression considérable et la partie in- 
férieure du front avance dessus. Jolie tête puissante, 
couronnée de pampres. 

Cléopâtre. — Est-ce Cléopatre ? Petite tête mi- 
gnonne, pleine de gentillesse, joues pleines en 
haut, visage pointu du bas, petit menton, l'entre- 
deux des sourcils est de niveau avec la base du nez, 
plein. Ses cheveux sont disposés en 19 bandes pa- 
rallèles, tout autour de sa tête, en long; bandes 
rondes, les cheveux sont en large de la bande, par 
derrière réunis en chignon rond. Physionomie 
éveillée et agréable; de profil, plus d'élévation 
comme caractère. L'oreille a été négligée, le trou 
est énorme. 

Agrippine , femme de Germankus, statue assise. — 
Dans une pose pensive et naturelle, les jambes 
étendues en avant, le mollet de la gauche sur le 
tibia de la droite; le sein est petit et très saillant 
sous la chemisette de dessus; elle tient sa main 
droite dans sa main gauche. Frisée en cheveux 
très bouclés, qui font presque comme des anneaux 
levés droit, et qui rappellent la frisure d'un caniche ; 
par derrière, ils sont rattachés en catogan. Travail 
des cordes qui attachent la sandale. 

Fille de Balbus. — Statue à cheveux d'un ton 
d'argile. La chevelure est petite, peignée naturel- 
lement et ondée, peinte en jaune, le ton est entre 
le roux et le jaune. Sa tunique à longs plis lui 
tombe sur les pieds, le vêtement de dessus est 
ramené et pris sous l'aisselle droite et collé ainsi 
contre le haut de la hanche droite. Figure ressem- 
blante, assez laide, nez un peu retroussé, pom- 



ITALIE. 2. 1 9 

mettes rondes, le bout du nez et le menton 
pointus. 

Fille de Balbus. — Autre selon le catalogue; est 
la même? Pire, moins de trace de peinture sur les 
cheveux, la couleur est moins vive. Le bras droit 
drapé est porté sur l'épaule gauche, la main droite 
couverte par la draperie (le pouce et l'index seuls 
paraissent) tient et semble présenter un pan du 
peplum, qui passe nombreux entre le pouce et 
l'index. 

Vieille femme très drapée, Viricia Arcbas, mère de 
Balbus. — La tunique tombe à phs droits sur les 
pieds; le bras gauche est collé au corps par la face 
interne de la main, et embobeliné par la draperie 
du peplum; il recouvre également le bras droit 
dont la main à demi fermée remonte vers la clavi- 
cule droite. Tout le vêtement, à plis secs et nom- 
breux, est tiré, collé sur le ventre et les hanches. 
Inscription. Effet désagréable. 

Ba/6u5 père (inscription). — Statue debout, dra- 
perie abondante, très amplement rejetée sur l'épaule 
gauche et supportée par le bras.Tête chauve , visage 
rasé. 

Marcus Nonius Balbus. — Figure ronde et insi- 
gnifiante, haut de la mâchoire saillant, tempes 
plates. La draperie énorme est rejetée sur l'épaule 
gauche, un bout vient passer par-devant, sous la 
partie de la draperie qui vient du côté gauche, la- 
quelle partie arrive sur le haut du ventre en forme 
de ceinture plissée. Ce même mouvement de dra- 
perie se retrouve dans la statue en bronze de 
Marcus Calatorius, moindre qu'ici, il est vrai; 
la draperie de l'autre est portée sur l'épaule 
gauche et l'avant- bras gauche, autrement tout 



2 20 NOTES DE VOYAGES. 

tomberait, et cet amas de plis transversal ne pour- 
rait tenir. 

Nerva, buste. — Figure souffrante et mélanco- 
lique, chauve, front ridé, ayant seulement des 
cheveux sur les côtés de la tête, l'entre -deux 
des sourcils creusé, visage complètement rasé; une 
grande ride part d'au-dessus de chaque narine et 
entoure la bouche. Cuirasse à draperie boutonnée 
sur fépaule droite. Sur les épaules la draperie 
tombe en plis épais, carrés, longs, et séparés les 
uns des autres, terminés par des franges; ça tombe 
jusqu'au miheu du bras à peu près, ces franges 
sont-elles l'origine de la graine d'épinards? Sur le 
milieu de la poitrine, une tête ailée de singe. 

Caracalla, buste. — Très beau buste, la tête 
tournée vivement sur l'épaule gauche (nez res- 
tauré). Figure petite, carrée, animée; barbe et 
cheveux frisés; le travail de la chevelure, frisée en 
petites mèches naturelles, sans prétention, se marie 
avec celui de la barbe (peu fournie). La nuque est 
herculéenne, se continuant droit au col. Front bas, 
charnu, gras, ridé; sourcils épais, yeux enfoncés, 
ensemble brutal; l'entre-deux des sourcils très gras. 
Le regard fixe et soupçonneux, la draperie est 
attachée sur fépaule droite. 

Sénèque, buste. — Cheveux plats, en mèches 
tombant inégalement sur le front, visage maigre et 
ridé, pommettes saillantes, nez un peu de corbeau, 
la bouche mi-ouverte. Figure chagrine, ergoteuse, 
spirituelle, inquiète. 

Philosophe, tête d'un inconnu. — Est la tête que 
l'on donne sur les pendules de médecin comme 
étant celle d'Hippocrate, ayant sur fépaule trois 
pHs épais et ronds, en forme de collet d'habit un 



ITALIE. 22 1 



peu. La tête est avancée en avant, au bout du col 
qui est long. Figure sans barbe de vieillard chauve. 

Euripide, deux bustes. — Fort belle tête, la 
tempe est considérablement déprimée, le front 
monte ensuite et s'élargit, l'arcade sourcilière sail- 
lante avec une bosse à l'angle interne de chaque 
sourcil, l'angle externe du sourcil saillant à cause 
du retrait des tempes ; la face est maigre et la pom- 
mette fait angle, le crâne très vaste par derrière. 
La chevelure, en mèches plates, courtes et rares 
sur le front et plus nombreuses sur les côtés, 
contribue à l'élargissement du crâne. Tête médi- 
tative et profondément philosophique plutôt que 
lyrique. 

Celius Caldus. — Très beau buste, d'un aspect 
sévère et élevé, bouche toute napoléonienne, 
joue maigre, tempes aplaties et partie supérieure 
du front très développée, surtout vers les coins; la 
chevelure est rare et courte, rejetée en arrière, 
faite en petites mèches plates; le nez, fort dès la 
naissance, est un peu tordu adroite; dans les jeux, 
restes de peinture bleue. 

Deux bustes d'hommes , casques en forme de casquettes 
de jocbey. — Un des bustes a par-dessus son casque 
une couronne civique; toute la mâchoire, jusqu'au 
niveau de la pommette, est protégée par une men- 
tonnière, rattachée sous le menton par deux rubans 
entre-croisés, se boutonnant à gauche. 

Roi Dace prisonnier, petite statue d'un style rus- 
tique. — Il est debout, la jambe droite a le gras 
du mollet appuyé sur le tibia de la gauche, le 
coude droit est sur la main gauche, et la main 
fermée sur la bouche. Pantalon, sandales, tunique 
et chiton, bonnet pointu d'où sort, sur le front. 



22 2 NOTES DE VOYAGES. 

une ligne de cheveux bouclés à petites boucles, 
trous dans la chevelure. Expression triste de la 
physionomie. 

Petite statue de Priape (Herculanum). — Remar- 
quable par l'expression forte de la figure, debout 
et nu, appuyé à un tronc d'arbre, la tête est 
baissée sur la poitrine; haut des bras et du torse 
puissant. La barbe, tourmentée largement, est divi- 
sée en quatre pointes qui tombent sur la poitrine 
et les épaules. Figure mouvementée et pleine de 
fantaisie. 

Deux Hermès terminés par des figures rustiques. — 
L'un complètement drapé, la forme du bras droit 
est seule indiquée dessous; la tête herculéenne, un 
peu inclinée à droite et d'expression triste. 

Hermès représentant un histrion. — Tunique et 
chiton, une ceinture large, visage épaté, barbe 
de satyre , répandue ; coiffé d'une sorte de turban en 
forme de cheminot. A la main droite une patère, 
tient de la gauche un cylindre creusé, comme 
serait un fémur évidé. 

Hermès à capuchon , indiqué comme un Hercule. 
— La tête sans barbe est puissante, surtout de 
profil, je l'avais d'abord prise pour une tête de 
femme. La tête est entourée d'un capuchon dont 
les deux côtés s'avancent en oreilles, sur la figure, 
à la hauteur des pommettes, laissant le haut de la 
tête découvert; le capuchon est terminé et noué 
sur la poitrine par deux pattes de lion. Bras vigou- 
reux. Sur les flancs une peau de lion, à la main 
droite un cylindre creusé (os?); la gauche (res- 
taurée) tient des fruits (pommes d'or du jardin 
des Hespérides). 

Petit satyre velu. — Le genou droit en terre, ses 



ITALIE. 22 



bras, à demi levés, croisent leurs mains qui sont 
portées vers l'oreille gauche. Formes dodues du 
premier âge, surtout dans les cuisses et dans les 
pieds, notamment celui de gauche dont le talon est 
relevé et les doigts levés en l'air. Tout le corps 
est couvert de poil très frisé, l'intérieur de chaque 
boucle a un trou. 

Diane Lucifer, statue. — Mauvaise. Marche le 
pied droit en avant, tenant un flambeau à la main. 
Son voile derrière elle fait conque et l'enveloppe 
de dos. Le pied très court et empâté, surtout sur 
le cou-de-pied. Cette statue n'a pour elle que le 
mouvement. Plis du chiton mouvementés, mais 
raides et durs. 

Groupe de deux hommes occupés à écorcber un san- 
glier. — Le porc tué a été jeté sur la marmite, sa 
tête pend derrière. Un homme, debout, tête carrée 
(trous dans la chevelure et autour des parties na- 
turelles), racle avec un tranchet les poils du san- 
glier; un second personnage sans barbe, la main 
fauche appuyée sur le rebord de la marmite, se 
aisse pour souffler le feu (joues enflées en souf- 
flant) et tient dans la droite un morceau de bois 
qu'il pousse sous la marmite. Tous deux sont nus 
et n'ont autour des reins qu'une peau d'animal 
pour se couvrir. Petit groupe un peu lourd, mais 
plein de vérité et d'amusement. 

Silène ivre, petite statue. — C'est un personnage 
rustique, appuyé sur une outre pleine et ouverte. 
La tête est mclinée sur la poitrine; la barbe, en 
tire-bouchons, avec des trous, fait de loin l'effet de 
madrépores? 

Diane, petite statue charmante. Elle marche le 
pied droit très en arrière. Tuyautés, plats du vête- 



2 24 NOTES DE VOYAGES. 

ment de dessus, dont la bordure est encore peinte 
en rose violet. Une petite chevelure ondée (par 
derrière nouée en catogan) encadre le visage; un 
diadème avec des boutons roses. Deux mèches 
naturelles sur chaque épaule. Le baudrier, partant 
de l'épaule droite, lui passe sur la poitrine. Phy- 
sionomie souriante, pleine de charme. 



BAS-RELIEFS. 

Sous la porte, deux trirèmes (Pompéi). — Sur 
l'une, 25 rames; sur l'autre, 20. Sur la trirème 
de gauche en entrant, il j a à l'avant un homme 
debout, nu; sur la trirème de droite est la poupe, 
une sorte de petite cachette ou dunette. Le corps 
des hommes se voit Jusqu'au coude, le bordage 
paraît épais; pour gouvernail, une rame. Dans 
celle de gauche (partie malheureusement endom- 
magée), le patron a l'air de la manier avec des 
cordes; dans celle de droite, il j a des tenons de 
chaque côté du gouvernail en haut, comme des 
bras pour manier cette rame à très large palette. 

Chasseur en re/30^ (Pompéi). — Rappelle le guer- 
rier de style grec primitif qui est à Athènes dans 
le temple de Thésée, un peu moins sec cependant, 
moins pur comme style. Il est vu de profil et le 
corps est fait de trois quarts ; de même on voit la 
rotule de la jambe droite, et le pied de cette même 
jambe est complètement de profil (vu par le côté 
extérieur du pied). Le mollet de la jambe gauche 
(de même que les deux rotules) est très indiqué, 
très détaché de l'os, la clavicule et les tendons du 
col saillants, la barbe en pointe. La tête est ce qu'il 



ITALIE. 225 

jade plus caractéristique comme style. II s'appuie 
sur un long bâton posé sous son aisselle gauche, 
où il a ramené les plis de son vêtement pour faire 
coussinet et empêcher le bâton de le blesser. A ses 
pieds, son chien lève vers lui sa tête dans un mou- 
vement, la tête est à l'envers; les pattes du chien 
étudiées, ongles très saillants. Au poignet gauche, 
un poignard; près de cette main, dans le mur, 
collée, suspendue (comment?), une petite fiole 
ronde. 

Bas-relief mitbriatique. — Lourd et vilain. Gran- 
deur : petite nature. Un homme en bonnet phry- 
gien, tunique, chiton, manteau (envolé au vent 
par derrière), appuie son genou gauche sur le tau- 
reau (les cornes manquent) que le serpent mord 
à l'épaule gauche; le chien saute à son poitrail. 
Aux deux angles supérieurs du tableau, deux têtes 
de femmes : celle de droite a un croissant sur le 
front, celle de gauche une couronne en fer de 
lance; sous celle-ci, un oiseau (geai?). Aux deux 
angles inférieurs, deux petits bonshommes qui 
tiennent à la main un instrument de musique (?). 
Exécution détestable, l'homme à droite plus petit 
que le chien, quoique celui-ci soit à un plan plus 
reculé. Inscription dont la première partie est sur 
la bande supérieure du cadre et la seconde sous 
celle d'en bas : omnipotenti deo mithr/E appius 

CLAUDIUS TYRRHENIUS DEXTER V. G. DEDICAT. 

Bas-relief mitbriatique. — Mauvais. Deux Amours 
sacrifient chacun un taureau ; au milieu du tableau 
une sorte de candélabre; autel, ayant sur chacune 
de ses faces pour ornement un hippocampe. Le 
Génie ailé, un Amour, a le genou gauche appuyé 
sur le garrot de l'animal, dont la jambe est pliée 



226 NOTES DE VOYAGES. 

SOUS soi; le Génie est armé d'un glaive, celui de 
l'Amour de droite cassé. Intention d'étude dans les 
fanons des taureaux, très en relief, aigus. 

Bas-relief mitbriatique. — Le taureau, queue re- 
troussée, en colère, se cabre; l'homme, le genou 
appuyé sur le garrot, est complètement monté 
sur l'animal et le tient par les naseaux. A chaque 
angle supérieur du cadre, une tête de femme; 
celle de gauche est coiffée de rayons, sous elle 
un oiseau sur un rocher; la femme de droite a un 
croissant sur la tête. A chaque angle inférieur, un 
homme tenant un flambeau , renversé chez l'homme 
de gauche, élevé chez celui de droite. Le chien 
saute au poitrail du taureau , le serpent le mord à 
l'épaule. 

Deux chameaux sur l'eau (Pompéi). — Ce sont 
des chameaux syriens; feau coule de la bouche 
d'un fleuve; fun des chameaux est sur un radeau. 

Nègre sur un char, petit bas-rehef. — Tête nue, 
figure camuse, cheveux courts et crépus, il se 
penche vers les chevaux et a fair de leur tendre la 
main; un homme portant un glaive au côté, à pied 
devant les chevaux, a l'air de les tirer à lui comme 
pour les faire partir; les chevaux sont écorés sur 
les jambes de devant, et reculent. Sur le poitrail du 
cheval de droite (le plus en vue), pour ornement 
une très large figure épatée. 

Sacrifice (Œdipe assis et voilé avec Antigone?), 
petit bas-rehef. — Debout, une femme, de chaque 
main, tient un long faisceau; un homme, assis et 
voilé, tenant un faisceau; devant lui, autre homme 
(à droite), ceinture par-dessus le chiton, barbe, 
turban (?), verse du hquide sur le feu; à gauche, 
un arbre. 



ITALIE. 227 

Un homme et une femme sur le même cheval (Ca- 
prée). « On croit que c'est Tibère avec une de ses 
maîtresses!!» (Catalogue). — La femme est de- 
vant l'homme qui, tout nu, porte seulement au 
cou un collier; la femme, n'ayant qu'un drapeau 
au bas des hanches, tient un flambeau qu'elle 
dirige vers un arbre; un esclave tâche de faire 
avancer le cheval, qui s'arrête sur la jambe droite; 
à droite, un arbre; de l'autre côté de l'arbre, 
debout, sur un piédestal enroulé d'une guirlande, 
un enfant nu, portant des fruits. Morceau joh, 
quoique la sculpture ne soit guère bonne et d un 
style licencieux; quoiqu'il n'ait rien d'obscène, il 
a une corruption interne. 

Festin d'Icarius. — Le fond représente une mai- 
son avec des fenêtres; vue par l'angle, on la voit 
dans tout son côté et de face, les toits sont en 
tuile; plus près de vous, une seconde maison, ou 
corps de logis plus bas et, dedans, une chambre 
ouverte, tentures aux murs. Sur un lit, un homme 
est sur son séant et se détourne; couchée sur le 
même ht que lui, une femme, appuyée sur 
le coude et le menton reposant sur sa main; de- 
vant eux, une table chargée; aux pieds du ht, un 
candélabre. L'homme se soulève de son coussin 
et fait signe d'entrer à un personnage nouveau 
venu, auquel un petit Faune (queue en trompette) 
dénoue sa sandale. Le gros et grand personnage, 
très barbu, a l'air endormi, un autre Faune le 
soutient, le bras gauche du dieu fait toit sur sa 
tête. En dehors de la porte, quatre autres person- 
nages dans un couloir : un jeune homme, cou- 
ronné, tout nu, et portant un bâton démesuré- 
ment long (terminé par des fleurs et des épis et 



221 



NOTES DE VOYAGES. 



orné en haut d'une banderole nouée), a l'air de 
vouloir repousser du pied un gros Silène botté, 
dont la robe retroussée montre exprès le phal- 
lus, et qui souffle, ivre, dans une double flûte; 
derrière lui, un jeune homme (très joli), sur la 
pointe des pieds, se détourne en souriant vers 
une femme (pose suppliante? tête très levée) 
qu'un cinquième personnage (sans tête) tient par 
la taille. 

Deux esclaves en marbre phrygien. — Portant des 
vases carrés sur le dos, ils fléchissent sous le poids 
et mettent un genou en terre; les pieds et les 
mains noirs. Le marbre imite à l'œil la bigarrure 
d'un vêtement étranger. 

Sarcophage bas-relief représentant un mariage, — 
Treize personnages et deux petits. L'action semble 
divisée en trois parties distinctes : i" En partant 
de l'angle gauche, cinq hommes, qui sont : deux, 
un, deux, celui du milieu plus drapé et plus 
jeune fait centre, il tient à la main un rouleau et 
se détourne vers l'homme qui est à sa droite; 
2° Trois personnages, deux hommes d'âge sem- 
blable, celui de gauche tient un rouleau; entre 
eux deux, un homme, barbu, parle et se tourne 
vers l'homme de droite; 3° Trois femmes et deux 
hommes; la première pose une couronne sur la 
tête d'une jeune fille à visage mélancolique, vis- 
à-vis de laquelle un jeune homme barbu, qui la 
regarde. Entre ces deux personnages, une ma- 
trone qui se tourne vers le jeune homme; derrière 
celui-ci, un homme, torse nu, amulette au cou, 
et tenant à la main une corne d'abondance. Que 
signifient deux petits bonshommes (tête absente) 
qui viennent comme hauteur au genou des autres ? 



ITALIE. 229 

le premier (à gauche) est placé entre le qua- 
trième et le cinquième personnage de gauche, le 
deuxième est au bas de la femme qui pose la cou- 
ronne sur la tête de la jeune fille, ils sont tous 
deux debout et de même mouvement que les 
autres personnages. 

Diane d'Epbhe, couronnée de murs avec trois 
portes. — Sur le disque qui est debout derrière 
sa tête, lions ailés de chaque côté qui sont un, 
deux, un; une grosse guirlande de petites roses 
fait le tour de la poitrine en demi-couronne. Sur 
la poitrine, constellations? (les Gémeaux sont 
sculptés en large, une femme (la Vierge?), le 
Scorpion , une femme) ; au-dessous de la guirlande, 
collier de glands de chênes. Sur chaque bras, trois 
lions qui tournent la gueule vers la déesse. 

Elle a 20 mamelles, d'inégales grandeurs; la 
gaine du corps divisée en trois bandes, celle du mi- 
lieu et deux latérales, chaque sujet dans son petit 
cadre. 

Première bande en descendant : i" carré, lions 
ailés la jambe repliée sous eux; 2* carré, idem; 
3" carré, idem; 4* carré, trois cerfs, jambe repliée; 
^^ carré, deux taureaux; 6" carré, abeille. 

Bandes latérales : f carré en descendant, une 
femme ailée ; le torse finit en haut des cuisses dans 
une espèce de conque qu'elle tient elle-même de 
ses deux mains; 2° carré, un bouton, rosace et un 
papillon en dessous; 3* carré, une femme comme 
la précédente; 4' carré, griffon à tête de femme, 
vu de profil; 5^ carré, abeille; 6^ carré, rosace ou 
rose épanouie. 

Deuxième file à gauche : i" carré, sphinx 
femelle de profil; 2" carré, femme ailée, le corps 



NOTES DE VOYAGES. 



s'arrêtant dans une conque qu'elle tient à la main; 
3" carré, rosace; 4" carré, abeille; 5" carré, rosace; 
6* carré, est vide. 

Les deux bandes (chacune en deux files) laté- 
rales sont semblables, pieds, mains et tête de 
bronze, le reste d'albâtre oriental. 

Sortant de l'emmaillotement qui la serre, la 
draperie tout à coup s'évase en liberté et arrive 
jusque sur le milieu des pieds, qui en sortent, jus- 
qu'au bas du cou-de-pied environ. 

Cratère. — Mercure, coiffé du pétase et sans 
ailes aux pieds, apporte un enfant, Bacchus, à la 
nymphe Leucophoë, qui est assise et tend un 
lange pour recevoir fenfant. Derrière Mercure, 
et Te suivant, s'avance sur la pointe des pieds 
(il danse) un Bacchant soufflant dans une double 
flûte et portant sur fépaule gauche une peau de 
bête féroce, léopard ou tigre, aux ongles aigus; 
derrière lui, une femme échevelée, la tête ren- 
versée et portant le menton au vent, joue d'un 
grand tambourin; derrière efle, un Bacchant, 
peau de bête féroce sur l'épaule et tenant à la 
main un long thjrse surmonté d'une pomme 
de pin. 

Derrière la Nymphe (Mercure vient du côté 
gauche, la Nymphe est à droite), trois person- 
nages, debout, portant également un long bâton 
surmonté d'une pomme de pin, sont debout dans 
une attitude cahue, au repos. La troisième femme 
(en partant de la Nymphe) a le torse nu et appuie 
sa main droite à un tronc d'arbre qui la sépare de 
la seconde. A la chaussure, le second personnage 
peut-être un homme? il me semble y avoir des 
sortes de bottes. 



ITALIE. 231 

Sur le cratère, entre Mercure et la Nymphe, 
en haut se lit : 2aX7r«yi; Aôvvaio? siroitjo-e. Ce beau 
vase a longtemps servi sur la place de Gaète à 
amarrer les barques ; la corde a usé tous les per- 
sonnages aux cuisses, il fut ensuite transféré 
dans la cathédrale de cette ville, où il servit de 
baptistère. 

Apollon et les Muses, bas-relief composé de trois 
femmes et d'un homme. — A gauche, une femme 
debout, ayant un long vêtement léger qui se sé- 
pare au haut de la cuisse gauche et fait fente , tient 
dans sa main des cymbales dont elle va frapper; 
elle se détourne tout à coup vers Apollon, en frô- 
lant sa tète sur son bras. Apollon, le corps porté 
vers la partie droite, du côté oia est la femme, 
étend sa main droite (qui passe sur le col de la 
femme); cette main porte le grattoir de sa lyre, 
le bas de son poignet s'appuie sur le dessus de la 
main de la femme; de la gauche il tient sa lyre 
(énorme montant en forme de cornes de bœuf) 
dont il jouait tout à l'heure. II est un peu appuyé 
le dos au mur, dans une pose pleine d'aban- 
don, il est nu, son vêtement est derrière lui et 
fait draperie contre la muraille; ventre, et poi- 
trine fort belle, gracieuse et forte; la tête est 
restaurée. 

Sur un lit sont deux femmes, la première a la 
jambe droite repliée sous elle, le genou est très 
étudié; elle est nue, sa draperie s'est dérangée 
dans le mouvement qu'elle fait pour aller toucher 
le bas de la lyre d'Apollon, qui est occupé avec 
l'autre femme et complètement tourné vers elle; 
cependant elle détourne un peu la tête pour 
écouter une troisième femme qui, à genoux sur le 



232 



NOTES DE VOYAGES. 



Ht et tenant une Ijre de la main gauche (Ijre sem- 
blable), vient de se lever tout à coup (d'après les 
plis amassés et qui viennent de tomber sur le mi- 
lieu de ses cuisses) dans un mouvement rapide et 
s'avance vers elle. 

Charmant morceau, bas- relief complètement 
sorti; la sculpture est peut-être un peu longue, 
mais cela contribue à l'élégance. Les seins des 
femmes fort écartés, les côtes se voient sous la 
chair, admirable ventre de la femme qui tend le 
bras (la seconde). 



POMPEI. 



AMPHITHEATRE. 



Deux entrées, une du côté du Vésuve, une 
autre du côté de Castellamare. Pour arriver sur 
l'arène, il faut par toutes les deux descendre; l'en- 
trée tournée du côté du Vésuve avait une rampe, 
ce qui se reconnaît à des trous placés dans le dal- 
lage et destinés à tenir les bâtons qui supportaient 
la rampe; l'autre entrée n'arrive pas droit sur 
l'arène, elle fait un angle. En entrant par le côté 
du Vésuve, il y a plus de gradins conservés à 
gauche qu'adroite, c'est la partie qui est du côté 
de Castellamare qui a moins souffert; ses construc- 
tions supérieures existent encore. 

Les gradins, à partir du haut, sont au nombre 
de i8, puis un petit couloir de circulation pour 
les gens qui avaient à se placer sur ces gradins; le 



ITALIE. 233 

couloir est fermé par un mur au-dessous duquel 
sont 12 gradins. En bas de ces gradins, un couloir 
fermé par un mur au delà duquel sont, au milieu 
seulement, 4 gradins très larges. Vers les deux en- 
trées, de chaque côté, ce ne sont plus 4 gradins, 
mais 5; l'escalier qui amenait les spectateurs de 
ces quatre et de ces cinq gradins, pénétrait d'en 
dessous et se dégorgeait en dedans, de manière 
qu'il n'y ait aucune confusion , c'étaient les entrées 
à part. 

Sur le côté gauche en regardant le Vésuve 
existe une petite porte, c était par la que 1 on tai- 
sait entrer les bêtes féroces dans la cavea; l'entrée 
donnant sur Castellamare était celle des gladia- 
teurs (?) (à ce que nous dit le cicérone), on les 
emmenait par I entrée d'en face, celle qui a la 
rampe. II est à remarquer que les gradins sont 
entaillés pour les pieds, afin que les spectateurs 
du rang supérieur ne gênassent point ceux qui 
étaient assis en dessous. 

La partie supérieure de l'amphithéâtre est un 
mur circulaire, creusé de portes voûtées; au- 
dessus de ce mur en retrait, piliers de briques 
et de pierres, ruines d'un ordre supérieur; ce 
deuxième ordre n'existe que du côté de Castella- 
mare. Ces portes ici ouvrent sur la campagne, qui 
se trouve de plain-pied par derrière, le mur est 
plein pour pouvoir soutenir le second ordre. 



PETIT THEATRE. 

Sur la scène, large de quatre pas, trois portes, 
une de chaque côté et une plus grande au milieu; 



234 NOTES DE VOYAGES. 

de plus, à chaque bout, deux petites, bouchées 
du côté de la scène, mais qui se voient encore 
très bien du coté du postscénium. Le postscénium 
a cinq grands pas et est donc plus large que le 
scénium. Il y a sur le scénium deux grandes 
portes latérales, de même hauteur que la porte 
du milieu du fond. 

Le public entrait par deux grandes portes laté- 
rales, voûtées, au-dessus desquelles est une tri- 
bune (c'est là le podium), une pour le préteur, 
une pour les vestales. Cette tribune est ainsi com- 
posée : d'abord une plate-forme, large de trois 
pas, puis des gradins allant en montant Jusqu'au 
mur. 

A quoi servait l'espèce défasse, entouré d'un double 
mur et large de deux pieds et demi environ, qui est à 
l'avant de la scène ? était-ce pour rouler les toiles ou 
pour mettre les musiciens? Qu'y avait-il dans la 
cavea même? 

Les quatre derniers gradins d'en bas sont plus 
larges et séparés des supérieurs par un mur; au 
delà de ce petit mur, gradins et escaliers pour le 
public, il y a six escaliers. Au bas de chaque esca- 
lier des côtés, celui qui longe le mur extérieur au 
Podium est une cariatide d'homme (terminant 
escalier) qui supporte une tablette sur laquelle 
sans doute était une statue. 

Devant cette cariatide est l'entrée du couloir 
qui circule derrière le mur séparant les quatre 
grands gradins; ce mur est terminé à ses bouts par 
un sphinx correspondant aux cariatides. 

On arrivait de suite aux gradins supérieurs du 
théâtre par un escalier extérieur compris entre 
deux murs. 



^ 



ITALIE. 235 



GRAND THEATRE. 



Le postscénium est plus étroit et la scène plus 
large, elle s'ouvrait également sur le postscénium 
par trois portes; ainsi il y avait une porte plus 
grande au milieu, flanquée en avant de deux pi- 
ners, ou plutôt piédestaux qui devaient supporter 
des statues. 

Ce mur, se courbant, s'avançait et son avancée 
semble destinée à supporter quelque chose, sans 
préjudice des statues placées derrière, dans des 
niches; il y avait encore un retrait du mur, puis 
une avancée et une porte, après quoi une avancée 
et une retraite; enfin, sur les deux cotés de la 
scène, une porte latérale. 

Dans le fossé entouré d'un double mur qui est 
sur l'avant de la scène, il y a dans le sol des trous 
carrés, assez profonds; le long du mur qui regarde 
le scénium, entaillement carré longitudinal des- 
tiné (?) à recevoir des piliers carrés qui y au- 
raient été adossés; le peu de largeur de cet entail- 
lement ne permet pas de supposer que c'était 
la place destinée aux musiciens (?). Quant au 
côté extérieur de ce même mur, celui qui fait 
face aux spectateurs, voici ce qu'il présente (en 
le regardant le dos tourné au public) : au mi- 
lieu, une demi -rotonde, puis, de chaque côté, 
une petite niche carrée, un escalier de quatre 
marches (montant sur la scène? alors on passait 
sur le fossé, entre deux murs qui auraient été 
recouverts?), le mur, un pilier en briques, le 
mur. 



z^6 



NOTES DE VOYAGES. 



TEMPLE D'ISIS. 



Enceinte carrée, entourée de colonnes de 
briques recouvertes de stuc, colonnes cannelées 
et plus larges à partir du milieu; le bas est en 
rouge, le haut est en jaune. A l'entrée, deux 
piliers carrés, peints en rouge. 

A gauche, se voit une petite construction 
carrée, enduite de stuc, couverte d'arabesques, 
rinceaux et sujets dans les grands panneaux. 

Sur la face de l'entrée : un Génie ailé portant 
une boîte, homme et femme en vol, la femme vue 
de dos, l'homme vu de face, ayant des ailes aux 
pieds et entraînant la femme qui pose sa main 
droite sur son épaule; un Génie ailé. 

Des deux côtés de la porte : femme drapée ré- 
gulièrement, debout, cuisses et jambes rappro- 
chées et la draperie les entourant régulièrement, 
à plis obhques et larges; côté qui regarde le 
temple : Génies ailés mutilés; la quatrième face 
n'offre rien , elle a été complètement restaurée. 

A l'entrée de ce petit monument carré, à droite 
de sa porte (en la regardant), un large autel 
carré; de l'autre côté, en face, faisant vis-à-vis, 
une fontaine contenant à présent de l'eau du 
Sarno. 

Le temple est sur une plate-forme de quelque 
4 pieds, carré. De chaque côté, un pilier; on 
monte par un petit escalier de huit marches et 
l'on est sur la plate-forme, flanquée de chaque 
côté d'une niche ronde surmontée d'un tympan 
pyramidal. Sur cette plate-forme ou petit por- 



ITALIE. 237 

tique, deux colonnes de chaque côté de l'escalier, 
puis, sur les côtés (de la plate-forme), une ronde 
unie à gauche, une cannelée à droite. 

En face est la porte du sanctuaire, escortée des 
deux niches ci-dessus. Le sanctuaire est divisé en 
deux parties, c'est-à-dire que s'élève, dans toute 
la largeur de la pièce, une construction en briques 
à hauteur d'homme à peu près, telle qu'un long et 
haut fourneau de cuisine; le dessous de cette con- 
struction est voûté, c'est-à-dire qu'elle repose sur 
une petite voûte dans laquelle on pénètre par 
deux petites portes, hautes de deux pieds et demi 
environ. Sur le dessus de cette construction, au 
milieu, une borne carrée (piédestal? socle d'au- 
tel?). 

Sur les murs latéraux du sanctuaire, à mi-hau- 
teur, il reste des avancées de pierre (modillons 
sculptés, qui devaient supporter les poutres du 
plancher du second étage? ou des statuettes? s'il 
n'y avait pas de second étage). 

Les niches des deux côtés citées plus haut 
reposent sur une base très large qui ressort du 
plan extérieur de la plate-forme du temple, et 
extérieurement fait saillie sur cette ligne. — En 
dehors du mur du fond du sanctuaire est une 
petite niche, avec un tympan et décorée de rin- 
ceaux. 

Tout autour du carré qu'enferme la colonnade 
quadrilatérale, et en dedans d'elle, court une 
rigole pour fécoulement des eaux. Parmi les 
colonnes, sur leur ligne, entre elles, se voient des 
espèces de larges piliers en briques, à hauteur 
de la poitrine à peu près, avec, sur le dessus, une 
gorgerette de dégagement; il y en a deux sur la 



238 NOTES DE VOYAGES. 

ligne de colonnes qui regarde le mur de fond du 
sanctuaire, et un sur chaque côté. 



MAISON DU BOULANGER. 



'^Sl 



Le four est exactement comme les nôtres : une 
cheminée, une voûte au fond de laquelle on en- 
fournait par une ouverture carrée, et en dessous, 
au niveau du sol, une seconde voûte. Des deux 
côtés du four (de cette seconde voûte) sont, dans 
le sol, deux petites cuvettes ou vasques en ma- 
çonnerie. Les cônes des meules sont tous creusés 
par le haut; pourquoi? 



BAINS. 

Se composent de quatre pièces. On entre, par 
un corridor voûté, dans la première pièce, qui 
est un carré long, sorte de galerie voûtée, avec 
un banc tout autour de la muraille. Au bout de 
cette pièce s'ouvre, par une porte, le frigidarium , 
rotonde voûtée coniquement, ne recevant de jour 
que par en haut; une vasque ronde, en marbre, 
occupe toute cette pièce. Autour du mur, quatre 
niches rondes pratiquées dans le mur. Sur le hn- 
teau circulaire, au pied de la voûte qui court en 
dessus des niches, sont représentés en bas-rehefs 
des courses de chars (joh mouvement) et des 
hommes à cheval. 

Au fond, en face la porte, au miheu du mur, 
un bec, en bronze, carré et à ouverture étroite, de 
façon à laisser échapper l'eau en nappe. 




ITALIE. 239 

On descendait au fond de la vasque par deux 
marches assez élevées, ce qui permettait de s'as- 
seoir. 

La troisième pièce, parallèle à la première et 
s'ouvrant sur le flanc droit de celle-ci, est toute 
entourée de niches, séparées les unes des autres 
par des petites cariatides d'hommes nus, à visages 
rustiques et barbus, et qui ont des caleçons à 
petits losanges descendant comme des lames trian- 
gulaires l'un sur l'autre; d'autres de ces bons- 
hommes ont simplement un caleçon d'étoffe (ou 
de peaux?). Ces cariatides supportent un large 
plateau. Parmi les bas -reliefs en stuc de cette 
pièce, Ganjmède enlevé par l'aigle. 

La quatrième pièce, s'ouvrant sur la droite de 
la précédente, avait tout son sol chauffe d'en des- 
sous par des fourneaux; le sol est supporté par 
de petits piliers en briques. A droite quand on 
entre, il j a une vasque de marbre, carrée, 
en façon de grande baignoire; au fond de cette 
pièce, dans la demi-rotonde qui la termine, une 
vasque supportée sur un cône de pierre; du milieu 
de cette vasque s'élevait un jet d'eau. 

Cette pièce a trois ouvertures à sa voûte, deux 
de chaque côté et une au milieu; de plus, un œil- 
de-bœuf à sa demi-rotonde, et, en dessous de cet 
œil-de-bœuf, au-dessus de la vasque à jet d'eau, 
sort de la muraille une sorte de carré en maçon- 
nerie avec un trou au milieu, ce qui se retrouve 
dans la première et dans la troisième pièce, 
quoique, dans la première, le fond semble bou- 
ché. Etaient-ce des bouches de dégorgement pour 
la chaleur, ou des niches à lanternes? Ces carrés 
sortants sont très mal faits, et semblent (comme 



240 



NOTES DE VOYAGES. 



travail) ajoutés là après coup. La première et la 
troisième pièce ont au fond une fenêtre carrée. 



MAISON DU JUGE. 



On entre par un petit corridor donnant sur la 
rue. Sur le mur de droite de ce corridor, une 
femme jouant de la double flûte; dans la cour, 
à droite en entrant, un petit autel. 

A côté du corridor, ou mieux allée d'entrée, et 
dans le même sens, une petite pièce, carré long, 
logement du portier. La cour a, sur chaque côté, 
deux chambres; c'est dans la chambre de gauche 
qu'est représenté sur le mur de fond un Faune 
avec un prodigieux phallus rouge (inchné de côté 
pour qu'on puisse mieux le voir), caressant une 
femme qu'il étreint; la femme est couchée, lui 
debout. 

Au fond de la cour (Impluvium) , espace mo- 
saïque carré; au delà est le jardinet. A côté de la 
salle mosaïquée, à droite, grande pièce avec grandes 
peintures. Sur le mur de fond, un Triomphe de 
Bacchus ou d'Hercule : tête d'homme sur laquelle 
le héros passe le bras, il a sa tête prise sous l'ais- 
selle; une femme à droite, coiffée d'une peau de 
lion, tient la massue; un enfant, sur les épaules 
du dieu, lui souffle le son dans l'oreille avec une 
double flûte. 

Par un escalier, sur la gauche de la salle à sol 
de mosaïque, on monte dans le jardin et dans 
les nombreux autres appartements qui lui sont de 
plain-pied; sur le mur de droite de cet escalier, 
il y a peint un gros masque de femme et un paon. 



ITALIE. 241 

Au milieu du jardinet est un petit bassin de 
marbre, tout autour du bassin sont disposés des 
animaux qui le regardent : un canard, une vache, 
des petits chiens; plus loin, un lapin qui mange 
une grappe de raisin. Petit groupe d'un enfant reti- 
rant un caillou de dedans le sabot d'un Faune. 
Le jardin est décoré à ses angles d'hermès double : 
une tête de Bacchus indien et une tête de femme 
(ou de Bacchus adolescent, quoique cependant 
les traits du visage me semblent bien être ceux 
d'une femme). Au fond du jardin, une petite grotte 
factice, en mosaïque bleue avec des lignes de 
coquilles naturelles; au fond de ce berceau à voûte, 
un Silène appuyé sur une outre (sur un tronc 
d'arbre), d'oia sortait l'eau, qui cascadait sur un 
escalier à marches placé au bas du berceau et allait 
s'amasser dans le bassin. II est imposible de voir 
quelque chose de plus profondément rococo, le 
propriétaire de ce logis était en même temps un 
libertin. Quel bourgeois!! 



PŒSTUM. 

II j a trois temples à Pœstum : celui de Nep- 
tune , le plus beau , est au milieu ; celui de Cérès est 
le premier en arrivant, et la basilique est le der- 
nier; tous trois sont à droite de la route quand on 
arrive de Salerne. 

TEMPLE DE NEPTUNE. 

Dorique lourd, en pierre poreuse, de couleur 

16 



24^ NOTES DE VOYAGES. 

roussâtre; mais quelle différence avec le Par- 
thénon ! 

Le tympan est bas, l'entablement fort épais et 
dépassé par le dé du chapiteau, trigljphes avec 
guttae ainsi que sur les tablettes du larmier; il j a 
dix métopes. 

En comptant les 2 colonnes d'angle, 6 colonnes 
sur les faces, 14 sur les côtés. 

De chaque coté du naos, encore très visible à 
cause du surhaussement du terrain sur lequel 
il était, il j a un pilier carré, sans chapiteau, et 
finissant seulement avec une incurvation légère 
comme quelques pihers d'Egypte. Entre ces deux 
piliers, deux colonnes de même style que les 
autres. 

Les colonnes intérieures de la cella existent 
encore, il y en a 7 de chaque côté; un second 
ordre est encore debout sur elles, composé de 
3 colonnes d'un côté et de 7 de l'autre. 

Le bourrelet du chapiteau a en dessous trois 
raies circulaires; au-dessous de ces trois raies, 
quatre pouces plus bas environ , juste au haut du 
fût de la colonne, il y en a trois autres, mais bri- 
sées et faites dans le sens des cannelures de la 
colonne, c'est-à-dire arrêtées par l'arête montante 
de la cannelure. Ensemble lourd, mais puissant et 
solide. 

BASILIQUE. 



Dimension énorme du dé du chapiteau, qui 
dépasse de beaucoup fentablement; l'amincisse- 
ment des colonnes par le haut contribue encore à 
rendre cet effet plus frappant. 



ITALIE. 243 

18 colonnes sur les côtés, 9 sur les faces, en 
comptant les 2 colonnes d'angle. 

Au milieu du naos, ou plutôt du bâtiment 
même, il reste une colonnade de trois colonnes, 
avec leur architrave, et deux chapiteaux par terre. 
Le chapiteau a de largeur ma brasse (le chapiteau 
pris, bien entendu, de son sens le plus étendu, à 
savoir dans le sens du dé). Le bourrelet de ces 
chapiteaux semble très lourd; les colonnes sont 
presque bombées au milieu, car elles sont plus 
étroites à la base, c'est d'un effet désagréable. 

L'intérieur s'ouvrait par cinq colonnes, dont 
deux piliers carrés à chapiteau carré. 

Sur fentablement, intérieurement, il j a encore 
quantité de trous carrés pour les poutres de la 
toiture, qui allaient sans doute s'appujer sur la co- 
lonnade du miheu; ces trous sont placés sur la 
ligne de jonction des pierres, ligne qui correspon- 
dait juste au milieu du dé du chapiteau. 

La couleur générale de la basilique est grise. 



TEMPLE DE GERES. 

Les chapiteaux me semblent un peu moins 
lourds que dans la basilique. Cella plus haute; sur 
le côté gauche de la ceila, trois tombeaux chré- 
tiens; toit conique. 13 colonnes sur les côtés, 6 sur 
les faces. 



16. 



244 NOTES DE VOYAGES. 



ROME (1). 

Avril 1851. 



MUSEE DU COLLEGE ROMAIN DES JESUITES. 



I 



Petite collection de bronzes et d'ustensiles an- 
tiques très curieuse, provenant des fouilles opérées 
dans les domaines des Jésuites. Au milieu de la 
salle, quelques-unes des plus vieilles monnaies 
romaines et un très beau vase en bronze, en forme 
de seau, sur lequel est représentée au trait l'his- 
toire des Argonautes (?). Le sujet ne m'en paraît 
pas clair : un satyre, un fleuve ou une fontaine 
coulant de la bouche d'un hon, un vieillard atta- 
ché à un arbre. Le couvercle, plus beau encore 
comme dessin, représente une chasse au sanglier, 
au cerf. 

Petite statuette d'Atys. — Haute de deux pouces 
à peine, même costume que l'Atys du Musée Chia- 
ramonti au Vatican; sa chemise est ouverte des 
deux côtés sur le ventre, qu'elle laisse voir et 
qu'elle encadre circulairement; bonnet phrygien 
et pantalons. 

Un petit bœuf de Sennabar avec une bosse au 
garrot. 

Torse d'un petit squelette, les cotes et la poitrine 
très bien évidés et creusés. 

Amulettes. — Des jettatura, comme les mains 

Voir Correspondance, II, p. 56. 



ITALIE. 245 

modernes de Naples; deux têtes de bœufs ou de 
béliers à un seul corps, une tête à chaque extré- 
mité du cylindre figurant le corps, au milieu un 
anneau, comme pour passer fobjet à une corde. 
Quelques-unes des têtes de bœufs ont des cornes 
prodigieuses par rapport au reste. On en voit 
aussi de chevaux. 

Bracelets en fer, cercles roulés en spirales. 

Grandes plaques ou bandes d'airain surmontées d'une 
tête, sortes d'bermes. — Des mains sortent toujours, 
à hauteurs inégales; d'autres fois la main sailht de 
la plaque même, et non du bord, elle est alors en 
rehef dessus au lieu d'être sur le bord. 

A remarquer une, où les jambes, monstrueu- 
sement longues, sont indiquées; la main droite se 
trouve à la hauteur de la hanche et le coude est 
très en arrière; la main gauche, sortie du bord 
de la lame, tient un serpent. 

A côté, deux statuettes qui sont entre ce style et 
^étrusque le plus fruste. — Toutes deux ont un 
casque à ailes et à crête : le premier a une crête 
énorme sur son casque, il est serré dans un pour- 
point étroit ou cuirasse du bord duquel dépasse 
en dessous, comme une cotte de mailles, une 
chemisette, ce peut être un Mars (?); la seconde, 
une Minerve, marche et a les jambes très écartées 
et couvertes jusqu'en bas d'une chemise tirée et 
tendue par le mouvement des jambes. Ces deux 
statuettes n'ont pas d'épaisseur, on dirait qu'elles 
ont été aplaties, laminées; de quelque point qu'on 
les regarde, elles ne semblent jamais qu'un profil. 

Un soldat portant un chariot dans son dos, de la 
manière dont les Arabes portent le chibouk, si ce 
n'est qu'ici c'est sur le vêtement et non entre 



2^6 NOTES DE VOYAGES. 

le vêtement et la peau. Le timon s'engrène dans 
deux crampons fixés au dos du bonhomme, ça se 
retire à volonté. La statuette a environ lo pouces 
de hauteur et le char, en l'air, dépasse bien la 
tête de 4 bons pouces. II porte sur la tête une 
sorte de bonnet ne recouvrant pas les oreilles, 
coiffure molle, ayant en avant deux pointes levées 
qui se recourbent et avancent; au bout de ses 
bras tendus (les coudes sont appuyés sur la poi- 
trine) il présente un très grand bouclier rond, 
ayant à son centre une pointe (umbo). La sculp- 
ture qui a son point de départ dans les premières 
lames semble arrivée ici à la perfection de ce style, 
ça en sort presque, mais ça le rappelle? le Mars 
ci-dessus en serait la transition ? 



SAINTE-AGNES-HORS-LES-MURS. 

On arrive dans l'église, après avoir traversé une 
cour pleine de rosiers, par un escalier d'une cin- 
quantaine de marches espacées de cinq en cinq 
par de grands paliers; les murs sont couverts de 
place en place d'inscriptions rapportées. Au bas 
de l'escalier on fait un coude et l'on entre à droite 
dans l'église. 

Elle est divisée en trois nefs et a deux ordres. 
A remarquer une cannelure particulière : un bour- 
relet au milieu, puis une moulure droite de chaque 
coté du bourrelet, ensuite deux bourrelets, deux 
lignes carrées, et enfin la gouttière ou creux même 
de la cannelure. 

Mosaïque de l'abside. — Sainte Agnès au milieu , 
debout, nimbe, large étole d'or, robe d'un violet 



ITALIE. 247 

chocolat; elle a de chaque côté un homme ton- 
suré, tunique de même couleur que la sienne; 
celui de droite (qui est à sa gauche) tient un livre, 
celui de gauche une petite maison à deux étages 
(le second moins large) et dont l'entrée a des 
rideaux blancs disposés comme ceux de l'alcove 
d'un ht, c'est-à-dire en châle croisé; il porte, ou 
mieux il offre cette maison sur ses avant-bras. 



SAINTE-PRAXEDE. 

Mosaïque de l'abside. — Jésus-Christ au milieu, 
robe jaune d'or, à bandes rouges, tenant un rou- 
leau à sa main gauche, lève son bras droit; à sa 
gauche, un homme en blanc. Femme portant une 
double couronne, assez semblable de forme à 
un miroir turc qui serait creusé; ses yeux sont 
tout ronds, grands ouverts et regardent fixement; 
sur ses cheveux noirs un diadème de diamants, de 
ses oreilles pendent d'énormes boucles d'oreilles 
carrées d'en bas ; au bas de sa robe et au haut des 
bras, des étoiles rondes. Le troisième personnage 
est tonsuré, en blanc, et tient un livre; puis un 
palmier avec des dattes. 

A droite du Christ, homme en blanc qui passe 
son bras droit sur l'épaule d'une femme (celui qui 
est à gauche de Jésus fait le même geste) qui porte 
la même chose que la précédente; puis un homme 
portant une petite maison, mais qui n'est plus 
couronné du nimbe comme tous les autres per- 
sonnages, mais d'une sorte de quadrilatère bleu 
outremer qui lui entoure la tête; enfin, comme de 
l'autre côté, un palmier. Sur une branche du pal- 



248 



NOTES DE VOYAGES. 



mier se tient un échassier d'un ton brun doré, îa 
tête entourée d'un nimbe bleu dont la ligne exté- 
rieure du cercle est inégalisée triangulairement de 
pointes d'argent. 

Tout autour du Christ, de chaque côté, mon- 
tent à partir de ses pieds jusqu'à ses épaules 
quantité de choses (pains? poissons? nuages?), 
rangés les uns sur les autres et alternativement 
rouges et verts. Au-dessus de Jésus, ces espèces 
de saumons de couleur se représentent; là, ce sont 
évidemment des nuages; une main en sort tenant 
une couronne. 

Les pieds des personnages sont appuyés sur un 
sol d'or, au bas duquel coule horizontalement le 
Jourdain (^Jordanis). 

Sous cette mosaïque est une bande de moutons, 
comme à Sainte-Marie-du-Transtévère ; celui du 
milieu qui se trouve sous Jésus-Christ est entouré 
de nimbe et a une figure presque humaine, il est 
monté sur une sorte de disque vert, élevé de terre 
et supporté par quatre pieds qui ressemblent assez 
à des troncs d'arbres mal dégrossis. 

La chapelle oii l'on montre la colonne de la 
Flagellation, très puissante d'effet; à l'extérieur elle 
est décorée de quantité de petits portraits en mo- 
saïque. Expression presque elFrajante de portraits 
plus grands (alignés en face la chapelle de la Co- 
lonne), avec leurs grands yeux ouverts, blancs. 
Aux joues, pour imiter la couleur des pommettes, 
la mosaïque tranche en rouge sur la pâleur, comme 
du sang, et la rehausse. 

J'étais tellement occupé de ces prodigieuses i 



ITALIE. 249 

mosaïques, que je n'ai presque pas vu le tableau 
de h Flagellation de Jules Romain , dans la sacristie ; 
il ne m'a pas frappé , et je suis ressorti. Qui est-ce 
qui a étudié le byzantin? 



SAINTE-MARIE-MAJEURE. 

Mosaïque de l'abside. — Jésus et la Vierge sur 
un beau et large triclinium; il lui pose la couronne 
sur la tête, c'est un roi et une reine, ils ont chacun 
un tabouret sous leurs pieds. 

De chaque côté, trois hommes, nu-tête et nim- 
bés, s'avancent, chaque groupe précédé d'un petit 
évêque à genoux. 

Jésus et la Vierge, sur leur triclinium, sont dans 
un grand rond d'or; sur les flancs de ce rond, 
chœur d'anges nimbés, aux ailes de couleur, h 
genoux, et étages les uns sur les autres, en per- 
spective. 

De chaque côté de la mosaïque, dans les angles , 
un grand arbre, candélabre à arabesques régu- 
Hères au Heu de branches, et sur ces arabesques 
ou rinceaux sont perchés de grands oiseaux, 
paons, aigles, poule, un perroquet (?). 

Jusqu'à l'endroit de la courbe, l'arbre est orné 
de trois espèces de bracelets. 



CORSINI. 

MuRiLLO (La Vierge de). — Elle porte le Bam- 
bino sur la cuisse gauche, dont le pied est posé 
sur une marche; le genou droit, plus bas par con- 



250 NOTES DE VOYAGES. 

séquent, est éclairé, la lumière tombe dessus. 
Elle le tient du bras gauche, et la main gauche est 
appuyée sur son épaule gauche; de sa main droite 
avancée elle retient un linge blanc qui passe sur 
le ventre du Bambino, le poignet de cette main 
est à nu; au delà du poignet, Ta chemise blanche 
retroussée et la doublure bleu pâle de sa robe 
violette. Un jfichu jaune est sur son épaule, trans- 
parent à mesure qu'il descend, et laissant passer à 
travers lui la teinte enflammée de la robe. La robe 
est ouverte pour donner à teter et le sein gauche 
à nu; c'est un sein poire, petit, chaud, d'une incon- 
cevable beauté comme douceur et allaitement. 
Belle ligne qui descend du col jusqu'au bout de 
ce sein. La tête est un peu tournée vers le côté 
droit et il y a une ombre sur la mâchoire de ce 
cote. 

C'est une tête ronde, ayant autour d'elle sur le 
front (ils ne descendent pas sur les tempes) des 
cheveux noirs de suie avec un ton roux brun par- 
dessus; derrière la tête et en contournant la ligne 
extrême, un voile grisâtre amassé en bourrelet 
irrégulier. Les jeux sont noirs, calmes, purs, 
vrais, regardent d'aplomb et descendent en vous. 
Des tons un peu bleuâtres entre les sourcils au 
haut du nez, le nez droit, fin, les narines petites, 
la gouttière du nez à la lèvre est très creusée, la 
bouche petite, fort dessinée, petit menton rond. 

L'enfant ressemble à sa mère : même couleur 
de cheveux mais plus clairs, le blanc des yeux 
bleu et la pupille très lumineuse; la poitrine est 
large et d'une anatomie splendide comme force 
et vérité, c'est bombé, plein et carré par les deux 
lignes externes. Bon petit bras gauche, dont la 



ITALIE. 2 5 I 

main s'appuie sur le revers de la chemise de sa 
mère. Son linge lui cache la fesse gauche comme 
le ventre, et passe ensuite sous Te jarret droit. 
Sa jambe droite est toute allongée (plante du pied 
vue) sur la cuisse gauche de sa mère; il est assis 
sur le manteau bleu qui couvre cette cuisse et qui 
est parti plus haut du bras gauche, dans l'ombre. 

Fond : à droite, derrière Jésus, une sorte de 
piher grisâtre; derrière la Vierge et au-dessus, 
nuage gris, épais; elle est assise sur un banc de 
pierre d'où s'élève, derrière, un petit arbrisseau 
à feuilles brunes. 

HoLBEiN. Luther (6^ ch. ) , petit portrait. — Toque 
noire, houppelande violette à phs longitudinaux 
réguliers et à collet droit, cheveux grisonnants 
coupés carrément et tombant plus bas que les 
oreilles, grosse figure grasse, à chair molle, double 
menton, nez épaté du bout; largeur de la pau- 
pière supérieure; l'air bonhomme rehaussé par une 
sorte de fierté rustique, œil brun. 

HoLBEiN. La femme de Luther, petit portrait. — 
Coiffe blanche et bonnet à grandes barbes carrées 
par-dessus, tombant sur les épaules; figure blanche 
et ridée, de 55 à 60 ans et plus; peu de sourcils; 
expression douce et souriante. 

Van Dyck. Portrait d'homme chauve, au front 
très éclairé, grand rabat de guipure. Toile d'effet. 

MuRiLLo. Portrait d'homme à grands cheveux noirs. 
— Soin du dessin de la bouche, très beau comme 
éclat de la pâleur, rouge dans le coin de l'œil. Les 
moustaches sont ainsi : la lèvre supérieure est ra- 
sée, sauf un léger fil de poil, qui prend le plus 
près possible du bord interne de la cloison du nez, 
descend verticalement pour arriver au coin de la 



NOTES DE VOYAGES. 

lèvre, la moustache décrit ainsi un accent circon-' 
flexe très ouvert et laisse voir parfaitement toutes 
les finesses de la lèvre. (A propos de la ma- 
nière de porter les moustaches à l'époque de 
Louis XIII.) 

Rembrandt. Portrait de vieille femme. — De face, 
ridée, terreuse, avec un voile noir sur la tête lui 
descendant jusqu'au milieu du front, et tombant 
sur chaque épaule. 

Titien? Philippe II, portrait, jusqu'au haut des 
cuisses. — Pourpoint noir doublé de fourrure 
grise, la main droite appuyée sur une table, la 
gauche sur le pommeau de son poignard. 

Bien moins beau que celui de Naples, quoique 
ce soit tout à fait le même visage et la même 
taille. 

La face a un vilain ton gris, pareil à celui de la 
fourrure, et quelque chose de terne qui ne me 
semble pas devoir être du Titien ? 

Callot. La vie du soldat, douze petits tableaux. 
— L'arbre aux pendus : à un seul arbre il y en 
a vingt d'accrochés, un vingt et unième est sur 
l'échelle, précédé du bourreau et suivi d'un moine 
qui lui montre un crucifix, tandis que lui, les 
mains jointes, regarde au loin dans la campagne. 

Au pied de l'arbre, un moine en exhorte un 
autre qui va tout à l'heure j passer à son tour, 
il écoute à genoux. De l'autre côté de l'arbre, à 
droite, deux hommes, deux condamnés, en che- 
mise, jouent aux dés sur un tambour; à droite au 
premier plan, un moine, un crucifix à la main, 
confesse un condamné, debout comme lui. 

Les condamnés sont en chemise et en culotte, 
mais les pendus n'ont plus rien que la chemise. 



ITALIE. 253 

Homme pendu par le milieu du corps, la tête et les 
pieds retombant, les mains derrière le dos : à gauche, 
quatre hommes en chemise, les mains attachées 
derrière le dos, sont à califourchon sur un cheval 
de bois, assez haut pour dominer la foule. 

Des soldats rangés semblent braquer leurs 
fusils vers la poterne 011 est accroché le patient 
dans la position susdécrite; foule de soldats, ré- 
giments en ligne. 

Potence : un pieu supporte un bras terminé d'un 
bout par une corde et de l'autre par le patient 
pendu; cette corde s'enroule à un cyhndre, qui a 
l'air de faire s'abaisser et s'élever le bras de la po- 
tence. On monte à cette potence par une échelle. 
La corde peut-être glissait sur le bras de la po- 
tence, et le supplice consistait à le monter et à le 
descendre continuellement. 

Le cheval de bois sur lequel sont les condam- 
nés était sans doute une espèce de pilori. 



CAPITOLE. 

Bustes. — Un Baccbus indien, et comme les 
plus vulgaires, c'est-à-dire avec le nez à lignes 
carrées sur le pied duquel (buste-hermès) : 
nAATON. 

Buste de femme, avec deux mèches sur les épaules, 
une sur chaque, et la coiffure en petits vignots 
(deux rangs) comme les bustes-indiens, avec cette 
inscription : SAHOO EPE2IA2. 

Faune avec des raisins et le pedum; à la place 
des carotides, deux petites loupes oblongues, 
comme aux Studi. 



2 54 NOTES DE VOYAGES. 

FARNÉSINE. 
(a* chambre du i" étage, en face la fenêtre.) 



Jean Antoine dit le Sodome. Alexandre offrant 
la couronne à Roxane, fresque. — Roxane est 
assise sous un lit à colonnes cannelées et à ri- 
deaux rouges, des Amours lui retirent sa chaus- 
sure, les seins sont voilés d'une gaze blanche que 
va oter un Amour; derrière le ht, trois femmes : 
une négresse à bracelets d'or, une autre de dos 
qui porte un vase sur sa tête, une autre qui 
s en va. 

Elle se déshabille, elle retrousse sa draperie 
jaune. Déhcieuse tête blonde, pleine de luxure, 
rêveuse; l'œil est nojé de langueur lascive, le 
ventre, vu sous la gaze sur laquelle par le haut 
circule un filet d'or, est tourné dans la torsion du 
torse, car elle est assise un peu de côté. 

Mouvement très étudié de l'Amour qui retire 
sa sandale avec peine, un autre se découvre sous 
son jarret ; une rangée d'Amours soulèvent sur la 
corniche du baldaquin une énorme draperie verte, 
à grand'peine, et sont pris dessous, l'un d'eux en 
est enveloppé tout autour du visage, d'une ma- 
nière ingénieuse qui lui en fait un capuchon et 
l'encadre. Dans le ciel, quantité d'autres Amours 
lancent des flèches. 

Alexandre (stupide) présente la couronne. 

Dans l'autre coin du tableau, Alexandre est 
avec Ephestion. 

Dessin lourd, décadent, mastoc, rococo, mais 
j'ai vu peu de choses plus excitantes et plus pro- 
fondément cochonnes que la tête de la Roxane. 



n 




ITALIE. 255 



BORGHESE. 



Titien. L'Amour sacré et l'amour profane (X* ch. , 
n"'23). — Deux femmes assises sur un sarcophage 
antique: l'une, à gauche, habillée, celle de droite 
nue, la première est en robe de satin blanchâtre 
gris perle, elle tient des fleurs noires, elle a des 
gants gris de fer un peu lâches (un gant juste, 
une main bien gantée doit être une chose exé- 
crable en peinture, il faut que le gant fasse des 
plis); sa chevelure rousse est épanchée sur 
l'épaule gauche, le coude gauche est en arrière 
et la main de ce côté appuyée sur un vase rond 
découvert. 

Entre les deux femmes, un Amour, penché sur 
le sarcophage plein d'eau (elle s'en échappe en 
bas par un goulot), y plonge son bras droit. 



saint-paul-hors-les-murs. 
(rencontre). 

Nous venions de voir l'église Sainte-Hélène et 
nous étions venus à Saint-Paul-hors-les-Murs, en 
passant devant la pyramide de Cestius. De la pyra- 
mide à Saint-Paul, c'est une route plantée; à 
gauche, dans la voiture, la poussière sortait de 
dessous les roues, de mon côté; les chevaux 
allaient lentement, personne, l'air chaud. 

On reconstruit la basilique Saint-Paul. Notre 
cocher nous indiqua pour y entrer le mauvais 
côté, celui de l'entrée principale; c'était vide, des 
menuisiers rabotaient des planches et varlopaient. 



2^6 NOTES DE VOYAGES. 

Grande boutique, nue, belle par sa dimension; 
sur des tables des rosaces en bois tourné, destinées 
à être mises au plafond. Par la porte toute ouverte, 
le grand jour entrait; à côté d'un menuisier, un, 
soldat (du pape) avec son fusil. 

La basilique a cinq nefs; sur les côtés de la 
principale, en dessins, médaillons destinés à con- 
tenir des mosaïques modernes, portraits de saints, 
un de saint Damase et un autre de X? Au fond de 
la nef, à l'endroit oii la croix se va bifurquer, un 
immense établi qui monte jusqu'en haut; à chaque 
angle de l'étabh, un faisceau de poutres rehées 
par quatre morceaux de bois qui sont cloués 
dessus, ça monte en colonnes; là, à droite, une 
petite porte provisoire, en bois, qui pénètre dans 
la partie de l'église achevée, c'est-à-dire dans la 
tête et les bras de la croix. Près de là , assis au pied 
d'une colonne, un ouvrier lisant ou priant dans 
un petit livre. M. Lacombe a voulu entrer par 
cette porte, une voix de l'intérieur lui a répondu 
de faire le tour. 

Nous sommes sortis de l'église et nous avons 
fait le tour. Nous sommes rentrés par la porte qui 
donne sur une petite rue; à la porte était une mé- 
chante calèche, la capote déployée, et le cocher 
sur le siège. 

Nous avons passé par une espèce de petit vesti- 
bule carré, avec des médaillons, portraits à la 
mosaïque, anciens et de figure grotesque, et nous 
avons pénétré dans l'église. C'est blanc, et très 
haut. Un custode nous avait vus et nous suivait; 
nous regardions, sur la coupole qui domine 
l'autel, une mosaïque antique fort belle : Jésus- 
Christ au milieu des évangélistes, assis sur un 



ITALIE. 257 

triclinium ; à ses pieds et tout petit, le pape Hono- 
rius III, couché et rampant comme un animal. 

En tournant la tête à gauche, j'ai vu venir 
lentement une femme en corsage rouge, elle 
donnait le bras à une vieille femme qui l'aidait 
à marcher; à quelque distance un vieux en redin- 
gote, et ayant autour du cou une cravate en 
laine tricotée, les suivait. J'ai pris mon lorgnon 
et je me suis avancé, quelque chose me tirait 
vers elle. 

Quand elle a passé près de moi, j'ai vu une 
figure pâle, avec des sourcils noirs, et un large 
ruban rouge noué à son chignon et retombant 
sur ses épaules; elle était bien pâle! Elle avait des 
gants de peau verdâtres, sa taille courte et carrée 
se tordait un peu dans le mouvement qu'elle fai- 
sait en marchant, appuyée du bras droit sur le 
bras gauche de la vieille bonne. 

Une rage subite m'est descendue, comme la 
foudre, dans le ventre, j'ai eu envie de me ruer 

dessus comme un tigre, j'étais ébloui! Je me 

suis remis à regarder les fresques et le custode 
qui tenait des clefs à la main. 

Elle s'était arrêtée et assise sur un banc, contre 
le grand carré d'échafaudage ; je l'ai regardée et 

j'ai de suite, à la douceur envahissante qui 

m'est survenue. 

Elle avait un front blanc, d'un blanc de vieil 
ivoire ou de paros bien poli, front carré, rendu 
ovale par ses deux bandeaux noirs derrière les- 
quels fulgurait son ruban rouge (bordé de deux 
filets blancs) qui rehaussait la pâleur de sa figure. 
Le blanc de ses yeux était particulier. On eût dit 
qu'elle s'éveillait, qu'elle venait d'un autre monde, 

'7 



258 NOTES DE VOYAGES. 

et pourtant c'était calme, calme! sa prunelle, d'un 
noir brillant, et presque en relief tant elle était 
nette, vous regardait avec sérénité. Quels sourcils! 
noirs, très minces et descendant doucement! il y 
avait une assez grande distance entre le sourcil et 
l'œil, ça grandissait ses paupières et embellissait 
ses sourcils que l'on pouvait voir séparément, 
indépendamment de l'œil. Un menton en pomme, 
les deux coins de la bouche un peu affaissés, un 
peu de moustache bleuâtre aux commissures, 
l'ensemble du visage, rond ! 

Elle s'est levée et s'est remise à marcher; elle a 
une maladie de poitrine? ou de reins? à sa dé- 
marche; elle est peut-être convalescente, elle avait 
l'air de jouir du beau temps; c'est peut-être sa 
première sortie, elle avait fait toilette. 

Le custode a passé devant elle et lui a ouvert la 
petite porte qui donne dans la basilique; le vieux 
monsieur, que j'avais cessé de voir, lui a donné la 
main pour l'aider à descendre les trois marches 
qu'il y a; j'étais resté béant sur la première, hési- 
tant à la suivre. 

Puis nous avons été voir le cloître, avec ses 
colonnes tordues, granulées de mosaïques vertes, 
or et rouges; j'ai senti l'air chaud, il faisait beau 
soleil. Moins de roses que dans le cloître de Samt- 
Jean-de-Latran , auquel il ressemble tout à fait. 
M. Lacombe a demandé au custode s'il connais- 
sait cette dame malade, le custode a répondu que 
non. 

En sortant de féglise, je l'ai revue au loin, 
assise sur des pierres, à côté des maçons qui tra- 
vaillaient. 

Je ne la reverrai plus! 



ITALIE. 259 

J'avais eu dans l'église envie de me jeter à ses 
pieds, de baiser le bas de sa robe; j'ai eu envie, 
tout de suite, de la demander en mariage à son 
père (?)! Dans la voiture, j'ai pensé à avoir 
son portrait et à faire venir pour cela de Paris 
Ingres ou Lehmann... si j'étais riche! J'ai pensé à 
aller me présenter à eux comme médecin pour la 
guérir!... et de la magnétiser! Je ne doutais pas 
que je l'aurais magnétisée et que je l'aurais guérie 
peut-être! 

Que ne donnerais-je pas pour tenir sa tête dans 
mes mains! pour l'embrasser au front, sur son 
front! Si j'avais su l'italien, j'aurais été vers elle, 
quand elle était sur ces pierres ; j'aurais bien su 
trouver moyen de lier la conversation. 

Quel beau temps ! la campagne d'ici me semble 
bien belle, nous avons repassé par la porte près 
de la pyramide de Cestius. 

Rencontré deux ecclésiastiques en grandes robes 
rouges et à chapeaux pointus. 

Nous avons tourné le Palatin et nous sommes 
trouvés au bord du Tibre, devant la douane; 
nous sommes descendus de voiture près le pont 
rompu, au bas de l'île du Tibre, délicieuse vue 
de chic, avec ses filets qui tournent dans l'eau. 

Rentré à l'hôtel à 4 heures. 

Déjà ses traits s'effacent dans ma mémoire. 

Adieu! adieu! 

Mardi saint, 15 avril 1851. 



26o NOTES DE VOYAGES. 



VATICAN. 



CHIARAMONTI. 

Buste de femme drapée. — Une tresse ronde, 
comme une anguille posée sur le sommet de la 
tête, en fait le tour comme une couronne; de des- 
sous cette tresse à la naissance des cheveux les 
cheveux sont tirés ; sur le devant de la tête un dia- 
dème montant à trois bandes de chaque côté; de 
dessous le diadème en bas sortent des accroche- 
cœurs. 

Buste de femme. — Sur le sommet du front une 
mèche ou plutôt une houppe de cheveux, héris- 
sée, séparée en deux petites masses. Est-ce une 
imitation de la fleur du lotus ? Le catalogue attri- 
bue à ce buste quelque ressemblance avec Zé- 
nobie, reine de Paimyre, d'après les médailles. 

Tête de femme. — Mignonne, vraie figure Pom- 
padour et xviiT siècle s'il en fut; une raie de 
chaque côté de la tête ; entre les deux raies court 
parallèlement une large mèche de cheveux , ayant 
au miheu et dans le même sens une tresse; à la 
hauteur de l'oreille les cheveux sont ramenés en 
dessous, en champignon, il en reste peu à partir 
de là (où ça fait différence de niveau), c'est-à-dire 
sous les oreilles et aux alentours de la nuque; sur 
le chignon, tresse enroulée en vignot. 

Isis, buste colossal. — Elle avait sur le sommet 
du front une fleur de lotus. Rétabli en stuc. Trois 
colliers ou mieux trois gros chapelets à grains 
longs, oblongs, entourent son cou; un quatrième. 



à 



ITALIE. 2.61 

passé sous son voile, est posé sur sa tête et tombe 
des deux côtés avec son voile, pris dedans, et sui- 
vant ses plis. 

Tête bachique couronnée de pampres. — Expression 
d'ivresse, charmante; la bouche, entr'ouverte, 
sourit et montre les dents ; le col tendu ; la figure 
est portée en avant; le pampre ciselé, déchiqueté, 
très mouvementé, retombant de sa couronne lui 
couvre la mâchoire en manière de barbe; aux 
deux coins de la bouche , le pampre lui fait deux 
loupes. 

A fiy^ ? statuette. — Mauvais. II est debout, à 
un tronc d'arbre ; à sa droite sont accrochées des 
crotales; de la main gauche il tient un tambourin, 
et de la droite un bâton recourbé dont il semble 
le frapper; il est vêtu d'une camisole à manches, 
nouée en haut et toute ouverte sur la poitrine, 
qu'elle laisse à nu, ainsi que le ventre jusqu'à la 
hauteur du pubis ; ses jambes sont enfermées dans 
une sorte de pantalon à plis , plus petit par le bas 
et noué au-dessus des chevilles , il est coiffé d'un 
bonnet phrygien. 

Plotine (Tête supposée de), femme de Trajan. 
— Coiffée en longs boudins montant, lesquels, 
dans leur largeur, ont des trous comme pour y 
mettre des perles ou des pierres précieuses. Ce 
genre de coiffure montée et frisée se trouve quel- 
quefois sans boudin; les cheveux ne font qu'une 
seule masse sur le devant de la tête , et semblent 
tout crêpés d'un seul bloc; ça imitait la plume, le 
duvet, la gorge de canard ou de cygne? en tout 
cas, c'est fort laid en sculpture. Cette dernière che- 
velure devait se prêter à la poudre. Quelquefois, 
comme dans le buste que Ton croit de Matidie, 



262 NOTES DE VOYAGES. 

mère de Trajan, la chevelure ainsi montée est 
faite en quantité de petites mèches frisées. 



VATICAN. 

Chevaux marins portant des femmes sur leur dos. — - 
Malgré la ressouvenance du sabot, comme forme 
générale, le bout des pieds est palmé; à l'angle 
interne des épaules, nageoires; la crinière aussi, 
divisée en larges mèches plates séparées, ressemble 
à des crêtes de dos de poisson. 

Lucille, buste. — Chevelure pareille à celle de 
la Cléopâtre du Musée de Naples, yeux sortis 
de tête, très ronds, très grands; les narines sont 
ouvertes et remontent, nez fin et large du bas; la 
bouche, petite, est avancée et fait la moue. 

Buste d'un inconnu et de Salluste (non l'histo- 
rien). — Ce dernier, drapé dans une draperie 
d'albâtre oriental. Ouvrages médiocres. A consi- 
dérer le travail de la barbe qui est installée en lignes 
droites, figurant une barbe plate et peignée et non 
pas frisée, comme d'habitude. 

Bustes : les deux premiers inconnus, le troisième 
de Philippe. — Drapés du cinctus gabinus, ou du 
laticlave? Une épaisse bande de draperie, et par- 
tant toujours de l'épaule gauche, leur passe carré- 
ment sur le bras, sur la poitrine, et va se remplier 
en dessous à peu près au niveau du sein droit. 
Cette bande me paraît faite de plusieurs duplicata 
collés l'un sur l'autre. Dans un des bustes il J a, 
figurés dans l'épaisseur du marbre de cette bande 
transversale, quatre plis. Comment cela pou- 
vait-il avoir lieu? et d'oiî venait cette draperie? 



ITALIE. 263 

CLEMENTINO. 
(Cabinet de Mercure.) 

Bas-relief représentant une procession d'Isis. — En 
commençant par la droite : 1° une femme, portant 
un seau de la main droite, a le bras gauche enroulé 
d'un serpent qui lève la tête ; ses cneveux sur son 
dos sont séparés en deux tresses, sur le sommet de 
la tête un lotus ; 2° homme nu-pieds et nu de tout 
le torse, à partir de la ceinture seulement drapé; 
il porte un rouleau à la main, la tête est ornée 
d'ailes d'épervier(?); 3° homme, la tête rasée, son 
vêtement (il est très enveloppé dedans) lui passe 
sur la tête et fait voile, il tient dans ses mains un 
grand vase ventru et à anse, il est chaussé de san- 
dales à bandelettes nombreuses; 4° femme nue 
jusqu'au-dessous des seins, cheveux tressés tom- 
bant sur le dos, elle tient le xyste de la main 
droite et de la gauche un instrument. 

L'amour que les anciens semblaient avoir dans 
la peinture pour les jeux visant à la surprise, té- 
moin ces peintures de Pompéi où des portes sont 
à demi ouvertes avec une femme qui entre, se 
retrouve dans un bas-relief au crayon , non dans 
le catalogue. 

Le centre du bas-relief est occupé par une 
porte à deux battants; à gauche, un personnage 
drapé est assis entre deux autres debout, celui 
qui est près de la porte a un pantalon; à droite, 
personnage drapé, également assis entre deux 
autres debout; celui qui est près de la porte a le 



264 NOTES DE VOYAGES. 

corps engainé dans une sorte de cotte de mailles (?) 
toute pomtillée à la tarière. Le battant gauche de 
la porte est à demi ouvert et fait saillie, bien en- 
tendu ; les panneaux carrés de la porte sont ornés 
de têtes humaines barbues, avec des anneaux 
passés dans la bouche. Sous chaque personnage 
assis est un gros masque. Que veulent dire ces 
masques qui reviennent partout? 

Silène. — Avec la peau de bête (féroce?) sur 
l'épaule gauche. De la main gauche il tient une 
grappe de raisin, de la droite une coupe; cou- 
ronné de pampres très détachés, très sortis de la 
tête. Statue courte et lourde, le type n'est pas pur, 
c'est entre le Bacchus et le Silène. Serait-ce Silène 
enfant? Le ventre excessif et la face cyniquement 
et bonhomiquement hilariante manquent. Sur le 
ventre, les poils sont indiqués fortement en petites 
mèches, ainsi qu'autour du bouton des seins et 
sur le torse; autour du phallus, ils sont saillants. 
Travail madréporique. La jambe gauche est res- 
taurée. 

Polymnie (?). — Jolie statue, mignonnne. Cou- 
ronne de roses, elle fait le geste de rejeter sa dra- 
perie sur l'épaule gauche; sous la draperie de ce 
côté, la main saillit voilée par elle, le pied droit 
en arrière infléchi. 

Aspasie, hermès voilé. — Coiffée comme la 
Cléopâtre du Musée de Naples, un voile sur les 
cheveux, visage fort et grave, peu d'intervalle 
entre la paupière et le sourcil (ce qui donne dans 
la nature beaucoup de vivacité à l'œil, le regard 
étant renforcé du sourcil, surtout lorsqu'il est 
brun); petit menton pointu, saillant. Le bout du 
nez est restauré. 



I 



ITALIE. 26^ 

Dieu marin dit Y Océan, Hermès colossal. — La 
chevelure nouée par un cep de vigne, avec une 
feuille de vigne de chaque côté de la tête; sur le 
front, chevelure léonine. Les cheveux et la barbe 
sont traités en longues mèches descendantes. II a 
deux cornes, quatre grappes de raisin mariées à la 
chevelure tout autour de la tête ; à peu près 
à l'extrémité de la barbe du menton, deux dau- 
phins montrent leurs têtes. Une peau de poisson 
couvre la face du dieu jusqu'au-dessus des sour- 
cils, où elle s'arrête déchiquetée; il en est de 
même sur la poitrine, oii elle finit comme une 
pèlerine escalopée. Au-dessous sont figurés des 
flots. 

Junon Sospita ou Lanuvina, statue colossale. — 
Les bras et les pieds sont restaurés. Sur sa tête une 
peau de chèvre dont les cornes sont par derrière, 
un diadème par-dessus; la peau fait capuchon sur 
les côtés de sa face, couvre en pèlerine les épaules 
et est attachée entre les deux seins, les pattes à 
sabot fendu qui la terminent pendent en bouts; le 
corps entier est pris dans une autre peau en forme 
de paletot noué par une ceinture mince autour 
des reins; les pattes à sabot fendu pendent en 
pointes par le bas, des deux côtés. Sous cette peau 
est un second vêtement long, et sous celui-ci un 
troisième à plis droits, plus longs et tombant jus- 
qu'en bas. L'ensemble est fort laid, la restauration 
moderne l'a, de plus, afflubl^e d'une lance et d'un 
bouclier nature. 

Tête de femme avec un ornement en forme de con- 
combre. — Tout autour de la tête les cheveux sont 
lisses, une corde la ceint, les cheveux des tempes 
y sont contournés autour, sur le sommet du front. 



266 NOTES DE VOYAGES. 

et au milieu de cette corde est un ornement en 
forme de concombre ou mieux d'épi de maïs à six 
cylindres. La chevelure totale est divisée en trois, 
une de chaque côté, séparée par une raie; entre 
ces deux raies, la troisième partie de la chevelure 
court de la nuque vers le côté intérieur de l'épi 
oblong (où elle s'enroulait peut-être?). Je ne vois 
pas le travail des cheveux autour. 

Buste de femme avec la testudo (?) sur la tête. — 
Trois pointes s'avancent et font comme un dais 
très escalope sur la tête; par derrière ça fait mur 
ou capuchon très élargi; sur le front et autour 
des joues, les cheveux sont peignés, divisés par 
différentes petites plaques successives figurant 
assez bien le treillis de certains paniers d'osier. 

Buste d'une matrone voilée. — Coiffure en trois 
ordres; le premier, celui qui touche au front, en 
petites boucles; les deux autres en carrés recroque- 
villés en avant. 

Buste de Domitia, femme de Domitien, très res- 
tauré. — Cinq véritables rouleaux ou boudins 
minces, comme ceux des perruques xviif siècle, 
étages les uns sur les autres; seulement, de place 
en place, quelques interstices dans le rouleau par 
oii le fer s'est introduit, car il n'a pu d'un seul 
coup friser tout le rouleau cintré, qui suit la 
forme du visage; coiffure sèche et grêle; par der- 
rière, les cheveux sont réunis en catogan. Ces 
derrières de coiffure, dont le type se trouve dans 
les Pandrosiennes, devaient être d'un fort bel effet 
sur les épaules, c'était ample, ça jouait sur le haut 
du dos et fenrichissait; avec des cheveux noirs la 
peau blanche devait reluire de blancheur, effet 
cherche dans l'antiquité. Comme forme, ce ca- 



ITALIE. ^Sj 

togan donnait du contrepoids à la tête et la forçait 
à se tenir droite. 

Triton demi-Jigure de grandeur naturelle, les bras 
mutilés, une peau écailleuse sur les épaules. — La peau 
est nouée sur la poitrine, couvre les épaules, 

Easse sous l'aisselle et revient sur la saignée du 
ras. Expression souffrante du visage. Les oreilles 
sont très longues, pointues, séparées de la tête et 
non mariées à la chevelure largement massée; la 
bouche est ouverte, la langue sur les mcisives de 
devant et collée au palais. La fraise du sein gauche 
très basse et très portée en dehors; je ne puis 
croire que ce soit même la fraise du sein ; qu'est-ce ? 
une verrue? Celle du sein droit est beaucoup trop 
haute, la place des bouts de sein doit se trouver 
sous les bouts de la peau marine nouée sur la 
poitrine. 

Baccbus indien dit Sardanapale. — Remarquer la 
chaussure, composée d'une semelle et d'un véri- 
table filet en corde qui enveloppe le pied. 

Auriga, statue. — De la main droite il tient 
une palme, dans la gauche un morceau de ses 
guides coupées (?); il a le corps entouré de 
cordes, par derrière il n'y a aucun intervalle, c'est 
tout uni, ça fait cuirasse, les cordes commencent 
sous l'aisselle et s'arrêtent au milieu des hanches; 
sous celles du côté gauche, sont passés une harpe, 
cangiar, poignard recourbé. Il est bras nus, un 
petit chiton descend jusqu'à mi-cuisse, la cuisse 
droite sous le chiton est entourée d'un ruban 
noué, la cuisse gauche en a deux; pourquoi? et 
qu'est-ce? Il a des sandales comme celui de 
l'Apollon Citharète de la même salle, c'est-à-dire 
composées de rubans plats entre-croisés. 



2 68 NOTES DE VOYAGES. 

Sarcophage, les jils de Niohé dardés par Apollon et 
Diane. — Que signifie un vieillard à longue 
barbe, portant par-dessus ses vêtements une peau 
de mouton (personnage rustique et très en de- 
hors, comme couleur, des autres), qui tient un 
enfant comme pour le protéger? L'enfant a fair 
de se réfugier vers lui. 

Jeune Romain en toge avec la huile. — La bulle est 
portée par un ruban large. 

Vase orné de feuilles. — Du fond du vase partait 
un jet d'eau; tout autour du vase, à l'intérieur, 
sont rangées de longues feuilles dont les pointes 
pendent en dehors un peu recourbées. Quand le 
vase était plein, l'eau devait couler dans la rainure 
interne de la feuille, et se suspendre en gouttes à 
la pointe des feuilles avant de tomber à terre. Ce 
sont de grandes feuilles longues, de laurier? 



PEROUSE. 



CATHEDRALE DE SAINT-LAURENT. 

Sur la place, devant la fontaine de Jean de Pise. 
C'est de là, en tournant le dos à l'église, qu'on 
voit le magnifique palais, d'un ragoût si franc, 
avec son double escalier, ses fenêtres romanes et 
ses murs couronnés de moucharabiehs. 

Dans la sacristie un vieux tableau de l'école 
allemande (ou italienne?) primitive, la Vierge 
assise et lisant dans un livre; Jésus est sur ses 
genoux et lit aussi dans le même livre. On n'a pas 



ITALIE. 269 

assez remarqué, il me semble, l'importance du 
livre, au moyen âge, comme attribut de l'idée; 
tout se résume dans le livre, c'est le symbole le 
plus élevé de la pensée humaine, et lire, par con- 
séquent, la plus haute action de l'esprit; sous le 
rapport de la représentation, l'artiste a la commo- 
dité, par là, de cacher les yeux, toujours baissés 
naturellement. Aux pieds de la Vierge, par terre, 
au premier plan, un ange est assis et pince d'une 
guitare ou viole dont il serre les chevilles, en prê- 
tant l'oreille et baissant la tête de côté dans une 
position très attentive et très étudiée. De chaque 
coté de la Vierge, deux hommes : à gauche, 
saint Jean -Baptiste et un autre saint qui a un 
caleçon de feuillage et dont les genoux sont ridés, 
comme la peau de saint Jérôme dans la Com- 
munion de saint Jérôme du Dominiquin; à droite, 
deux hommes, en chape, dont l'un tient un 
livre. 

IL CAMBIO. 

Fresques du Pérugin dans deux salles voûtées 
ne recevant de jour que par la porte. 

Parmi les Sages de l'antiquité (première salle, 
paroi de gauche en entrant), à remarquer le Salo- 
mon avec une couronne à pointe; c est déjà du 
Raphaël. 

Transfiguration. — Le Christ en haut, en robe 
pâle; le rayonnement s'échappe ovoïdement de 
tout son corps; de chaque côté, à genoux, dans 
une pose d'adoration, iiVie et Elisée; en bas, par 
terre, assis, deux apôtres; un troisième à genoux, 
à droite, se détourne. Admirable tête a exprès- 



270 NOTES DE VOYAGES. 

slon.Tous sont blonds et avec le nimbe. Sous les 
pieds du Christ est écrite cette singulière légende : 

BONUM EST NON HIC ESSE. 

Sur les autres parois, des Sy billes et des guer- 
riers. 

Scènes de la vie de saint Jean-Baptiste (seconde 
salle). — Décollation. Au premier plan, à genoux, 
et sans tête, les poings l'un sur l'autre, et les 
coudes en dehors, saint Jean; le sang saillit de 
son cou, et tombe, devant lui, devant vous, en 
face, au premier plan; le bourreau, levant sa tête, 
la met sur le plat que tient Marianne. 

Nativité de saint Jean. Sa mère est couchée dans 
un grand lit. Intérieur : au premier plan, femme 
qui lave l'enfant dans un bassin. 

Marianne à table recevant la tête de saint Jean. 
Hérode, le sceptre à la main, est assis; un domes- 
tique, adroite, crevés aux genoux, le poing sur 
la hanche, et présentant un plat; domestique, en 
maillot rouge et à grande chevelure blonde, verse 
du vin d'une bouteille dans une autre, en se pen- 
chant, très vrai et très beau mouvement, la cheve- 
lure tombe en grande masse du côté gauche. 



UNIVERSITE. 



Sur des feuilles de bronze, repoussées en de- 
hors, travail du plus pur étrusque. Homme (casqué) 
et femme se donnant la main. La barbe pointue est 
l'arrangement artistique de la barbe égyptienne; 
rien ne ressemble plus à l'art égyptien que ces 
deux personnages, figure, costume et action, 
mouvement du dessin. 



ITALIE. 271 

Des animaux broutant. — Même observation. 
J'ai vu cela cent fois, à Hamada entre autres. 



FLORENCE. 



TOSCANS. 

FiESOLE. La Vierge au tombeau. — Derrière elle 
rayonne le Christ, debout avec la croix dans son 
nimbe, comme aux mosaïques byzantines et tenant 
un petit Jésus dans ses bras ? ? Aux quatre coins du 
tombeau de la Vierge, de grands candélabres d'or; 
tout autour sont rangés des saints et des apôtres; 
le Christ la considère, le sourire aux lèvres et 
étendant le bras droit vers elle. Au fond, palmiers 
et montagnes des deux côtés, qui encadrent 
l'action. 

Les Christ de Fiesole ont généralement la mâ- 
choire carrée du bas; dans le Couronnement de la 
Vierge, c'est frappant; la Vierge est ainsi du reste, 
et ressemble par là à son fils. S'il y avait eu, 
comme idéalité céleste, autant de différence entre 
la Vierge et Jésus et les bienheureux et bienheu- 
reuses, qu'il y a de distance entre ceux-ci et les 
mortels, où serait-il monté, sainte Marie! jusqu'à 
vous tout à fait! 

Quel homme que ce Fiesole! quel cœur et 
quelle foi! rien n'est plus propre à rendre dévot. . . 
à souhaiter ces joies, à s'y perdre l'âme d'aspi- 
ration. 

Fiesole. Les Noces de la Vierge. — Le grand- 



27- NOTES DE VOYAGES. 

prêtre, barbe et cheveux épanchés majestueuse- 
ment, coiffé d'un bonnet pointu (comme ceux 
des derviches) avec une large bordure d'or, prend 
Joseph et Marie par le bras et les attire douce- 
ment l'un vers l'autre, en regardant la Vierge 
d'un regard attentif et indescriptible. A droite, 
groupe de femmes qui s'avancent en joignant les 
mains et dans des poses recueillies; elles ont de 
grands manteaux bleus et rouges à franges d'or 
et des voiles transparents, elles me rappellent 
les femmes de Constantinople. A gauche, des 
hommes, mais moins beaux que les femmes. 

Comme dans le tableau du Pérugin, même 
sujet, symbole du bâton rompu. Au fond, de ce 
côté, des hommes soufflant dans d'énormes trom- 
pettes. 

Au fond, un mur blanc, un large et bas pot de 
fleurs sur le mur; derrière le mur, un palmier doum 
(quoiqu'il ait un tronc unique, ce qui est inexact, 
mais c'en est bien sûr, aux feuilles en éventail de 
carton), un palmier, deux autres arbres. 

La maison est en bois, on y monte par un esca- 
lier droit à plusieurs marches, balcon circulaire 
comme à un chalet. Les panneaux de la maison, au 
rez-de-chaussée et au premier étage (on n'en voit 
pas davantage), sont peints de marbre rose avec 
des veines, à moins que ce ne soient des panneaux 
de bois précieux. 

FiEsoLE. Le Couronnement de la Vierge, sur cuivre. 
— Des lignes, enlevées au burin sur la plaque, font 
des rayons dans lesquels se perdent en bas, au 
premier plan, deux anges qui jouent du violon 
et de l'orgue; les nimbes des bienheureux sont ré- 
servés sur la plaque, et tracés au poinçon entre les 



ITALIE. 273 

couleurs des vêtements et des têtes; de petites en- 
tailles, plus profondes et rondes, semblent indi- 
quer qu'ils étaient destinés à être incrustés de 
pierres précieuses. 

Tout en haut, au milieu, assis, Jésus et la 
Vierge. Jésus rassure le nimbe, ou le place sur la 
tête de sa mère; leurs pieds reposent sur des édre- 
dons de nuages bleus. De chaque côté, entasse- 
ment d'anges jouant du clairon et d'immenses 
trompettes, minces, évasées du bout, et de cou- 
leur noire; devant cette cour, en avant du couple 
céleste, de chaque côté, deux grands anges aux 
longues ailes, minces, fulgurantes, qui ont l'air 
d'introduire la cour. A gauche, foule d hommes; à 
droite, de femmes et d'hommes; en bas, au pre- 
mier plan, vus de dos et noyés dans les rayons 
qui descendent du Christ et de la Vierge sur eux, 
deux anges musiciens, et deux autres plus en 
avant, qui encensent. 

A remarquer parmi la foule des hommes, à 
gauche, la figure d'un évêque, de face, portant la 
croix en rehef sur le cuivre (repoussé); un autre 
évêque en manteau bleu, vu de profil. Ce sont 
de belles mitres d'évêque, de belles chevelures 
douces, blondes ou blanches, quelques-unes 
brunes mais rares; pas de femmes autrement que 
blondes. 

Au deuxième plan, à gauche, et formant bor- 
dure, tête de femme avec une coiffure de fleurs 
dans ses cheveux blonds retroussés sur le front; 
de son oreille pend une chaînette d'or qui tient 
à son bout une perle. Profil d'une religieuse coif- 
fée d'un voile bleu étoile d'étoiles d'or, sa joue et 
le menton voilés d'une mousseline. 



274 NOTES DE VOYAGES. 

Christofano Allori. Madeleine couchée et lisant. 
— Une tête de mort à côté d'elle : c'est exacte- 
ment le même tableau que celui du Corrège; au 
lieu d'être une grotte, l'entourage est la cam- 
pagne; la peinture ici est plus dure. 

Christofano Allori. Judith tenant la tête d'Holo- 
pherne. — Une servante à côté. Admirable petite 
toile. 

Elle est nu-tête, en robe jaune; la servante, 
par derrière, à droite, se penche, une draperie sur 
la tête; physionomie travaillée, creusée, peinte 
comme dans l'école flamande. 

La Judith est bien belle, paupières épaisses, 
visage plein de volupté et de hardiesse. 

Léonard de Vinci. Tête de la Méduse coupée. — 
A côté, deux crapauds. Fort belle étude de vipères 
(coiffure de la tête), les écailles sont rudes, on 
sent le froid de la peau. 

Mazaccio. Un portrait de vieillard ridé, sur toile, 
avec un petit bonnet. Grande expression de res- 
remblance. 

Artémise Lomi. Judith égorgeant Holopherne. — 
C'est le même tableau qui est à Naples sous le 
nom du Caravaggio. 

Mariotto Albertinelli. La Visitation de sainte 
Elisabeth. — II n'y a que sainte Elisabeth et la 
Vierge dans le tableau, qui en est plein; c'est de 
la plus grande peinture. 

Elisabeth arrive et se penche vers la Vierge en 
lui parlant bas, elle porte sa main gauche sur le 
bras droit de la Vierge, elles se ^serrent les mains; 
le haut du visage de sainte Elisabeth est dans 
l'ombre portée sur elle par le visage de la Vierge. 
La Vierge est en rouge, couverte d'un manteau 



ITALIE. 275 

bleu; Elisabeth en vert, couverte par le bas d'une 
draperie jaune; elles sont sous une architecture à 
petits piliers Renaissance rehaussés d'arabesques; 
fleurs sous leurs pieds. 

André del Sarto. Son portrait, jusqu'au buste. 

— Fort beau. Robe grise, chaperon noir, cheveux 
brun roux, nez fort, bouche dessinée, yeux cer- 
nés et noirs, la physionomie ardente et attentive. 

RiDOLPHi Ghirlandajo. Trauslatiou du corps de 
saint Zénobe porté à la cathédrale. — Eclat gras de 
la couleur, aucune idéalité, au sens raphaëlesque 
du mot; les têtes sont surtout expressives. Grande 
manière de peindre, vraie et forte. 

Georges Vasari. Portrait de Laurent de Médias. 

— Assis, en robe verte à fourrure tachetée aux 
parements; le visage est maigre, le nez bombé, la 
mâchoire inférieure carrée et avancée, un peu en 
gueule de singe; le nez creusé en dedans, fin et 
relevé du bout; le front bombé, le teint général 
bistré, pas de barbe; mains grandes, maigres et 
vigoureuses, très étudiées. 

Alexandre Allorl Le Sacrifice d'Isaac. — Cu- 
rieux pour la composition. D'abord, en com- 
mençant par la gauche, on voit dans le fond une 
maisonnette. Scène rustique : 1° Isaac et Abraham 
se mettent en marche; 2° plus près de nous, Isaac 
fait le paquet de bois, fane est là; 3° au premier 
plan, nous voyons l'âne chargé des provisions, un 
chien qui fouille dans un panier à terre et deux 
hommes qui dorment sur l'herbe; 4° Isaac et 
Abraham sont en marche. 

(Comme dimension, nous sommes ici au sujet 
principal de la toile, Isaac porte le bois et Abraham 
un brandon allumé. Belle draperie rouge et jaune 



276 NOTES DE VOYAGES. 

d'Abraham, étude d'anatomie et de couleur, sur- 
tout dans les bras nus.) 

5° Au haut de la montagne, Isaac sur le bûcher, 
et Tange qui arrive; 6° même motif répété plus 
loin dans le fond à droite, mais il n'j a dans la 
pensée de l'auteur évidemment de principal que 
la montée et le bûcher. 

Tout ce qui précède est sur un plan plus reculé, 
comme un lointain au sujet, comme un précédent 
à faction ; mais pourquoi avoir répété deux fois la 
scène du bûcher avec l'ange qui arrive ? 

Quelque chose de gêné dans fexécution de 
tout ce tableau , cet art n'est pas encore arrivé à la 
liberté de sa forme. 



SALLE DU BAROCCIO. 



RuBENS. Une bacchanale. — Un Silène nu est 
assis sur une barrique; entre le bois et sa fesse, un 
drap de velours brun; il tend une coupe que rem- 
plit une Bacchante assise près de lui. De la coupe 
un peu inclinée coule le vin blanc; un petit Faune 
se renverse la tête en arrière pour boire; de l'autre 
côté, un vieux Faune, cornu et chauve, boit à 
même le goulot d'un vaste flacon, et au premier 
plan, devant la barrique, un petit enfant, relevant 
sa chemise et tendant son ventre en avant, pisse; 
le jet d'urine troue la terre. 

De l'autre côté, un lion est couché sur le flanc, 
mâchant des raisins dont le jus découle de sa 
gueule; sur lui est posé le pied du Silène. 

La Bacchante est blonde, d'un blond blanc 
vert, à cause du reflet des feuillages; son bras, sa 



ITALIE. 277 

tête, sa chevelure, la coupe en verre du Silène, 
et le vin qu'elle verse, tout cela est à peu de chose 
près du même ton, c'est de la lumière qui se joue 
là dedans. Le sein de la Bacchante, rond et pesant, 
est sorti de sa robe rouge dans le mouvement 
qu'elle fait en levant le bras pour verser; sa bouche 
est petite, rose, ouverte; son nez assez fin, pointu, 
aux narines très remontées. 

Dans les plis des ombres des chairs du Silène, 
tons ardoise; aux endroits lumineux, tons de 
brique; c'est là de l'admirable viande, de la graisse 
ferme et en pelote serrée sous la peau. 

La tête renversée du Faune qui boit, vue en 
raccourci par derrière (celle du petit Faune l'est 
de profil), est en plein frappée du soleil. Admi- 
rable cambrure crâne de l'enfant qui pisse. 

Tableau dont on ne peut se détacher et qui 
attire à soi chaque fois qu on veut sortir de la salle. 

Carlo Dolci. La sainte Marie-Madeleine. — 
Tenant une urne ou un vase de baume sur son 
cœur. Est une chose ennuyeuse et prétentieuse, 
quoique la tête indépendamment soit belle; mais 
cette femme, pressant avec amour un pot, ça 
semble niais. 

RuBENS. Portrait d'Hélène Fourment, sa seconde 
femme. — Elle tient un fil de perles dans la main, 
elle a autour du cou un petit collier de perles, 
une grande collerette blanche empesée remonte 
derrière elle; corsage et manches jaunes à crevés; 
chevelure très blonde, sans prétention; des yeux 
noirs ou du moins brun très foncé, ce qui con- 
traste avec ce teint si blanc et si rose et ces che- 
veux si blonds. Les sourcils, quoique blonds, 
suffisamment fournis et très dessinés; fossettes au 



278 NOTES DE VOYAGES. 

menton et aux joues; visage ovale, nez mignon 
et pointu (Rubens aimait les nez pointus). Dans 
sa chevelure, deux petites fleurs blanches et une 
rouge. 

Fort beau portrait. 

Sassoferrato. Vierge voilée de bleu, la tête penchée 
sur l'épaule et joignant les mains. — Fort beau, ça 
me semble moins blanc que les Sassoferrato ordi- 
naires. 

ÉCOLE ALLEMANDE OU FLAMANDE. 

Nicolas Frumentl Lazare ressuscitant; Marthe 
aux pieds de Jésus; Madeleine lavant les pieds de Notre- 
Seigneur, triptyque. — Lazare sort de son tom- 
beau, les mains jointes et attachées; l'homme (en 
f)Ourpoint jaune, chauve et barbu) qui le lève, 
es lui détache, Lazare est maigre, presque un 
squelette déjà et tourne les yeux vers le Christ 
debout. De face près du Christ, un homme qui ht 
dans un livre comme s'il faisait des exorcismes; 
à gauche, une femme (la Vierge sans doute, à son 
nimbe) éplorée se met un mouchoir sur la bouche. 
A droite, un homme debout, en riche pourpoint 
brodé; sur son bras un bracelet (en dessus) d'or 
incrusté de pierreries et d'où pendent de longues 
franges; il est coiffé d'une sorte de haut bonnet 
pointu, autour duquel passe une écharpe blanche 
nouée, qui devait pendre très bas et dont il prend 
un bout pour se boucher le nez; ses cuisses et ses 
jambes sont enfermées dans un maillot rouge très 
collant, souliers à la poulaine très pointus; sa main 
gauche, vue en dedans par le spectateur et tournée 
la face externe contre la hanche, est passée jus- 



ITALIE. 279 

qu'au pouce dans la ceinture qui tient son poignard , 
dont on voit seulement le pommeau ; il fait la gri- 
mace. 

A droite, Madeleine lavant les pieds. Jésus est au 
bout de la table; en bas, Madeleine doucement 
lui lave les pieds, la main gauche portant délica- 
tement le pied et la droite le caressant; elle est en 
pleurs. Près du Christ, le même homme en pour- 
point jaune, chauve et barbu, coupe du pain et 
regarde de travers le Christ; plus loin, homme 
debout, en rouge, qui boit dans un verre; à gauche, 
près du Christ, homme debout, en vert (c'est le 
disciple avare, qui désigne la Madeleine du doigt 
et fait une grimace); sur la table, des côtelettes. 

Expressions basses et bourgeoises des figures. 
Très fort, scènes profondément senties. Le parfum 
est contenu dans un petit gobelet long. 

Francesco Frank. Un Triomphe de Neptune. — 
Neptune et Vénus au milieu, sur un char, co- 
quille traînée par des chevaux marins. Vénus a les 
jambes prises dans un filet qui descend jusqu'aux 
doigts (sorte de mitaine pour les jambes); chaus- 
sure héroïque des femmes, que j'ai déjà remarquée 
ailleurs. 

Les Néréides portent des bâtons en croix, au 
bout pendent des poissons; sous un rocher plus 
loin, une tablée; au fond, un volcan ou du feu sur 
une montagne. Bleu foncé de la mer et du ciel. 

Peinture animée, belles femmes mouvementées, 
dans l'eau. 

HoLBEiN. Portrait de François I" armé, à cheval, 
petite toile. — II tient le sceptre et est coiffé d'une 
toque. Cheval blanc, noir aux jambes, crinière 
peignée et égalisée (imitant l'efiFet d'une cheve- 



28o NOTES DE VOYAGES. 

lure), un mors effroyable, bride et caparaçon rose 
vif; sur la tête du cheval, bouquet de plumes 
jaunes, vertes et rose pâle; le caparaçon couvre 
toute la croupe et de longs cordons, terminés par 
des glands, pendent jusqu'aux jarrets, à la façon 
des hordges du dromadaire. 

Le roi est enfermé dans une riche armure 
d'acier ciselée d'or, et engravée de sujets; la ge- 
nouillère est formée par un masque, l'arçon de la 
selle est très haut et creusé de façon à pouvoir 
prendre les cuisses en cas de chute. 

Ugue van der Goes de Bruges. La Vierge, le 
Bamhino, sainte Catherine à genoux et une autre 
jemme. — Les cheveux des deux femmes sont, 
sur le front, rasés, ou du moins tellement rejetés 
en arrière qu'on n'en voit mèche; la femme à 
gauche, qui présente une pomme au Bambino, 
a une belle chevelure épandue, couleur blond 
roux, de même ton que sa robe. Sous sa couronne 
d'or est pris un voile empesé, gaze mince et raide, 
qui s'avance carrément en forme d'auvent et laisse 
à travers sa transparence voir à nu son crâne; il en 
est ainsi pour la femme de droite qui tient un livre, 
on ne lui voit aucun cheveu; sur le côté droit de 
la tête elle a une sorte de calotte d'or très dur, 
posée sur l'oreille, c'est-à-dire tenue entre l'oreille 
et la tête. Cette calotte (qui semble formée de la 
réunion de plusieurs bandes concentriques) est 
dure, lourde et garnie de pierreries. Sur son casa- 
quin de velours vert elle porte au bras gauche un 
bracelet incrusté de pierres précieuses, d'où pen- 
dent de longues franges d'or jusqu'au coude; de 
dessous ces franges, sort la manche. 

MiERRis. Intérieur. — Femme debout, en robe 



ITALIE. 281 



de satin blanc, tenant une guitare sous le bras; un 
jeune garçon présentant un plateau; femme en ca- 
saquin de velours violet garni de fourrure blanche 
et buvant dans un verre. Derrière , homme debout , 
tenant le manche d'un gros instrument. Sur une 
table, fruits, un singe qui mange, bouteille à 
flacon d'or avec une chaînette. Du plafond pend 
un Amour suspendu par un fil. 

Chef-d'œuvre du genre, comme dirait le cata- 
logue ! 



GALERIE DU PALAIS PITTL 



Parmesan. La Vierge au long col. — Non seu- 
lement le col est long, mais le grand Bambino 
qu'elle porte sur ses genoux. La femme de gauche, 
qui porte une buire : style de la jambe maniéré, 
la jambe fait arc et est très contournée. Les têtes 
sont charmantes, comme toutes celles du Parmesan ; 
ton des chevelures blond gris. La Vierge a une 
robe grise; par-dessus, un manteau vert. Dans le 
fond, trois colonnes et un homme qui déroule un 
rouleau. 

GioRGioNE. Un concert de musique, grand tableau 
de chevalet. — Trois personnages. Au milieu, un 
homme joue du clavecin et détourne la tête, l'œil 
est ouvert et interrogateur, il a peu de cheveux 
et est habillé de noir; à gauche, jeune homme en 
jaune, toque à plume blanche; à droite, homme 
en pèlerine ecclésiastique, chemise plissée en des- 
sous, tient le manche d'une basse et met la main 
droite sur l'épaule du musicien. Admirable tête 
du musicien , réalité exacte. 

Guide. Cléopâtrese tuant. — Elle a le coude posé 



282 NOTES DE VOYAGES. 

sur des coussins bleus, et tient l'aspic par le bout 
des doigts comme une lancette; à côté est le panier 
de figues. De la main droite elle retient sa che- 
mise sur le creux de l'estomac. Blanc, joli, caressé, 
agréable, on ne peut plus embêtant. 

Raphaël. Portrait de Thomas Feda Ingbirani. — - 
En rouge, toque rouge, il écrit, œil blanc, de 
travers. 

Michel- Ange. Les Trois Parques (Jupiter). — 
Trois vieilles femmes : celle de gauche lient les 
ciseaux et interroge du regard celle qui file à la 
quenouille, lui demandant s'il est temps de couper, 
il est impossible de voir quelque chose de plus 
expressif; la troisième regarde les deux autres, la 
bouche ouverte. 

Peinture d'un ton gris, cela sent la fresque. 

RuBENs. Nymphes attaquées par des Satyres, avec 
un paysage au fond, largement fait. Grande toile 
pleine de mouvement. 

Allori. Judith tenant la tête d'Holopherne à la main, 
est le même en grand que le petit qui est aux Of- 
fices. 

Van Dyck. Portrait du cardinal Bentivoglio. — En 
pied, assis, chauve et carré du haut de la tête, 
pointu du bas; mâchoire étroite, figure fine d'une 
grande distinction et très spirituelle; il y a à côté : 

RuBENs. Son portrait avec deux autres hommes, — 
Livres et papiers sur une table recouverte d'un 
tapis; un chien; buste de Sénèque dans une niche, 
avec des tulipes. 

Titien. Portrait de Comaro. — Comme ça écrase 
et le Rubens et le Van Dyck, qui seraient d'admi- 
rables toiles, placées ailleurs! 

Vieillard chauve, à petite barbe blanche rare, 



ITALIE. 283 

teint animé en dessous, maigre, pas de dents, 
vêtu de noir. 

Guide. Saint Pierre en larmes entendant le coq 
chanter. — Composition absurde et d'une senti- 
mentalité ridicule. II est posé sur le genou gauche 
et écarte les bras en levant la tête de côté et pleu- 
rant, le col tendu. Draperie jaune sur son vêtement 
vert. Dans un coin, le coq. 

Rembrandt. Son portrait, jeune. — De face, 
toque noire, hausse-col de fer, manteau et chaîne 
d'or par-dessus, figure hardie et attirante. Très 
belle toile, mais quelle différence comme peinture 
et intensité morale avec son portrait vieux, à 
Naples ! 

Salvator Rosa. La Conjuration de Catilina. — 
Au premier plan, deux hommes se donnent la 
main. Clair-obscur général, la lumière éclaire 
vivement le bras de l'homme (de droite) qui tient 
une coupe; ce bras a une cotte de mailles et sur 
la cotte de mailles une chemise; un manteau terre 
de Sienne par-dessus son armure. Figure ardente 
et animée. Les autres conjurés sont dans le fond. 

Titien. — La maîtresse du Titien. Robe bleue à 
broderies, manches violettes, collier et chaine d'or, 
boucles d'oreilles d'or en corail et en perles, che- 
veux roux avec des yeux noirs, sourcils très 
soigneusement arqués , figure raide , tenue gothique 
et empesée. Tableau de caractère, mais d'une 
exécution médiocre relativement au Titien. Quelle 
différence avec le portrait de Cornaro ! 

BoTicELLi. — La Belle Simonette. — Tout à fait 
de profil, maigre et mince, robe couleur purée de 
lentilles; ses mains, ou plutôt sa main est dans 
sa poche; le col, excessivement long et mignon, 



2 84 NOTES DE VOYAGES. 

est relevé d'un cordonnet noir qui coule dessus; 
les cheveux, sur le derrière de la tête, sont pris 
dans une coifFe blanche, une mèche se détache 
naturellement de son bandeau blond gris pâle. 
Profil calme et d'une douceur charmante, œil 
tranquille, très ouvert. 

Toile d'un grand ragoût. 

Salvator Rosa. La Forêt des philosophes, pay- 
sage!!! La Paix brûlant les armes de Mars. — A 
droite, massif d'arbres rose tabac, qui vont s'abais- 
sant en perspective vers le fond et s'éclaircissant 
de ton à mesure qu'ils s'éloignent; au pied de cette 
hgne d'arbres, de feau. 

Au premier plan, à gauche, un grand arbre et 
un autre plus petit; au pied du grand arbre, la 
Paix brûle les armes de Mars. 



TRIBUNE. 

André del Sarto. Sainte Famille. — La Vierge 
au milieu, debout sur une sorte d'autel votif, por- 
tant le Bambino sur son bras droit; à ses côtés, 
plus bas, un moine en gris portant une croix, et 
une femme en rouge portant un livre; des deux 
côtés du piédestal sur lequel est la Vierge, des 
enfants ailés. La chevelure des deux femmes est 
rouge brun. La Vierge, vêtue en robe rouge, re- 
tient sur sa cuisse gauche une draperie verte avec 
un livre appuyé dessus par la tranche; sur la poi- 
trine et le bras, passe une draperie jaune; sur sa 
tête, un voile blanc tombant sur l'épaule gauche. 
Sa main droite est sous la fesse du Bambino, qui 
appuie son pied droit sur le haut de sa cuisse et 



:i 



ITALIE. 285 

ui, portant la main et le bras à son col sur lequel 
il s'écore, s'efforce de monter jusqu'à elle. 

Ici, le besoin artistique du mouvement fait de 
la représentation de Dieu un sujet dramatique. 
Se fût-on permis cela au moyen âge ? le Bambino 
m'y semble toujours immuable. Le sens profon- 
dément religieux de l'enfant. Dieu assis dans les 
bras de sa mère, sans bouger, comme vérité éter- 
nelle, fait place ici au sentiment de la vie et du 
vrai humain; la religion perd, fart empiète. Le 
Bambino en mouvement se trouve dans le tableau 
suivant. 

Raphaël. Le Bambino, saint Jean-Baptiste enfant , 
et la Vierge. — Ici seulement la main de la Vierge 
(assise) est sur l'épaule du Bambino, pour l'aider 
à monter; à ses pieds le petit saint Jean, avec la 
peau autour des reins, va s'agenouiller devant eux, 
et leur montre la légende sur une banderole en- 
roulée. Le bout du pied de la Vierge dépasse de 
sa draperie verte. La main et le bras gauches du 
Bambino sont étendus sur le col de sa mère pour 
monter jusqu'à son visage. 

Raphaël. La Vierge au chardonneret. — Saint 
Jean-Baptiste enfant (couvert de la peau avec une 
petite tasse accrochée à la ceinture de corde de 
sa peau) présente un chardonneret à Jésus-Christ 
debout entre les genoux de sa mère; son pauvre 
petit charmant corps est tourné vers saint Jean, 
qu'il regarde d'un œil mélancolique, tandis que la 
tête de saint Jean, au contraire, est très vive, très 
animée et joyeuse sous sa chevelure frisée (dans 
le même système à peu près que le buste d'Othon ). 
La Vierge, tenant un livre de la main gauche, 
regarde saint Jean avec de longues paupières 



286 NOTES DE VOYAGES. 

baissées. Raccourci du profil de sa main appuyée 
sur l'épaule et vue du spectateur, de face, par le 
bout des doigts. 

Les cheveux du Bambino sont rares et plats, 
laissant ses tempes plus à découvert, ce qui ajoute 
encore à l'expression profondément pensive de la 
physionomie, et en fait, avec le regard, quelque 
chose de profondément mûr sous ses traits jeunes. 
Sur le bas de son ventre, entre le pubis et le nom- 
bril, une petite bande de moussehne. Son pied 
droit (le genou est fléchi en dedans) est appuyé 
sur le pied de sa mère. 

Pour fond, des arbres grêles à la Pérugin, des 
terrains verdâtres, un pont, un bois, des mon- 
tagnes. La Vierge est en robe rouge et en manteau 
vert. 

Raphaël. Saint Jean dans le désert. —Tout nu, 
assis de face, montrant la croix (3'' manière). 

Raphaël a peut-être atteint l'apogée de sa force 
dans sa seconde manière, c'est là qu'il est tout à 
fait lui et me paraît avoir l'individualité la plus 
tranchée; pour les tableaux de chevalet du moins, 
cela me paraît incontestable. 

Cette toile est d'un effet désagréable; la muscu- 
lature du bras droit est très étudiée; le talon du 
pied droit est appuyé sur une pierre, le bout 
du pied levé. Une peau de léopard sur le bras 
gauche, le flanc et la cuisse droite. Recherche 
d'animation dans la figure, teinte d'un blanc bril- 
lant et mort tout à la fois : c'est d'une école fran- 
çaise fort ennuyeuse, les peintres de l'Empire 
devaient regarder ce tableau comme le prototype 
de la peinture. 

Michel-Ange. Sainte Famille. — A l'air de loin 



ITALIE. 287 

d'une peinture de Botlcelli, comme ton. La Vierge 
se retourne pour donner le Bambino à saint 
Joseph, elle est agenouillée et couchée sur ses 
jambes; elle se retourne vue de trois quarts, et le 
Bambino, appuyant ses deux mains sur la tête 
de sa mère, met son pied droit sur son bras. 

Dans le fond, académies d'hommes tout nus, 
inutiles, appuyés sur une sorte de parapet; on 
dirait qu'ils sortent du bain, un groupe de deux 
à gauche, de trois à droite. La Vierge, comme 
traits, est vraiment plutôt laide. 

La Vierge est en robe violet clair, blanchi par 
les places de lumière aux saillances; par le bas une 
draperie verte et bleue. Même observation pour 
la draperie rouge de^saint Joseph. Effet cru. 

Lucas Cranach. Eve. — La même femme que 
la Vénus du palais Borghèse, que je préfère du 
reste; elle est ici nu-tête; de sa main gauche con- 
tournée sur la hanche, elle tient une branche de 
feuillage, qui cache le pudendum; à la main 
droite elle tient une pomme. Sa chevelure blonde 
a la plus grande masse épanchée sur l'épaule 
droite. 



I 



VOYAGE À CARTHAGE 

DU 12 AVRIL AU 12 JUIN 1858 



VOYAGE A CARTHAGE 

DU 12 AVRIL AU 12 JUIN i8j8. 



Lundi 12 avril 1858. 

MÉLANiE a été me chercher un fiacre, Fou- 
logne sonne. — Au chemin de fer, marin; 
mes trois compagnons, bêtes de nullité : 
1° blond, à pointe; 2° vieux mastoc, blanc, collet 
de fourrure à son manteau; 3° monsieur bien; 
étant «du Nord» et s'occupant d'agriculture, il 
disserte sur les huiles. — La nuit est belle et les 
étoiles brillent, je fume et refume en retournant 
en moi toutes mes vieilleries. 

A Lyon, la place où la statue de Niewerkerke 
déshonore l'univers. — Un barbier au coin de la 
rue. — Je lis : Café du Monument. 

Je m'empiffre à Valence, avec rapidité et dé* 



(•> Ces notes sont celles que Flaubert a tracées au jour le jour 
sur son carnet de route, au cours du voyage qu'il fit en Afrique 
à l'intention de Salammbô. (Voir Correspondance , III, p. 163.) 

19. 



292 NOTES DE VOYAGES. 

lices. — Ma joie de voir des montagnes et le 
Midi. 

A Avignon, des sorbets à la glace. — Mes 
trois compagnons se sont changés en trois autres i 
plus supportables. — Grand étang à droite , bastide, 

Marseille. — La mer bleue! — Omnibus : 
deux vieilles dames. — Chez Parrocel, tout est 
plein pour le maréchal Castellane; on me loge 
tout en haut, dans une petite chambre. — Télé- 
graphe. — Bureau des paquebots. — Je me bourre 
de bouillabaisse et je vais au café : amateurs mar- 
seillais jouant aux dominos. 

Le lendemain mercredi, bain. La maîtresse des 
bains a mal aux yeux comme moi. — Je cherche 
et je retrouyeY Hôtel de la Darse; le rez-de-chaussée, 
ancien salon, est un bazar maintenant; c'est le 
même papier au premier! 

Visite à bord de YHermus, dans le port neuf. 
— Jardin zoologique délicieux; des montagnes 
(de Saint-Loup) brunes et sèches, couvertes d'un 
glacis bleu; une cascade tombe et babille pendant 
qu'un lion rugit doux comme une pompe; des 
paons sur des arbres; un paon blanc. C'est un en- 
droit délicieux. — Soir, café. 

Jeudi. — Promenade au musée. — Re-visite à 
l'Hôtel de la Darse. — Les rues du vieux Mar- 
seille. — Un débit de tabac où l'on ne connaît 
pas les londrès. — Place du Puget. — Un agent 
de police engueulant un marchand de rubans. — 
Les murs des maisons s'effritent. — Rues en 
pentes!! — Maison meublée tenue par X. — Les 
femmes petites, noires, en cheveux, évidemment 
le type italo-arabe; pas une ne m'accoste, même 
de l'œil. Quel bel éloge de la police!... 




VOYAGE A CARTHAGE. 293 

Un verre de malaga dans le Chalet. — Prome- 
nade au Prado pour aller demander une table à 
Courty, mais je ne retrouve pas Courty; course 
qui n'en finit, c'est un quartier triste; forcé, un 
fiacre me conduit au bout, où je reconnais la 
place pour être venu avec le père Cauvière. 

Retour à l'hôtel. — M. Touraide ouTouraine, 
avocat d'Aix, tout blanc, un père Lormier passé 
à la mélasse, met son bonnet de velours pour 
dîner; son épouse le regarde. C'est un avocat 
d'Aix que les cors aux pieds préoccupent vive- 
ment : «Mes bottes...» et la femme idem : «Je ne 
peux mettre que de vieilles bottines », — Le soir, 
Gymnase-Dramatique, oii l'on chante diverses 
romances. L'odeur des latrines est tellement forte 
que je m'enfuis. 

Vendredi midi, embarquement : beaucoup de 
troupiers, des émigrants pêle-mêle sur le pont; 
tout cela se calme, le vent fraîchit, on disparaît 
dans ses cabines. Jamais je n'ai vu de personnel 
plus insignifiant ni plus taciturne. (Je n'ai pas 
depuis huit jours échangé dix paroles.) Le navire 
roule, engourdissement et mal de tête. Le soir, la 
lune se lève, mince et recourbée comme le patin 
d'une Chinoise; il fait froid, je rentre me cou- 
cher. 

Toute la journée du samedi, malaise et engour- 
dissement, sans maux de cœur; je dîne dans ma 
cabine, couché. L'ancien remède indiqué par le 
père Borelli (du Nil), du pain frotté d'ail, m'a 
réussi, et, le soir, je prends le thé tout seul. J'en- 
tends, la nuit, les dégueulades de mes compagnons. 

A 5 heures, dimanche, je monte sur le pont, 
la terre d'Afrique est devant moi. A droite, mon- 



1()4 NOTES DE VOYAGES. 

tagnes noires, de médiocre hauteur; la mer foncée, 
marmora pond est une expression réaliste. On ne 
sait pas très bien oij est Stora. — Un petit officier 
de cavalerie ressemble un peu à Pendarès. Une 
femme de chambre sylphide, avec un œil à demi 
clos, a été dans l'Inde : chapeau de soie puce, 
éreinté. Les émigrants sont toujours sous le ca- 
pot, pêle-mêle; les troupiers enveloppés dans 
de grandes couvertures grises, comme des ca- 
davres. Le navire se balance et balance tout cela 
monstrueusement. Un Russe, grande redingote 
(M. Suc), très malade, l'air rébarbaratif; son com- 
pagnon, grand, blond, un peu sot, répète : «Les 
hommes forts sont plus malades, tandis que 
les faibles supportent mieux; ainsi, moi.» Mais 
la plus belle balle, c'est un bourgeois hideux, le 
Ferrand des Mystères de Paris, cravate blanche, 
habits noirs fripés, chapeau blanc très haut et 
défoncé; couturé de petite vérole. Une destinée 
ignoble est gravée là : il a fait tous les métiers et 
il doit être ou maître d'école ou pharmacien; il 
tire de sa poche un grand portefeuille. 

Débarqué dans une barque mahaise qui est de 
Naples; l'homme qui la conduit a de gros favoris, 
nez de vautour, il sourit; ses cheveux noirs sont 
par petites mèches, comme des paquets de ficelles 
goudronnées. 

Hôtel des Colonies. — Télégraphe, une mos- 
quée à droite. Pour j aller, «Maison de la porte 
de fer» avec 2 pots au premier qui contiennent 

des fleurs, m'a l'air d'un b — Des Arabes 

couverts de grands linges grisâtres; un, surtout, 
un vieux, chassant un âne qui porte des fagots. 

La rue principale a des arcades genre rue de 



VOYAGE A CARTHAGE. 295 

Rivoli; des Arabes jouent des couteaux au tourni- 
quet, beaucoup de cafés, café Defoy sur la place, 
en vue de la mer. — Deux petits rochers à l'en- 
trée du golfe. — L'Hermus est en face de moi, 
devant Stora; à gauche, sur les rochers, la route 
de Stora à Philippeville; sous ma fenêtre, allant 
à droite, un chemin. La mer est toute bleue, des 
cormorans jouent dans l'air. J'ai pris une bouteille 
de hmonade gazeuse sur la terrasse de l'Hôtel des 
Colonies, au rez-de-chaussée. 

Philippeville est bâtie dans une espèce de ravin 
qui descend vers la mer. 

Dimanche , 4 heures et demie du soir. 

Philippeville. — En regardant la mer, au 
fond, un bout de la montagne; rocher et, à 
droite, deux casernes. La ville au miheu. En bas, 
maisons à toits en tuiles, elles sont blanches et 
toutes modernes. Je suis sous la mosquée qui est 
bâtie sur le versant droit (tournant le dos à la 
mer); j'ai passé par la rue de Kébir : roses, no- 
pals, petites fleurs bleues. 

En regardant la vallée, on a : à gauche, mon- 
tagne; à droite, idem qui la rejoint; très vert, avec 
des bouquets plus foncés, taches d'or par places. 
Le mur des fortifications est devant moi. 

Rencontré trois rehgieuses et des enfants qui 
faisaient s'envoler des écoufïïes. — II J a devant 
la mosquée où je suis beaucoup d'herbes, des 
oiseaux crient dans les créneaux de la mosquée; 
en face de moi, derrière une quatrième caserne, 
une grande meule de foin; çà et là un bouquet 
de genêts. Le ciel bleu pâle. 

A mon second séjour à Philippeville, le soir, 



296 NOTES DE VOYAGES. 

baraques de saltimbanques; vue des hauteurs, de 
la même place. — Deux espèces de nains, parmi 
les ruines, recueillis dans le théâtre, trapus, têtes 
énormes, vêtements striés; — travail évidemment 
punique. 

CoNSTANTiNE. — Parti le soir, dimanche, sur la 
banquette. H J a derrière moi deux Maltais, un 
spahi et un Provençal ou Itahen. La voiture craque 
et gargouille comme un ventre trop plein. Ces 
animaux, derrière moi, puent et gueulent; le Pro- 
vençal veut blaguer le spahi, qui rit en arabe; les 
Mahais hurlent; tout cela n'a aucun sens qu'un 
excès de gaieté. Quelles odeurs! quelle société! 
«Macache! macache! » A ma droite, un petit 
monsieur tout en velours, entrepreneur de toute 
espèce de choses, assurances, terrains, etc. Il a été 
spahi. 

La route est bordée de saules, les montagnes 
sont basses, cela ressemble au centre de la France; 
la poussière obscurcit la lumière des lanternes, il 
fait très chaud, j'ai mal aux jeux. En montant à 
pied une côte, mon voisin me montre une place 
où il a, une nuit, en p. ..ant ainsi avec d'autres 
voyageurs, aperçu trois hons, couchés tranquille- 
ment; le pays en est plein. 

Au milieu de la nuit, nous nous sommes arrêtés 
dans un village. Auberge comme en Itahe : grande 
salle nue, au premier au fond d'un corridor; une 
longue table, des hommes qui dorment, un comp- 
toir et des tonneaux. On entre dans une écurie; 
escalier droit. Les auberges, qui sont pleines, ont 
l'air d'abord désertes. 

Aperçu un incendie sur la droite; de temps à 
autre, des fdes de charrettes dételées et stationnant 



VOYAGE A CARTHAGE. 297 

dans les villages; les ponts sont plus étroits que le 
chemin. 

La végétation diminue, les montagnes gran- 
dissent, nous montons toujours. Elles sont d'un 
vert épinard à ma gauche; celles de l'horizon, 
grises par le sommet. 

On commence à descendre. De pauvres Arabes 
couverts de haillons (pas une femme) chassent 
des ânes couverts de branches avec leurs feuilles; 
des jardins au bord de la route, des roses, un 
palmier, mais vilain; une chèvre jaune et sans 
cornes broute sur une pente à droite; troupeaux 
de chèvres. 

Les montagnes du fond s'accumulent les unes 
derrière les autres. On tourne sur la gauche pour 
gagner Constantine et l'on monte, à pied. Inter- 
minable ascension. Un de nos compagnons (un 
horloger), horriblement pied bot, monte avec sa 
béquille. 

Sous les remparts de Constantine, place grise, 
en pente, couverte d'Arabes. Leurs cahutes, en 
forme de loges à chien, ont un toit (ce qui les 
différencie de celles des fellahs); elles sont en 
pierres et en boue, hautes de trois et quatre pieds. 
Le terrain est très en pente, les hommes font de 
longues masses blanc sale flottant; ce qu'il y a 
de plus brun, ce sont les visages, les bras et les 
jambes, cela est d'une pauvreté et d'une malédic- 
tion supérieures : ça sent le paria. Ce sont d'an- 
ciens habitants rejetés hors la ville. 

On entre par la place d'Armes. — Zouaves fai- 
sant l'exercice. — En face, la pyramide du gé- 
néral Damrémont. — Des garçons d'hôtel vous, 
assaillent. — Hôtel du Palais. 



2^8 .NOTES DE VOYAGES. 

M. Vignard, chef du bureau arabe. — Des dé- 
combres devant la porte, entrée par des petits 
couloirs à porte basse, patio, colonnes, murs 
blanchis à la chaux. Son salon donne sur le mar- 
ché par où je suis venu et la montée qui mène à 
Constantine. 

Visite chez le pharmacien, le D"" Reboulot, 
élève de J. Cloquet. — Le secrétaire de M. Vi- 
gnard, Salah-bej, petit-fils du bey de Constantine, 
grand jeune homme pâle, à tournure distinguée 
et un peu molle; il a pris une seconde femme et 
s'échigne dessus. II me mène dans les bazars, les- 
quels me rappellent ceux de la Haute-Egypte : 
tous les hommes en blanc, à figure brune; je sens 
(je re-sens) cette bonne odeur d'Orient qui m'ar- 
rive dans des bouffées de vent chaud. 

Visite à trois mosquées : elles sont fraîches, les 
tapis alternent avec des nattes. Dans l'une, un 
homme accroupi écrit à un petit pupitre, à côté 
du tombeau d'un marabout; dans une autre, des 
figuiers dans la cour abritent des tombes. A la 
mosquée de Sid-el-Kitam , Salah-bej me montre 
celle de son grand- père. II y en a quelques 
autres; dans un compartiment entouré de grilles 
en bois, tombe d'une femme entourée de voiles 
verts et jaunes : c'est là que dort une de ses 
aïeules, une vierge mystique, qui n'a jamais voulu 
se marier et qui est devenue maraboute; deux 
hommes dorment au pied. 

Salah-bey me conduit jusqu'aux bords du Rum- 
mel, près des débris du pont d'EIcantara. 

Retour chez M. Vignard. — Promenade à che- 
val. II me montre, en descendant, trois gaillards 
grêles et étranges : ce sont des mangeurs de 



VOYAGE A CARTHAGE. 2p(; 

haschisch, chasseurs de porcs-épics; quand ils 
en ont pris un, ils font un grand dîner. Ces 
mêmes hommes prennent les hyènes vivantes, les 
amènent à Constantine et les lâchent à leurs 
chiens. Pour prendre une hyène, ils vont à sa 
caverne, bouchent l'ouverture avec des toiles, et 
y laissent un trou. Ils poussent une sorte de zaga- 
rit, l'hyène vient au bord, le chasseur lui parle : 
«Tu es johe, on te peindra de henné, on te don- 
nera un mari, des coHiers, etc. ». L'hyène s'avance, 
l'homme passe sa main enduite de bouse de vache : 
cette graisse, dont il frotte la patte de l'hyène, 
plaît à cet animal; on y passe un nœud coulant. 
Alors les autres chasseurs, placés derrière, tirent 
à eux et la bâillonnent. 

Nous mettons pied à terre, on contourne le 
rocher sur un petit sentier bordé d'un parapet, et 
l'on entre dans le Rummel. Cascades, peu d'eau 
au fond du torrent, énormes, à pic, couleur 
rouge, des trous d'oiseau; des gypaètes tournoient 
dans l'air. — Une arche naturelle, elle a bien de 
hauteur deux cents pieds (c'est par là que des 
gens de Constantine, lors de la prise de la ville, 
sont descendus au bout d'une corde; quant au 
bey, le tableau de Court est faux : il était dans 
l'intérieur), puis une sorte de tunnel; en conti- 
nuant, on arrive au pont d'Elkantara. 

Le Rummel me rappelle Gavarnie et Saint- 
Saba, c'est dans le goût. Quelquefois le rocher 
s'élargit en manière de cirque, c'est un endroit 
féerique et satanique. Je pense à Jugurtha, ça lui 
ressemble. Constantine, du reste, est une vraie 
ville, au sens antique, un acros, aalv. 

Légende : un nègre et un Romain se trouvaient 



NOTES DE VOYAGES. 

au passage d'une rivière en même temps qu'une 
jeune fille; le Romain avait un cheval. Contesta- 
tion pour passer la fille afin d'en jouir, elle, se 
défend. Le Romain lui prête son cheval et elle 
passe seule; ils passent ensuite tous les deux, et, 
là, la bataille commence entre eux à qui l'aura. 
Le nègre est tué, la jeune fille, au moment d'être 

, est changée en rocher et les deux hommes 

en deux rivières, le Rummel et le X. , . , condamnés 
perpétuellement à tourner autour d'elle et à lui 
baiser les pieds. 

Dîner avec le directeur des postes et trois 
autres messieurs. — Ils connaissent la Bovary! 

Nuit affreuse en diligence. 

Arrivée à Philippeville à 6 heures; au lit jus- 
qu'à 3. 

Visité le jardin de M. Nobels, en vue de la mer. 
Rosiers en fleurs embaument. Une mosaïque, 
trouvée sur place, représente deux femmes, fune 
assise et conduisant un monstre marin à bec 
d'aigle; une autre assise et conduisant un cheval, 
des iris entre les oreilles font des flammes rouges; 
une troisième danseuse, avec des anneaux aux 
chevilles, pieds et jambes remarquables de forme 
et de mouvement, la droite sur la gauche; le 
champ est semé de poissons. Le nègre jardinier 
qui m'a conduit va m'emplir un arrosoir et asperge 
la mosaïque pour me la faire voir. Je suis pris de 
tendresse dans ce jardin! Le temps est brumeux, 
les soldats de la terrasse en face jouent des fan- 
fares. 

Difficulté pour avoir une voiture; la mer est 
mauvaise, toutes les barques parties. — Cabriolet 
que je mène. 



VOYAGE A CARTHAGE. 30 I 

Départ de Stora à 6 heures, nous mouillons à 
8 heures et demie à l'abri du Cap de Fer. 

Ecrit le soir à 10 heures, 
le navire roule un peu sur ses ancres. 

Le vent d'Est nous force à passer la nuit au 
Cap de Fer. Le lendemain mardi et le mer- 
credi, restés au Fort Génois, à cause du mauvais 
temps et de l'hélice prise dans une chaîne de 
bouée. 

Jeudi, débarqué à Bône. Plage d'oij la mer se 
retire : les chevaux se baignent à une grande dis- 
tance du rivage. C'est désert, bête et lamentable; 
les montagnes sont vertes. — Hippone, mamelon 
vert dans une vallée entre deux montagnes, inch- 
nant un peu sur la gauche. — Nous montons à la 
casbah : prisonniers mihtaires terrassant une terre 
blanche en plein soleil; inscriptions exaspérantes 
sur les murs, tout en est maculé; M. de Bovie et 
M. de Kraff trouvent cela tout simple. 

Le gouverneur, grand blond, à barbiche; l'abbé 
de la Fontan, charmant, un Fénelon brun. 

En redescendant, nous voyons nos plongeurs 
napohtains qui sortent de l'église Saint-Augustin, 
où ils avaient été prier pour que le ciel leur accor- 
dât une augmentation de paie. 

Histoire de l'amulette de M. de KrafF; il y croît 
quoi qu'il dise. La faculté d'assimilation des Russes 
est-elle une puissance? ne faut-il pas, pour vaincre, 
un élément nouveau, une originalité quelconque? 
Qu'apportera une pareille race d'hommes?... 
merveilleux comme des mécaniques. 

Je passe la nuit à causer avec le commandant. 
Il sait par cœur bon nombre de vers de Virgile et 



302 NOTES DE VOYAGES. 

d'Hugo, c'est un ancien voltairien devenu catho- 
lique, il accomplit toutes ses pratiques; est-il sin- 
cère? Front élevé, exalté, petite taille, bouche 
épaisse et très sensuelle. 

Anecdote : dans la Polynésie , toutes les femmes , 

lorsqu'elles sont vieilles, se font par des 

chiens; elles poussent des cris affreux lorsqu'on en 
tue un. 

La nuit est douce, humide, claire, cependant 
la lune de temps à autre voilée; les étoiles brillent 
et la mer est calme. 

A notre droite, nous passons près des «Deux- 
Frères», qui ont fair de vagues éléphants ou 
d'hippopotames, de je ne sais quels monstres 
sortant de la mer; ces grandes masses noires 
sont effrayantes sous la lune au miheu du désert 
des flots. Les falaises, qui se suivent depuis 
Phihppeville, finissent au cap Blanc; le rivage 
s'abaisse et continue à plat; au loin, à gauche, les 
Cani. 

L'entrée par la Goulette me rappelle fEgjpte : 
terrains bas, murs blancs, du bleu, du bleu; une 
silhouette d'homme ou de maison se dessinant 
là-dessus; douane, barque, deux grandes voiles. 
Bon vent, nous penchons. La couleur jaune du 
lac me rappelle le Nil. 

Hôtel de France, dans une ruelle, comme 
l'Hôtel du Nil; un tas de femmes qui cousent et 
repassent dans le patio. Petite chambre. 

Promenade dans les bazars, conduit par M. de 
Kraff. Babouches. 

Cimetière qui domine la ville. — En nous en 
retournant par le quartier maure, un Aïssaoua qui 
faisait danser des serpents; vieux, en haillons. 



VOYAGE A CARTHAGE. 303 

maigre; ses dents canines supérieures très proémi- 
nentes, seules dents qui lui restassent, le font res- 
sembler à une bête féroce. II a tiré d'un sac deux 
serpents à tête très plate. En face de lui, un joueur 
de tambourin et un fifre; un enfant dansait, ou 
plutôt sautait, et lui, le vieux, criant, gesticulait, 
tirait la langue et imitait le balancement des ser- 
pents qui se traînaient sur le ventre en faisant 
osciller leur tête. Le cercle des spectateurs, entiè- 
rement composé de Maures, était tout blanc gris, 
et généralement la tête couverte; figures et bras 
bruns. 

Le lendemain dimanche, promenade au Belvé- 
der, avec M. Dubois, dans les oliviers. Le terrain 
monte doucement, ça me rappelle certains aspects 
de la Palestine. De temps à autre, une banquise 
entre les arbres, traces de l'aqueduc; la terre est 
très labourée sous les oliviers. Nous montons sur 
le sommet d'une colline très haute, d'oii l'on voit 
la mer, le lac derrière Tunis et la plaine de la 
Medjerdah. 

Brume. — Retourné à l'Ariana : charmante, 
délicieuse, enivrante chose. Les terrasses blanches 
des maisons à volets verts saillissent au milieu de 
la verdure, le tout est dominé, en échappées, par 
des montagnes bleues; champs d'oliviers, carou- 
biers énormes; des haies de nopals où les feuilles, 
vieillissant, sont devenues des branches. 

La terrasse du café : juifs et juives avec des 
jambarts d'or ; une p , les sourcils peints , com- 
plètement joints; une miss, belle-sœur du consul 
anglais, sur un cheval blanc. — Retour avec 
MM. Dubois, de Sainte-Foix, de KrafiF. — Soir au 
cercle. 



3o4 NOTES DE VOYAGES. 

Lundi 26. — Journée perdue, visite à 
MM. Wood, Rousseau, de Marcel; visite dans le 
quartier maure. 

Mardi. — Parti à 8 heures du matin, au pas 
dans toute la plaine de Tunis. Les oliviers, rares, 
cessent; une grande plaine d'herbes, verte main- 
tenant; sur la droite, à l'embranchement de la 
route de la Goulette, un café. Le terrain monte, 
haies de nopals , la Marsa. — La tente du dey sur 
la place, au fond de deux lignes de canons. — 
Station chez un maréchal. — Hôtel. 

Malqua. — On entre dans des caves, voûtées 
çà et là, oia habitent de pauvres gens; elles sont 
très enfouies et l'on touche le haut de la voûte 
avec la main. 

Monté à Saint- Louis, enclos de murs. — Dé- 
jeuner dans une chambre délabrée. — Gardien 
français, ancien domestique du colonel Pélissier. 
Je suis venu avec lui de Marseille à Malte. — 
Deux statues dans le jardin. 

Descendu vers le port. — Deux maisons rouges 
au bout, à droite. — Fait le tour des deux ports; 

f)as une trace de mur autour des ports. — La col- 
ine est pleine de coquelicots, au milieu des blés 
verts et de petites fleurs jaunes. — Promenade au 
bord de la mer, mon cheval marche dans les flots. 
A quoi servaient les murs qui descendent vers la 
mer comme des cloisons? Restes d'une cale, d'un 
mole, juste en face Saint-Louis; il devait y avoir 
un chemin en ligne droite pour y monter. — Des 
coquilles, la pluie, citernes, un vieux drapé 
comme une statue. 

Retour au puits artésien. — La famille du 
contremaître. — Pluie, temps de galop, halte 



VOYAGE A CARTHAGE. 305 

au cap. — De bons Turcs dans de bons ca- 
briolets. 

Le soir, station dans un café chic. Un banc 
de chaque côté du mur; au milieu, une longue 
estrade. Trois musiciens juifs : un aveugle, jouant 
de la mandoline, long nez, aveugle et balançant 
sa tête continuellement comme un éléphant; un 
pâle, haut front, jouant d'une sorte de violon 
sans corps; un gros, bête, jouant du tambour de 
basque. Enfant de 12 à 13 ans, veste couleur vin 
d'Espagne, un trou au coude (il jouait de la man- 
doline avec une plume d'oiseau), front élevé, 
teint pâle, yeux superbement noirs, l'émail bril- 
lant, les narines relevées et fines, la bouche en 
cœur et les lèvres charnues, les dents un peu 
longues; il restait dans la même attitude, le regard 
levé. Au plafond, quantité de cages d'oiseaux : on 
entendait le cri des petites bêtes, qui avaient l'air 
de se réjouir de la musique. 

Aux murs, une lithographie coloriée, représen- 
tant une femme; des images de manœuvres mili- 
taires (Epinal). Au fond, deux lions gigantesques 
tirant la langue. 

Les spectateurs sont impassibles. Odeur de 
tabac, de café, de musc et surtout de benjoin. — 
Un gentleman qui nous fait brûler de l'encens 
sous le nez; ses haillons de toutes couleurs lui 
donnent l'air d'être revêtu d'écaillés bigarrées. 

J'ai rencontré à la Marsa un santon, couronné 
d'herbes comme un dieu marin. 

Mercredi 28. — Achat de parfums, d'une cein- 
ture, de petites bouteilles. — Pluie, bçue atroce. 
— Le musée de l'abbé Bourgade. — Écoles reli- 
gieuses. — Dîner chez M. Rousseau. — Prome- 



3o6 NOTES DE VOYAGES. 

nade, le soir, dans les rues pleines de boue; il est 
trop tard pour voir Carragheuss!... 

Quand on sort par Bah-Kaddrah, plaine, à 
droite; le lac et Hammam-Iif en face. Si l'on se 
tourne vers Hammam-Iif, on a d'abord la plaine, 
puis le lac, et, ayant le flanc droit tourné à la 
porte de la chapelle Saint-Louis, en face : le port 
double et un espace de gazon, la mer; Hammam- 
Iif un peu à gauche, le Zaghouan dans le fond. 

Jeudi 2Ç, jour de courrier, écrit à ma mère. • — 
Le soir, promenade sur la place de la Casbah, avec 
MM. Sainte-Foix, d'Haubersaërt, etc. Lune ma- 
gnifique et les minarets illuminés quand nous 
arrivons sur la place. A gauche, cafés pleins de 
monde et de bruit, de la musique qui grince et 
bourdonne, avec des voix glapissantes par-dessus; 
en face, un énorme caroubier à côté du grand mur 
blanc de la casbah, un mur coupé violemment par 
une large draperie d'ombre, qui a l'air de faire la 
suite du sol, la terre (dans l'ombre) étant comme 
un tapis. 

Le ciel était d'un bleu extrêmement pur et 
profond, avec des étoiles couleur de diamant; çà 
et là, au-dessus des terrasses blanches, un mi- 
naret carré entouré de lumières jaunes (lampes 
à huile qui brûlaient). — - Odeur de tabac et de 
benjoin. 

En face de la casbah, un peu à gauche quand on 
lui tourne le dos, des monticules de terre, immon- 
dices ou décombres devenus collines, étaient 
perdus dans l'ombre; les places de terre éclairées | 
par la lune étaient grises, et les murs d'une éton- 
nante blancheur. En face de la casbah, un peu à 
droite des monticules, un palmier se découpait sur 



VOYAGE À CARTHAGE. 307 

le ciel bleu; des tambourins résonnaient, des voix 
chantaient; tout cela était très jojeux et d'une 
extrême douceur. 

Nous avions, en venant là, vu un Carragheuss; 
il avait une bosse et une espèce de costume espa- 
gnol , les Arabes se ruent pour le voir : « Barra ! 
barra! ». 

Avec M. de KrafF, j'en vois un autre : celui-ci 
est mieux. Dans une salle étroite et longue, et si 
pleine de monde qu'on y étouffait, les Arabes tassés 
sur deux bancs, en haut du théâtre, un homme 
qui faisait des paniers, et Achmet, le domestique 
de M. de Kraff", qui y était monté à l'aide d'un per- 
choir. II ne paraissait encore rien derrière le trans- 
parent. Un homme, entre les deux bancs, dans 
l'étroit passage qu'ils laissent, marchait en cadence 
en relevant très haut les genoux, ou bien dansait 
sans les remuer, agitant le bassin à la mode égyp- 
tienne (mais avec quelle infériorité!). Ce qu'il y 
avait de beau, c'était les trois musiciens qui, de 
temps à autre et à intervalles réguliers, reprenaient 
ce qu'il disait, ou mieux réfléchissaient tout haut à la 
façon du chœur; cela était très dramatique et il me 
sembla que j'avais compris. Quant au Carragheuss, 
son pénis ressemblait plutôt à une poutre; ça finis- 
sait par n'être plus indécent. II y en a plusieurs, 
Carragheuss; je crois le type en décadence. 11 s'agit 
seulement de montrer le plus possible de phallus. 
Le plus grand avait un grelot qui, à chaque mou- 
vement de rems , sonnait ; cela faisait beaucoup rire ! 
Quel triste spectacle pour un homme de goût ! et 
pour un monsieur à principes ! ! ! 

Vu des ombres chinoises déplorables dans le 
bouge d'un Maltais, même quartier. 



3o8 NOTES DE VOYAGES. 

Vendredi. — Visite au palais du hej. Rien n'est |j 
ravissant comme le patio, incrusté de bandes noires ■! 
sur le fond blanc du marbre. Au-dessus, des orne- 
ments en plâtre ! ! ! Les murs des appartements, en 
petits carreaux de faïence; puis, au-dessus de la 
faïence, la bande de plâtre. Pas un des carrés pleins 
d'ornements ne ressemble à l'autre, quelquefois 
les vis-à-vis se ressemblent. — Merveilleux pla- 
fonds, profonds, creusés, peints en vert, en bleu 
et en or. 

Le mobilier (Empire et Restauration : pendules 
dorées à sujets, canapés et fauteuils en acajou), 
avec les lithographies coloriées (vieux Devéria, 
Amour, François t et sa sœur), déshonore cette 
merveille de l'architecture arabe. 

II en est de même pour le palais de la Manouba, 
oii nous avons été l'après-midi. — Rencontré des 
Bédouins armés de coutelas énormes. — Aqueduc 
espagnol. — Le Bardo. — Jardin de la Manouba : 
on embaume; quantité de petites colonnes sur les- 
quelles sont des vases pleins de plantes en fleurs. 
— Un plafond à poutrelles bleues; le tranchant 
est doré, ça fait comme de grandes lames d'épées 
bleuâtres, dont le fil serait d'or. — Jardinier fran- 
çais passablement idiot, camus. 

Retour par le lac derrière Tunis, une immense 
bande de flamants est au milieu. — Monticule. — 
Quartier maure. — Fait le tour de la ville, rentré 
par la place. — Le soir, au cercle. 

Samedi, f mai. — Porté mes lettres au con- 
sulat. — Sellier. — Juive : on est enfermé sous les 
rideaux qui pendent carrément. 

En allant à Utique. — Plaine; à gauche, 
des montagnes basses à grandes ondulations 




VOYAGE A CARTHAGE. 309 

bleuâtres; à droite, un bout de terrain vous cache 
la vue. 

Au bout de cette première plaine, une seconde; 
la végétation cesse tout à coup après les oliviers 
(la première s'appelle Rastabiah et la seconde Me- 
nihelah; arrêté à Sabel-Settabah, fontaine à trois 
colonnes) et on entre dans une plaine aride. Les 
montagnes disparaissent; à droite, un santon aban- 
donné. Des Bédouins passent près de nous, armés 
jusqu'aux dents. C'est dans les oliviers que l'on a 
tué le père de Bogo. 

La vallée finit. Petite montagne, et tout à coup 
se déploie une autre plaine qui est immense, elle 
se présente plate comme la main, toute unie; on 
arrive de suite au fondouk du Pont. 

La Medjerdah est large comme la rivière de Ba- 
paume et de couleur jaune; les montagnes repa- 
raissent sur la gauche. — Un grand troupeau de 
moutons blancs à tête noire. — Une heure après, 
arrivés à Mézel-Goull (Halte du Diable). 

Le douar est au fond ou plutôt à l'entrée d'une 
gorge, nous descendons de voiture et allons à la 
chasse des scorpions, la montagne est nue et cou- 
verte de petites épines. — Un enfant du douar, 
avec un double bâton crochu. — Le ravin est sur 
notre gauche; nous redescendons et nous installons 
dans un gourbi, sur des planches, très gaiement; 
ce sont les planches de son lit que Amorr-Ben- 
Smidah a défaites pour nous les donner. 

Nous fumons des pipes dehors, dans l'enceinte 
faite en bouse de vache desséchée; de petites 
vaches, dans la cour, sont couchées par terre, nous 
manquons de tomber dessus; les chiens du douar 
aboient. Ils ont cette habitude d'aboyer sans cesse, 



3IO 



NOTES DE VOYAGES. 



pendant toute la nuit, afin d'écarter les chacals f 
s'il se présente un homme (ou un danger quel- 
conque ) , ils aboient d'une autre façon , pour donner 
l'éveil. Notre cahute est en terre, plus longue que 
large; trois arbres fourchus soutiennent le toit, qui 
est en roseaux, et une lampe suspendue nous 
éclaire et vacille. Les chiens aboient, nous sommes 
couchés sur les planches. 

Minuit, puces nombreuses. 

Nuit gaie, Bogo seul dort, Sainte-Foix ne rêve 
que képi et revolver; de temps à autre, un de nous 
se relève et alimente la lampe avec fhuile de notre 
boîte à sardines. 

Le lendemain, dimanche 2 mai, partis de bonne 
heure, à pied, pour les ruines d'Utique. 

Le pont de Dzana, vieux pont qui conduit à 
Bizerte; le Dzana est une petite rivière, sur la 
droite, à un quart de lieue du douar. 

Petites fleurs bleues, d'autres violet foncé, 
d'autres jaunes. Le ciel est couvert, mes compa- 
gnons chassent des cailles, les coups de feu pètent 
au milieu des petits cris des alouettes, dans les 
blés verts tout pleins de coquelicots en fleurs. 
Quand nous nous sommes levés pour partir, il y 
avait une grande bande bleue sur le ciel, du côté 
de l'Est. 

Nous rencontrons à notre gauche, à mi-côte, ^j 
deux douars de Bédouins. — Chameaux. wjÊ 

La route monte un peu, en inclinant sur Ia^« 
gauche, et arrive en angle droit sur un vallon; 
premier, deuxième, puis troisième palmier à 
gauche. Plaines plates; au milieu, à une lieue de 
distance, des ruines comme des palmiers et çà et 



VOYAGE A CARTHAGE. 3 I I 

là, des blocs de maçonnerie : nous marchons sur 
les restes d'une chaussée romaine. 

A gauche, des entrées de caves, de souterrains; 
elles sont surmontées de petites collines qui ont 
l'air artificiel et sont à pans droits. 

Adroite, le bourrelet des colhnes, extrêmement 
bas, se relève, finit brusquement et laisse la plaine 
à découvert, indéfiniment, du côté de l'Est; à 
droite, c'est comme un grand demi-cirque : mon- 
tagnes à base très large, mamelonnées, couvertes 
de bois et de broussadies; elles ont des lambeaux 
de verdure çà et là. 

Un vallon de cent pas de long sur vingt-cinq 
de large, chemin au miheu, de l'eau, de longues 
herbes; un palmier se découpe, à gauche; un 
troupeau qui pâture, au loin, fait comme des 
bornes noires dans la campagne. 

Nous tournons à gauche : ruines informes, 
grands blocs de maçonnerie comme si un tremble- 
ment de terre les eût renversés; à notre gauche, le 
vallon se ferme en courbe. 

Monté sur le sommet du cirque, près des 
aqueducs. Tournant le dos au soleil levant, on a 
devant soi, visible, une partie de la plaine d'où 
la mer s'est retirée. L'eau de faqueduc venait 
de la montagne à gauche (en se tournant vers 
l'Ouest). 

Les citernes sont de même construction qu'à 
Carthage, à demi enfoncées; mais, bien que Bogo 
prétende qu'elles se communiquaient, elles ne 
s'entre-croisent pas. 

La face Est des grandes ruines regarde un es- 
pace semi-circulaire, qui devait être le théâtre. Le 
Forum, plus douteux, était placé au-devant de 



NOTES DE VOYAGES. 

l'entrée Ouest du cirque, qui a complètement' 
disparu sous l'herbe. 

Fontaine sous un palmier jauni, les feuilles du 
bas dans un négligé charmant; un enfant et un 
homme battent le hnge avec leurs pieds, coutume 
arabe; cela fait un rythme. — Un vieux qui a une 
figue au nez. 

Nous retournons au douar sur des bourriques. 
En face, la montagne Quel-Nah est comme un 
mur; la montagne Metzel-GouII fait une avancée 
entre la vallée de Metzel-GouII et la plaine 
d'Utique et les sépare. 

Pont de la Medjerdah. 

Etant adossé à la montagne, on a devant soi, à 
vingt-cinq pas après le fondouk une butte de ter- 
rains très rapprochés. — Mur antique parallèle 
à la rivière. — Bac. — Rives argileuses , éboulées à 
pic. — Un troupeau de bœufs qui se battent. 

Du phare de Sidi-bou-Saïd , tourné vers l'Est : 
au premier plan, la mer, que l'on surplombe; elle 
se continue, filant à gauche; en face le mont Co- 
bus, le rivage s'abaisse et la plaine, un peu bos- 
selée, continue jusqu'au Hammam- lif. J'ai sous 
mes pieds le cap de Kamart; la mer est en retrait 
à droite et à gauche. 

Au Sud : le village de Sidi-bou-Saïd, la mer, 
Hammam -lif avec ses deux cornes; derrière, 
comme un grand bloc d'indigo, le Solejman. Une 
autre montagne, la Mammediah, s'étend, et, à 
droite, le Zaghouan apparaît par derrière. Le 
Zaghouan est bleu; Hammam-lif, verte, brumeuse, 
des lignes rousses. La Mammediah est une longue 
banquise presque droite. 

En face : la pointe de laGouIette; tout Carthage 



VOYAGE A CARTHAGE. 3 I 3 

est beaucoup plus bas que moi, maisons blanches, 
places vertes : des blés. 

A l'Ouest, j'ai la plaine qui s'étend vers Tunis; 
à gauche, la pointe de Kamart, un golfe, des mon- 
tagnes basses, au fond. 

Au Nord, la pleine mer. 

Un dromadaire sur une terrasse, tournant un 
puits : cela devait avoir lieu à Cartbage. 

Chameau dans les airs, ses oreilles énormes le 
font ressembler à une grenouille. 

Mardi. — Partis de Tunis à 8 heures et demie. 

Douar El-Schat. — Ouvriers. — Docteur Heap , 
mosaïques dans sa cour, lunch. 

Sidi-bou-Saïd. — Rue en pente. — Phare. — 
Revenu aux ouvriers. 

La Marsa. — Longé le bord de la mer. — Pa- 
villon de plaisance du bey. — Arrêtés par les 
rochers, nous rebroussons chemin; montée raide. 

Vue du haut de Kamart : sables à droite et 
Sebkha; à gauche, verdure et conacs entourés de 
palmiers; en face, les montagnes de Porto-Farina, 
gris perle. 

Nous prenons sur la gauche. Maison du docteur 
Davis : galerie découverte à pleins ceintres en ma- 
çonnerie pour entrer, cour, escaher, vasque carrée, 
portique moresque. — M"*" Davis, maigre, gra- 
cieuse, petits jeux, os saillants; prête, je crois, 
à accepter l'invitation à la valse; M"" Nelly Rosem- 
berg, pur type zingaro, longs cils, lèvres char- 
nues, courtes et découpées; un peu de moustache, 
des cils comme des éventails, des yeux plus que 
noirs et extrêmement brillants, quoique langou- 
reux; pommettes colorées, peau jaune, prunelles 
splendides et noyées. — Visite gaie. 



3 I 4 NOTES DE VOYAGES. 

Course au bord de la Sebkha-el-Rhouan. Elle 
communique à la mer par trois ouvertures entre 
de grandes banquises plates; la terre, quand il y en 
a, est couverte de touffes jaunes, en fleurs, pa- 
reilles à la fleur du genêt. L'eau s'est retirée; il 
reste de grandes flaques sèches, couvertes de sel, 
cela a l'air de neige. Entre les bancs de sable de 
Kamart, la mer apparaît avec une brutalité inouïe, 
comme une plaque d'indigo, le ciel bleu en paraît 
pâle, le sable est blond, des mouettes volent ma- 
gistralement : ça a l'air de l'écume des vagues qui 
s'envole, de grands flocons blancs emportés par le 
vent, dans les airs. 

Nous revenons de la Sebkha en longeant la face 
Ouest de Kamart : bois d'oliviers à notre gauche, 
troupeaux de moutons à tête noire et à queue 
carrée. Les bœufs et les vaches ne sont pas plus 
grands que des veaux. 

J'ai rencontré le bej dans une sorte de mjlord. 

Dîné seul dans une chambre, à l'hôtel italien 
de la Marsa. 

Mardi 9 heures et demie du soir. 

Quand on vient de la Marsa par le bord de la 
mer pour aller à Samt-Louis, on a à droite la mon- 
tagne de Sidi-bou-Saïd; à gauche, la mer; une 
fontaine d'eau douce en sortant de la Marsa, à 
droite. Partout où l'on creuse sur ce rivage, on 
trouve de l'eau douce. 

Dans la mer, rochers carrés, rouges; les falaises 
en terre, généralement; les ravins qui les coupent 
régulièrement les font ressembler à des colonnes 
informes obliquement posées. 

Quatre golfes : Kamart, Meria, Sidi-bou-Saïd 



VOYAGE A CARTHAGE. 3 I 5 

et Saint-Louis ; — Saint-Louis ayant le sien à sa 
gauche. 

Les terrains, à mesure que l'on se rapproche de 
Saint-Louis, s'abaissent, inattaquables du côté de 
Sidi-bou-Saïd à cause des rochers. Dans le golfe 
de Sidi-bou-Saïd, on ne voit pas même Hammam- 
hf; un promontoire bas, puis tout à coup on aper- 
çoit l'anse à l'extrémité de laquelle, en haut, est 
Saint-Louis. De cette pointe, j'ai à droite l'anse, 
Saint-Louis, les deux maisons rouges; en face, le 
Zaghouan; un peu à gauche, Hammam-Iif. 

Du sommet du promontoire, regardant le soleil 
(10 heures du matin) : en face, le Cobus, brun, 
vaporeux; la mer en face, à droite et à gauche, 
bleue, le soleil y fait rouler des étoiles; à droite, 
au fond, le Zagnouan. Des nuages sur le sommet 
de Hammam-lif, qui a l'air en bronze, rouge par 
la base, brun doré en dessus. A droite, trois anses 
dans une. 

Tournant le dos au soleil : au premier plan, la 
montagne du cap même qui, avançant, empêche 
de voir les golfes de Sidi-bou-Saïd, de la Marsa et 
de Kamart. 

Les galets, en une espèce de grès, sont blancs 
et lie de vin; quelques-uns ont comme des bandes 
de fer plus foncées. De petits rochers à fleur d'eau , 
pleins de trous comme de grosses éponges; quel- 
ques-uns sont divisés naturellement comme des 
blocs de grands dallages. 

De Djebel Sidi-bou-Saïd, le dos tourné à la 
maison du Kasnadar, à l'endroit oii l'on prend de 
la terre rouge de dessus une butte : en face, la 
Marsa , plaine , isthme , verdures , maisons blanches, 
puis la montagne de Kamart et, à droite, le pro- 



3 1 6 NOTES DE VOYAGES. 

montoire de Kamart, avec la crête promontoire 
fermant le golfe de la Marsa; par derrière, mon- 
tagne de Porto- Farina, gris, brumeux, avec des 
plaques blanches, la pente du promontoire de 
Kamart est gris rose; près de moi, à droite, 
la pente et le village de Sidi-bou-Saïd; à gauche, 
au fond, montagne brumeuse, bleue, presque gris 
noir; Sebkha, sables à peine perceptibles, plaine. 

En regardant Saint-Louis : en face, plaine, Saint- 
Louis au delà, et, à droite, le golfe de Tunis; à 
gauche, Kasnadar, mer bleu vert, Hammam-Iif. 

Pour venir là nous avons pris un ravin très large, 
d'argile rouge; ça a l'air de vagues de sang pétri- 
fiées. On y trouve des restes de fouilles, le dessus 
d'une voûte. Il se bifurque et, au bas de sa branche 
droite, en regardant la mer, quatre grandes ruines 
et un mur. 

Ces restes sont énormes, l'épaisseur des murs a 
environ deux longueurs de cheval; le mur isolé à 
droite (sous la maison du Kasnadar) est en pierres 
de taille. 

La mer rentre et, deux cents pas plus loin, deux 
entrées de voûtes, un mur à ras du sable; cent pas 
plus loin, une masse énorme qui fait cap; on y 
entre : c'est une grande voûte, plus de deux fois 
haute comme moi à cheval. 

En dehors, du côté de Saint-Louis, c'est comme 
une montagne qui a plus de soixante pas de lar- 
geur; c'est bâti avec des galets de la mer. Immé- 
diatement après, les rochers qui descendent font 
une défense naturelle; ruines mêlées aux rochers, 
puis, pendant soixante pas (sous le fort), je longe 
les restes d'un mur énorme qui devait être un 
quai. 



VOYAGE A CARTHAGE. 3 I 7 

De dessus une butte, ayant le fort à gauche 
et les citernes à droite, en face, dans la mer, des 
ruines. Est-ce un môle ou les restes d'une tour 
carrée? ça a bien, sur chaque face, deux cents 
pieds. 

Sous les citernes, les ruines recommencent : au 
bord de la mer et dans la mer, colonnes blanches 
et brunes dans le sable; autre carré de ruines dans 
l'eau; cinq cents pas plus loin, un blocage carré, 
juste en face la façade de Saint-Louis. 

II devait y avoir un chemin, c'est Ie*bout de la 
chaussée ou de la rue, comme la base d'une tour. 

J'aperçois, à droite, Sidi-bou-Saïd et, au bas, 
les citernes; plus à droite, les ruines s'avançant 
dans la mer à fleur d'eau; à ma gauche, les deux 
maisons rouges. 

J'ai remarqué (sous les citernes) au bord de la 
mer, des pierres de taille, comme base de blocage, 
quarante-quatre murs descendant parallèlement 
vers la mer. Etaient-ce des murs? car, à certaines 
places, entre le seizième et le dix-septième, l'entre- 
deux est plein. 

Partant de la Marsa, nous allons sur la crête de 
la Marsa et nous arrivons au sommet des terrains 
rouges de ce matin. 

Après le Kasnadar, au bas du fort, à sa gauche, 
ruines descendant vers la falaise peu élevée, un 
mur, une masse de blocage, le haut d'une voûte 
et des restes informes. 

Le dos tourné à la mer et regardant le fort : 
murs qui descendent comme ceux au bord de la 
mer, ce devait être un palais en terrasse. 

Derrière le fort, dont on nous refuse l'entrée, 
deux quadrilatères, restes de deux terrasses; celle 



3 I 8 NOTES DE VOYAGES. 

de gauche (ayant le dos tourné au fort) est plus 
basse que celle de droite. Murs de quatre pieds 
d'épaisseur environ. La terrasse supérieure a une 
surface de i^o pieds de long sur 50 de large; la 
seconde terrasse, plus large et plus longue, sup- 
porte celle-ci. 

Derrière cette seconde, commencent les ci- 
ternes, dont on voit le dessus, ça fait comme un 
hippodrome; on a creusé les terres, évidemment. 
On ne connaît pas toutes les citernes, elles doivent 
aller souterrainement jusqu'au fond de l'excava- 
tion. A l'angle Ouest des citernes et le terminant, 
il y a un dôme de même travail que les citernes; 
le dessus, le sommet est tronqué; se terminait-il 
en pointe? L'intérieur fait une rotonde, briques et 
blocage alternés. 

Dans l'intérieur des citernes, partout, à chaque 
bassin, sous le stuc, deux rangs de briques à plat, 
supportant le blocage. Deux bas côtés, une nef, et 
les bassins sont transversaux, ils ne devaient com- 
muniquer que par les côtés. Les trous à la voûte 
laissent entrer le soleil ; des mouches bourdonnent , 
des herbes pendent par les trous, comme des 
lustres; Khalifa, avec nos deux chevaux, est 
couché à l'entrée en pleine lumière; un oiseau 
s'envole avec un bruit d'aile, un autre chante; 
poussière très fine, silence, parois vertes sur les 
murs, de l'eau livide et épaisse dans quelques 
bassins. 

Au-dessus des citernes, pente douce, éminence 
qui a une forme presque régulière. 

Fouilles : mosaïques romaines communes, murs 
en stuc blanc, avec de larges bandes de chocolat 
en réchampi. 



VOYAGE A CARTHAGE. 3 1 9 

Au bas des citernes, sous le fort et à sa droite 
en regardant la mer, grand amas de ruines dans 
toutes les positions possibles; quand on arrive vers 
elles, ça a l'air de vagues dolmens : morceaux 
de voûtes, grands blocs à demi couchés qui se 
tiennent d'eux-mêmes. 

Course à la Goulette. — Langue de terre qui 
va se resserrant de plus en plus, lignes de murs 
propres, place européenne, cafés. 

Passé de l'autre côté du canal. — Hammam-Iif 
a l'air divisée, par vagues obliques, tons bleus et 
gris superbes. 

Dans un café, j'examine à loisir fillustre Ka- 
roubi, le premier ruffian de la Tunisie et qui a 
posé devant S. A. R. M. le prince de Joinville, 
dans une fonction extra virile. II a l'air très véné- 
rable : chapeau de paille et paletot de matelot, son 
chic participe du marin et du modèle d'atelier; 
barbe longue, bagues nombreuses, calvitie sur le 
devant de la tête : peut poser pour un saint Jean. 

Revenu à la Marsa au grand galop; le soleil, 
comme un bouclier rougi, se couchait à gauche. 

Jeudi 7 mai. — Notes prises au clair de lune. 
— Lever du soleil, vu de Saint-Louis : d'abord, 
deux taches, celle du jour levant, à droite; la lune 
sur la mer, à droite; le ciel, un peu après, devient 
vert très pâle et la mer blanchit sous le reflet de 
cette grande bande vague, tandis que la tache que 
fait la lune sur la mer se salit. La bande vert d'eau 

fagne dans le Nord, la mer s'étend orange pâle; 
n'y a plus que très peu d'étoiles, fort espacées; 
toute la partie Sud et Ouest de Carthage est dans 
une blancheur brumeuse, la prairie de Ta Goulette 
se distingue; les deux ports, les montagnes violet 



320 NOTES DE VOYAGES. 

noir très pâle, estompées de gris, le Cobus est 
plus distinct; quelques petits nuages dans la partie 
blanche du ciel, au-dessus de la bande orange. 

Un navire (barque de pêche?) comme une 
grosse mouette noire. Du côté de Tunis, le ciel 
qui perle et les montagnes violet brun. Le ciel est 
d'un bleu extrêmement doré; au pied de Ham- 
mam-Iif, la mer est verdâtre. H j a encore une 
étoile, à la droite de la lune, du côté de Tunis. 
Les maisons blanches de la Goulette sont très dis- 
tinctes, le cap Bon s'aperçoit très bien; les maisons 
de Sidi-bou-Saïd; le mont Cobus est estompé 
d'une brume violette, et tout en général. 

La partie Est du ciel est maintenant rosée; ce 
qui domine immédiatement la ligne de l'horizon, 
blanchâtre et comme poudreux. Derrière le Cobus , 
d'autres montagnes très indécises; idem derrière 
Hammam-lif. 

De la butte des terrains rouges, au pied de Sidi- 
bou-Saïd, en regardant Carthage, les inégalités de 
terrain qui existent d'ici à Bjrsa disparaissent. 
Bjrsa me cache en partie le lac, que je revois à 
droite avec Tunis. 

Montagnes, puis la Sebkha-el-Rouan , à gauche 
de Bjrsa; la Goulette, les ports, la mer, la Ham- 
mam-lif. La mer est verte, le soleil se lève juste 
derrière les terrains rouges, au pied de Sidi-bou- 
Saïd; du cap Carthage, le cap Kamart fait comme, 
un croissant. 

Du plateau (où sont encore des mosaïques), 
à droite des citernes, même vue, mais plus belle 
et plus rapprochée. 

C'était sans doute là Mégara, les Mappales 
étaient aux terrains rouges. Byrsa se détache com- 



VOYAGE A CARTHAGE. 32 I 

plètement; toute la plaine de Tunis, l'extrémité 
du lac et Tunis en rose; tout ce qui est à gauche 
de Saint-Louis, les ports, la Gouîette, la mer, 
Hammam-Iif, très visible. En se tournant à droite, 
la Sebkha bleue, bordée d'une ligne blonde; ter- 
rains très bas pour y arriver, le coteau de Kamart, 
couvert d'arbres brun vert. 

De là, en descendant vers Saint-Louis, la forme 
d'un hippodrome. Le cul-de-four est très visible, 
puis ça s'élargit jusqu'au vallon transversal qui 
descend de la Marsa vers la mer; ce vallon est 
très étroit à son entrée (venant de la Marsa). 

Il y a au pied Est de Saint-Louis un autre vallon 
et une petite colline. 

Parmi les fragments conservés à Saint-Louis, un 
bras droit avec une manche lacée. 

Du plateau de Kamart, dans les oliviers, regar- 
dant l'Est, Sidi-bou-Saïd fait une bosse, puis tout 
dévale vers la droite; le cap Carthage s'avance, 
la mer des deux côtés; à droite, en face, Ham- 
mam-lif. 

Les terrains rouges, au pied de Sidi-bou-Saïd, 
sont juste en face le plateau de Kamart, oii il y a 
des catacombes. 

La Sebkha-el-Rouan, contrairement à ce que 
j'avais cru, est entièrement fermée; mais, dans 
fhiver, quand il y a plus d'eau, elle doit commu- 
niquer. 

Après le plateau de Kamart, un vallon trans- 
versal; venant des sables au bord de la mer et 
allant à la mer; puis une re-colline, qui est à pro- 
prement parler le cap Kamart; mais, vu de la 
mer, il ne s'aperçoit pas. 

Vendredi 8. — Dormi toute la journée. Rhume. 



NOTES DE VOYAGES. 



Samedi 



Ecrit des lettres. 



Dimanche lo, parti pour Bizerte, — Jusqu'à 
Utique, route connue. — Déjeuner sous le pont. 

— Pierres. — Revolver. — Fusil. — Ils filent. — 
Hallouf! hallouf! 

Laissé notre douar à gauche, monté la route 
blanche que l'on aperçoit du pont; en haut, ia 
plaine d'Utique. Nous longeons le fond de la baie. 

— Re-côte, broussailles, verdure, fontaine à 
gauche, un cirque naturel. On redescend en pre- 
nant sur la gauche, à travers des broussailles; 
on aperçoit un grand lac, à gauche. Au fond de 
l'horizon, un peu à droite, grand village blanc 
dans la verdure et les palmiers. — Traversé le vil- 
lage. — En haut, on aperçoit la mer à droite; 
on laisse les dunes à droite; oliviers, et on arrive 
à la ville. 

Bizerte. — De l'angle Ouest des fortifications, 
sur une petite éminence, au premier plan, les 
murs de la ville; à gauche, la courbe de la baie, 
grève à sables blonds, et les sables en monticules, 
au fond, font de grandes vagues; par derrière, 
lignes de montagnes basses. 

En face : la ville, l'isthme par oia l'on arrive, 
blond à gauche, vert à droite, deux lacs : le plus 
petit, le plus éloigné; le deuxième, plus près, se 
continue en canal pour aller communiquer au 
grand lac à droite. Par derrière, montagne verte 
qui va diminuant vers la droite; derrière celle-ci, 
lignes de montagnes bleues qui vont s'abaissant 
pour se relever tout à fait sur la droite, derrière 
le grand lac. Au milieu, une grande montagne 
en forme de pyramide; il J a dedans des buffles 
sauvages. 



VOYAGE A CARTHAGE. 323 

Bizerte était plus à l'Ouest que maintenant. 

SurTénninence, au bord de la mer, deux disques 
d'eau comme à Carthage; deux petits villages 
blancs au bord de l'eau, en dehors des murs. Il j 
a en avant comme un tumulus sur lequel est un 
fort; les constructions espagnoles sont bâties (à la 
partie Ouest) sur des restes romains. 

Du bas de Laliah, en face, à gauche, le village 
sur la montagne se détachant en blanc sur le ciel 
bleu cru (on contourne cette montagne); au pied, 
ligne de nopals. Quand on se retourne, vallée 
verte, avec des plaques noires; au fond, le grand 
lac de Bizerte, comme une plaque d'acier : le 
soleil tape dessus, le ciel est tout blanc. 

Formes étranges des peupliers dans les rues de 
Bizerte : on dirait des sycomores ou des pom- 
miers. 

Broussailles épineuses, à droite et à gauche; 
de l'eau, des tortues, puis, entre deux coteaux à 
pente et évasés et couverts de bouquets (comme 
en Bretagne ) , vue de la plaine d'Utique , immense , 
toute plate, d'un vert blond, la mer au fond et 
les montagnes de Hammam-lif. 

Quand on arrive : porte, un pont à gauche, 
que l'on passe, et l'on a un lac entouré de murs 
à droite, c'est le port. En face, quai avec boutique 
et quelques peupliers qui ont la forme de pom- 
miers. 

La maison de M. Monge, consul de France : 
à gauche, patio sans colonnes; chien de chasse 
qui aboie; drogmans : un maigre et brun, attaqué 
de la poitrine; un Turc, ressemble à Joseph. 

Visite à M. Suchinaïs, juif, bégayant, à tics 
dans la figure, ressemble en laid à Fiorentino. — 



324 NOTES DE VOYAGES. 

M""* Costa, anciennement belle, jeux noirs, parle 
très vile. — Nous revenons pour dîner. — Ereintés 
sur nos divans. — Arrivée du Père Jérémie et de 
M. Costa. — Sommeil sans puces. 
Le lendemain, bain maure. 
La ville est charmante, c'est une Venise orien- 
tale à demi abandonnée; l'eau du canal a trois ou 
quatre pieds de profondeur, très bleue; les voûtes 
sous lesquelles on passe se comblent par le bas. 
Maisons en ruines; des chameaux goudronnés 
sont étendus par terre. 

Le Père Jérémie, jovial, ressemble un peu à 
Bourlet : chéchia sur le derrière de la terre, che- 
veux ébouriffés, spirituel et très comique, fait cas 
des « bons vivants » : c'est son mot. Ancien curé 
de Boufarik, il a mangé, par expérience, du lion, 
du chacal, de la panthère, de l'hyène : il prétend 
que le lion est une excellente nourriture. II élève 
un sanglier « n'ajant que quatre paroissiens», 
s'occupe beaucoup de vers à soie. 

M. Costa, court, brun, excellent homme, abon- 
dance de képis, pantalon verdâtre, bordé de soie 
sur les coutures; — Mademoiselle leur fille, 
grosse brune rougeaude du pays de Caux, en 
robe rose. Aux murs, gravures, images : Passage 
du Saint-Bernard , et des sujets vertuoso-polissons : 
le Mari, l'Enfant, l'Accouchée. On nous montre une 
belle lettre du fils, qui est en pension à Tunis, et 
il casco. 

Après le déjeuner, nous pionçons sur nos di- 
vans. — Promenade dans le grand canal : pê- 
cheries, clôtures en roseaux; deux Napolitains 
nous conduisent. 

Débarqué, fait le tour des murs du côté du 




VOYAGE A CARTHAGE. 325 

grand lac; une montagne au milieu, il y a dedans 
des buffles sauvages. Des animaux se promènent 
le long des murs. — Coup de fusil. — Halte, 
nous regardons la mer. — Après le dîner, nous 
avons été à un café au bout du port. — M"" et 
M"" Costa avec leurs châles sur la tête. 

Mardi matin 11. — Retourné à la halte de la 
veille. Les deux villages blancs qui sont au pied 
de la ville étaient des repaires d'assassins et de 
pirates; la ville romaine était plus à l'Ouest, sur 
l'éminence; la moitié de la ville moderne est dans 
une île. Le port-canal a une espèce de rialto; de 
dessus, on voit une grille qui ferme le lac à cause 
des poissons. 

Visité les vers à soie du Père Jérémie. Le ver à 
soie dort la tête levée. 

Adieux. Encore des gens et des lieux que je ne 
reverrai plus ! . . . 

Nous repassons sous les oliviers et le char- 
mant village de dimanche; nous laissons la route 
d'Utique à droite et nous contournons les mon- 
tagnes. — Nymphéis, roseaux, tortues (Laliah), 
oliviers, la mer à droite, les montagnes à gauche : 
elles ont l'air de grandes vagues vertes retirées et 
qui vont s'abaisser et reprendre leur mouvement. 
Après les oliviers, plaine; puis on arrive sur le 
bord de la mer, ou plutôt du golfe de Porto- 
Farina. Haies de nopals mêlés d'autres verdures 
(à gauche), beaucoup d'amandiers, des cassiers. 
Quelle est cette fleur violette qui est toujours dans 
les haies de nopals? — Beau jardin à grille euro- 
péenne sur la gauche, abandonné. — Un fort, 
officier qui reste coi à nous regarder. — Eglise et 
capucins. — M. Mosco, Italien, nu-pieds dans 



^l6 NOTES DE VOYAGES. 

des pantoufles fort sales. — Un Français à haute 
chéchia, que je prends pour un employé du bey, 
fils d'un instructeur français. 

Dîner. — Appartement en pente. — Le ca- 
pucin chauve, humble et empressé. — Nous 
logeons dans les appartements de Monseigneur; 
on nous dit que nous ne pouvons monter sur les 
terrasses à cause de la jalousie des Maures. Dans 
l'Eglise, ce sont des tasses à café au lait enfoncées 
dans la muraille qui servent de bénitier. 

Porto-Farina est tout à fait adossé à la mon- 
tagne, en pente. — Un beau café, oii nous avons 
été le soir. 

Mercredi 12. — Le matin, promenade au pied 
de la montagne pour voir la ville. Partis à 8 heures , 
nous tournons le lac. Plaine, soleil. Ces messieurs 
nous quittent au passage de la Medjerdah. Toute 
la journée, nous marchons dans la plaine qui n'en 
finit; les montagnes de Porto-Farina, vers 3 heures 
du soir, paraissent grises avec un glacis rose; au 
sommet, des taches blanches comme de la neige. 
Sur l'immensité de la plaine, à l'horizon, points 
noirs carrés; ce sont des huttes de Bédouins, en 
terre. 

Des blés verts, des places où l'eau a séjourné; 
la terre se fend si réguhèrement, en forme de dalles , 
comme dans la Haute-Egypte. 

Nous passons la Rivière sans eau, ancien lit de 
la Medjerdah. Du côté de la Goulette, en face, 
des fumées filent à ras de terre, cela se représente 
plusieurs fois. Mirage? les objets supérieurs, es- 
tompés à la base par ces fumées, ont l'air suspendu. 
A gauche, la montagne de Kamart; à l'horizon, 
les bois de l'Ariana. La Sebkha est à droite. 




VOYAGE A CARTHAGE. 327 

Nous passons sous un marabout huche sur une 
montagne, les roches transversales ont l'air de 
ruines. Bois d'oliviers, troupeaux çà et là; nous 
les avons vus, à la Medjerdah et dans les grandes 
flaques, rester dans l'eau. 

Accoutrement de Fregj, mon nègre. — Sa 
réponse à tout est « Arabe ». Notre amer dort un 
peu : il a fumé du haschich toute la nuit; de temps 
à autre, il chante. 

Retour de Larsana à Tunis en cabriolet, conduit 
par un Maltais. — Rencontré en route MM. Du- 
bois, Freeman, etc. — Dîner avec MM. deKrafiF 
et Cavalier. 

Jeudi l^. — Je me suis purgé. — Reçu des 
lettres de ma mère et de Bouilhet. — Visite, après 
déjeuner, de MM. Dubois, Cavalier et KrafF: con- 
versations libres. — f'^'^gj nettoie mes habits et 
cire mes bottes. 

3 heures et quart de l'après-midi. 

Vendredi 14. — Cérémonie du baise-main. — 
Parti en cabriolet jaune, avec Fregy dans sa houp- 
pelande brune et en vieux tarbouch. — Bardo à 
gauche; mulets, chevaux et guimbardes station- 
nant. — Entrée : pont-couloir avec boutiques, on 
tourne à gauche, voûte, cour carrée entourée 
de bâtiments; autre voûte, cour, escalier, palier, 
patio. 

Un gros homme, habillé de rouge, portant un 
bâton à trois chaînettes, hurle d'une voix formi- 
dable; le bey paraît et s'assoit sur sa chaise en os 
de poisson; un sabre et des pistolets sont derrière 
lui, avec sa tabatière et son mouchoir. Figure 
fatiguée, bête, grisonnant, grosses paupières, œil 



328 NOTES DE VOYAGES. 

enivré, II disparaît sous les dorures et les croix. 
Chacun, à la file l'un de l'autre, vient baiser l'in- 
térieur de sa main, dont il appuie le coude sur un 
coussin. Presque tous donnent deux baisers : un, 
puis ils touchent le haut de la main avec leur 
front, et un second baiser pour finir. 

D'abord les ministres, puis les hommes à turban 
vert et à turban potiron. Les militaires, en cos- 
tume, sont pitoyables : gros c... dans des panta- 
lons informes, souliers éculés, épaulettes attachées 
avec des ficelles, immense quantité de croix et de 
dorures; les prêtres, blancs, maigres, sinistres ou 
stupides : l'air bigot est le même partout, l'intolé- 
rance du Ramadan m'a rappelé celle du carême 
des catholiques. Les lignes de troupiers finissent, 
re-prêtres. Le bej rentre dans ses appartements, 
le hurleur recommence. 

La voiture de parade est attelée de neuf mules. 
— Un chariot arabe : le conducteur est monté sur 
une selle qui est au milieu du joug; quatre ou 
six mules, deux roues, une capote en roseaux, la 
caisse portée sur l'essieu qui est en bois et serré 
avec de la sparterie. 

Samedi. — Répétition de la veille : corps consu- 
laires! binettes administratives, les bons habits 
exhibés. — M. Rousseau nous introduit. — Prière 
des ulémas et notaires, la paume des mains ou- 
verte, tandis que le baise-main continue. — Dé- 
jeuner chez M. de Laverne, l'après-midi, place de 
la Casbah. — Frise michelangesque. 

Dimanche — Visite à M, Davis. Dîner à 3 heures, 
avec le médecin et le capitaine du navire qui doit 
le mener au cap Bon, lady Franklin et sa dame 
de compagnie, M"' Rosemberg (Nelly). Elle est 



VOYAGE A CARTHAGE. 329 

grande, taille flexible, sans corset, profil un peu 
allongé, nez fort, peau brune, dorée, lèvres 
minces et retournées, rouges comme du corail et 
très dessinées, large bouche et dents admirables. 
Les yeux sont archmoirs, sourcils démesurés, 
en arcs; elle a l'air de toujours sourire. Quelque 
chose de langoureux et de bon enfant dans tout 
cela. 

Revenu à Tunis à 7 heures, sur un cheval 
atroce. 

Lundi. — Retour du camp : poussière et vent, 
les blés mûrs remuent dessous, ça leur verse un 
glacis par-dessus leur ton rose. — Chameaux. — 
Réguliers. — Les irréguliers. — Fantasia des ca- 
valiers dans la poussière. — Promenade avec 
M. Dubois sur les hauteurs. — Forteresse, vieux 
cimetière turc. Du haut, on voit les deux lacs et 
Carthage en face. — Carrières de pierres, un peu 
jaunâtres. 

Mardi. — Course à Hammam-Iif. — Sorti 
par le vieux cimetière, oliviers; tourné à droite, 
monté sur le premier mamelon; ravin. — Tout en 
haut, Fregj a perdu son burnous, il le retrouve. 
— Descendu à la bride, douar, chiens; remonté. 
Les nuages font des taches sur la plaine et sur la 
mer. 

Descendu. — Bains, café, au bord des flots! 
bleus, petites coquilles. Pour aller à la Goulette, 
jardins, figuiers, petit pont en bois, les navires à 
droite. — Le village de Rhadès, blanc et propre, 
lieu saint; un prêtre, à la porte d'une mosquée, 
hurle Vaseur, car il n'y a pas de minaret. C'est un 
rendez-vous de parties fines pour les musulmans, 
une espèce de Fontainebleau; on y vient passer la 



3 30 NOTES DE VOYAGES. 

belle saison avee sa maîtresse. — Rencontré sur 
un mulet un officier du général Khereddine. 

Mercredi. — Oudenah. 

Au bord du lac, vase, Mohammediah aban- 
donné, un seul palmier sur la droite. Grand fon- 
douk avec des chameaux couchés, champ d'orge. 
On descend légèrement, Oudenah est à gauche, 
a l'air d'être au pied de Zaghouan. Les ruines, mé- 
connaissables, sont largement disséminées; l'aque- 
duc comme la colonnade de Palmjre; à droite, 
citernes. — Etable, grande quantité de bœufs 
et des vaches. — Les arcs sont plein ceintre pur et 
le stuc assez bien conservé. — Tout le village 
m'accompagne; tentes noires, soleil, chiens, clô- 
tures en pierres et en broussailles sèches. 

Marché à pied dans les herbes raides, longues 
et jaunes. — Paquets d'épines (comme dans la 
plaine d'Athènes). — On me fait ghsser dans un 
trou. — Autres citernes, qui ressemblent aux 
thermes de Titus à Rome, c'en est peut-être. Si ce 
sont des citernes, elles ne ressemblent pas à celles 
de Carthage ni d'Utique, la construction même 
en est toute différente, c'est plus régulier et plus 
propre. — Longé l'aqueduc. — Retour par la 
Mohammediah. — Ravin large et à sec. — Accès 
de joie : je chante Malborougb et je fais claquer 
mon fouet. — Revenu à Tunis à 6 heures. 

Jeudi 20. — Dîner chez M. Wood. — Le soir, 
Moynier, M. et M"' Rousseau. — Soirée chez 
M. de Kraff, musiciens juifs que j'ai déjà vus 
dans un café. Avant d'aller chez M. Wood, visite 
chez M. Cavaher. — Intérieur d'un céhbataire, 
pots de fleurs à la fenêtre, un petit chat, deux ou 
trois pauvres curiosités. 



• 



VOYAGE A CARTHAGE. 3 3 1 

Vendredi 4 heures et demie. — Dîner chez M. de 
Taverne avec M. de Bovy, conversation religieuse. 

Je me suis, la nuit du jeudi, et celle du ven- 
dredi, couché fort tard à cause de mes paquets et 
je suis parti de Tunis pour le RifF, éreinté. 

Samedi. — Parti à 8 heures moins le quart, par 
la porte qui est au Sud. 

Première plaine (du Bardo). Nous passons entre 
la route du Bardo et le lac à gauche; à droite, on- 
dulations très larges et douces des montagnes; à 
gauche, le lac, puis de petites colhnes grises, mon- 
tagnes bleues derrière. Au bout d'une heure, on 
monte; la route, sur un rocher, est resserrée, puis 
s'ouvre la deuxième plaine, très large et en forme 
de grand hippodrome. A l'entrée de cette plaine, 
à gauche, massif de cyprès, palais du bey. Des 
montagnes, on ne voit plus que le Zaghouan à 
gauche; au fond, montagne bleue; à droite, c'est 
plus resserré et plus bas, vert pâle. 

Arrêté au beau fondouk de Bordj-el-Amri. Je 
fais la sieste en haut. Fenêtre : trou carré; sous 
ma main, sous le matelas, une flûte. Grands appar- 
tements silencieux; dans la cour, niches ogivales 
tout autour. 

La plaine se resserre en montant insensible- 
ment, et on va dans une gorge élargie qui s'appelle 
Djarkoub-el-Djedavi ; elle est couverte de juju- 
biers sauvages, parmi lesquels des bouquets d'une 
verdure plus verte et luisante, feuilles ovoïdes; 
puis on descend, l'horizon se termine vite à gauche. 
— Place large et déserte. — Les puits. — Sebabil : 
réservoir. 

Vieille femme qui se dispute contre un de nos 
cavaliers. — Tentes installées par le bey pour la 



^^2 NOTES DE VOYAGES. 

sûreté de la route. — Ça ressemble aux puits 
de Kosséir. 

On remonte. A droite : grande ligne de mon- 
tagnes basses, la première banque toujours noir 
vert et la seconde grise, estompée de bleu. La nuit 
vient, la lune me suit, à gauche. 

Second paysage de jujubiers, mais plus dissé- 
minés. La plaine de Mez-el-Bab a au fond un 
entassement de montagnes basses, escalopées, 
bleuâtres, les unes derrière les autres. Quand on 
la découvre, elles semblent devoir vous boucher la 
route, puis elles se placent à gauche comme si elles 
glissaient invisiblement. Les montagnes sont tantôt 
à droite, tantôt à gauche : on dirait qu'elles se 
déplacent. 

Pont EI-Koerichiah, village à droite, en haut; 
c'est le lieu de jonction de la rivière d'Elsorieh et 
de la Medjerdah. Une grande ogive, deux petites 
latérales et deux fenêtres romanes : ça ressemble 
au pont de l'Eurotas avant d'arriver à Sparte. 
Traces de murs évidemment antiques; les ruines 
marquées sur la carte ressemblent à celles de Car- 
thage, comme matériaux. N'est-ce pas ici le pont 
d'Hamilcar? Trois mamelons avant d'y arriver, 
puis la plaine est large, toute plate. Orges mûrs : 
c'est blond uni par terre et bleu rose à l'horizon. 

A partir du pont, on entre dans la vallée de la 
Medjerdah. 

Mez-el-Bab. — Sous la mosquée, hommes au 
café. — Un homme qui passe, au clair de la lune, 
portant de la braise sur sa tête dans un pot. 

Ecrit au rez-de-chaussée du fondouk. — Enorme 
jarre pour me laver, qui a du mal à entrer par la 
porte. 



VOYAGE A CARTHAGE. 333 

Dans le premier endroit des jujubiers, on 
marche sur du sable; au pont, rochers à fleur 
de terre. La Medjerdah est petite et enfoncée dans 
la terre. 

Nuit terrible par les puces, couché dans la cour. 

— Chameaux qui entrent au milieu de la nuit et 
encombrent la cour. 

Dimanche. — Partis à 5 heures juste. — Froid. 

— Nous passons un pont en sortant de la ville, 
la route suit le côté gauche de la vallée. — Mor- 
ceau de ruines, carré, en briques, ressemblant à 
une tour. — Autre plaine, l'horizon est bouché. 
On passe la Medjerdah à gué. En face, Es-Selou- 
gya, village, sparterie, lauriers-roses; le bord d'en 
face en est si tapissé que l'on dirait un espalier. 

La Medjerdah coule au pied des montagnes; 
à droite, elles sont grises, avec des taches, et 
deviennent de plus en plus chenues; à gauche, 
c'est borné et très bas, on ne marche plus dans 
un ravin plus ou moins élargi, mais dans une véri- 
table vallée, avec un fond plat et deux murs. — 
Oliviers : voilà les premiers depuis Tunis. 

Testour à gauche, blanc et propre. — Deux 
minarets, cimetière à gauche : porte basse en 
ruines. — Barbier. — Souks tout le long de la rue 
principale. — Nous avons rencontré un homme 
de Constantine qui s'y rend à pied. — Usage des 
Arabes de brûler leurs enfants avec des charbons 
pour les rendre forts (Hérodote) : on dirait des 
marques d'anciens vésicatoires. — Les jambes de 
nos chevaux font des ombres minces sur le sable, 
cela les grandit, on dirait des girafes. — Après 
Testour, on repasse encore la Medjerdah sur un 
pont, puis on s'engage au milieu de bouquets 



3 34 NOTES DE VOYAGES. 

épineux dans les montagnes; celles de gauche 
restent brumeuses, mais celles de droite devien- 
nent de plus en plus grises et même rouges. Un 
grand rocher saillant, très nu, semblable à une 
crête de coq. 

TuGGA. — Dormi sous un gros peuplier, cela 
me rappelle mes hahes de Syrie; et les puces 
aussi me rappellent la Syrie! 

Trois ruines importantes : 

1° Un cul-de-four en maçonnerie, de 80 pas 
de diamètre; 

2° Restes d'un monument carré, en pierres de 
taille sans ciment; il en subsiste cinq pans; 

3° Idem mais plus grand (en bas) : c'est là que 
sont les pierres salomoniques. 

En dehors, une colonne par terre, de 9 1/2 de 
long, d'autres entièrement hsses, des morceaux 
de frises avec des astragales. Ce qui reste debout 
du monument est net comme du grec. — Une 
pierre avec des trous à crampons , feuilles d'acanthe. 

Quant au grand monument, il ne reste que les 
angles et une partie du mur Ouest; le reste est 
des clôtures postérieures, faites avec des pierres 
rapportées. 

Les petites ruines sont nombreuses. 

La ville avait devant elle un amphithéâtre na- 
turel; à droite, la montagne est gris rouge; le 
rocher Schreras, qui est à droite en sortant de Tes- 
teur, est ici (sous l'olivier) en face de nous, à 
gauche. Deux femmes viennent de passer, sur des 
ânes. 

A la hauteur de Glah, la vallée finit et on entre 
dans une large gorge, boisée de buissons. Ravin 
au fond, il tourne sur la gauche. — En se retour- 



I 



VOYAGE A CARTHAGE. 335 

nant, rocher comme le piédestal d'un colosse dis- 
paru. — Un quart de lieue après, on descend, 
plateau, et le lit du torrent desséché que nous 
avions à droite tombe dans le chemin que nous al- 
lons suivre. Nous entrons dans Kellad, il y a des 
lions. Le plateau n'est pas plat, il en a l'air de loin. 
— Oliviers sauvages, puis une lande; nous tour- 
nons à droite pour aller à Dougga. Montagne en 
forme de tombeau, un peu sur la gauche; on 
monte rapidement, champs d'oliviers à gauche. 
Nous arrivons dans le village, chiens qui gueu- 
lent. — Inscription sur un mur d'habitation. — 
Scheik. — Temple : quatre colonnes à chapiteaux 
corinthiens et cannelés; dans le tympan, un frag- 
ment de statue (une aile et un bras); l'attique 
supportée par des modillons; au-dessous, astra- 
gales, œufs et ruban, cela me semble dans le goût 
de Baalbek. Deux colonnes latérales seulement; 
au fond, l'opisthodome est encore très visible. 

Sur le côté Ouest de la vallée, trois masses de 
ruines ou de rochers; une autre dans la vallée, 
qui est très verte à cause des orges, blanche par 
places. Les montagnes, des deux côtés, sont moins 
chenues, nous sommes très haut. 

En face et regardant la façade du temple (un 
peu à gauche), deux mamelons, puis le fond. 

Dîner au couscoussou. Gassen me demande, 
de la part des Arabes, si je connais des femmes 
«d'une autre jambe» (empuse!); il y en a une 
dans le pays. Je suis ici dans la patrie d'Apulée. 

Nuit sur la terrasse, clair de lune, chiens; le 
fronton du temple, les maisons blanches, la plaine 
bleue et perdue dans la brume. 

Lundi. — Départ à 6 heures. On descend et on 



3 3<^ NOTES DE VOYAGES. 

suit la pente de droite, tournant vers la droite 
Petite rivière: Ouad-el-Rummel, laurier-rose, trois 
crapauds qui s'entre-dévorent; ruines sur la droite : 
leur destination est méconnaissable, mais je dis- 
tingue des pierres salomoniques. II est difficile de 
loin de distinguer des rochers des ruines; ces der- 
nières sont presque toujours sur une petite émi- 
nence. 

Les deux montagnes qui sont au fond de la 
vallée et qui ressemblent à des tumulus sont, à 
ce que prétend Gassen, les tombeaux d'un frère 
et d'une sœur. — EI-Khouarte. 

Longeant toujours la plaine d'EI-Koreb, Bé- 
douins. — Je bois du lait à cheval. — Plus loin, 
à droite, à mi-côte, rocher avec un grand trou. — 
Sidiabdrobbou, restes d'un arc de triomphe (ou 
d'une porte?); deux piédestaux de chaque côté, 
en larges pierres de taille; une petite corniche à 
12 pieds du sol environ. II y en a une autre de 
même construction, douze pas plus loin. — Le san- 
ton du saint à côté, sur la droite. 

Pierres dispersées dans les environs. Sur l'une, 
qui a encore des trous à crampons, une tête de 
Christ, dans une entaille; rayons et longues bou- 
cles. Sont-ce des boucles ou le cordon de la coif- 
fure? Plus loin, restes d'une autre porte (ou arc 
de triomphe?); à côté, une voie; on quitte la 
plaine EI-Garca (celle qui pince à cause du froid). 

Autre très longue, en couloir, propre aux évo- 
lutions militaires; collines basses, vertes à gauche, 
grises et vertes à droite; au fond, deux montagnes 
grises, avec des taches blanches, teinte bleue. 
Rieff est derrière celle de gauche. 

Nous sommes dans la plaine de Bednadjat. 



VOYAGE A CARTHAGE. 3 37 

Quand on se retourne, le côté gauche des collines 
a disparu; au fond, à droite, un mamelon comme 
une tortue. La plaine se soulève, on monte, tourne 
à gauche. — Manière dont les moutons marchent 
pour se garer du soleil, par hgnes d'un à la file, 
chacun mettant sa tête, inclinée, contre la cuisse 
de derrière de son devancier. 

Fondouk de Bordj-el-Massaoud. — Dispute 
avec un Algérien à cause de nos chevaux; Si-Mas- 
saoudy entre à la fin de la bagarre. — Fusil de 
chasse. — Un de ses hommes portant un plat 
de petits oiseaux, blanc, propre, doux, yeux 
bleus, chéchia très en arrière, élégant. C'est un 
chasseur de fions : il en a tué 32. S'amuse très fort, 
amène des douzaines de femmes et ripaille, boit 
son café très lentement, accepte de l'eau-de-vie et 
me demande la bouteille. 

On continue à droite, c'est élargi. — Makis, 
bouquets épineux. Nous arrivons à un cul-de- 
four, plus développé à gauche; en face, montagnes 
assez basses. — Une petite rivière, Ouad-el-Louy, 
« rivière de l'amandier ». — Quelque temps après, 
on s'engage dans les gorges de Khangget-el- 
Kedim, charmant : lauriers-roses, ofiviers sauvages 
énormes, puis sur un plateau un peu s'incfinant 
vers la droite de la montagne de Keff, comme des 
corniches successives. 

Au fond, à l'extrême horizon, comme le haut 
d'un énorme pain de sucre un peu arrondi, tout 
noir. Keff est derrière la première montagne, qui 
est bronze avec une tache blanche. 

Sur ma route, à droite, je rencontre une petite 
Bédouine, le coude dans la main et la joue dans 
les trois doigts ! Qui lui a appris cette pose-là ? 



338 NOTES DE VOYAGES. 

Des ruines toutes pareilles et très fréquentes 
sur des éminences carrées, formées (sans doute) 
par les décombres et qui permettent de supposer 
les contours du monument. Cela est très fré- 
quent : de demi-lieue à demi-lieue environ ; elles 
sont généralement à gauche de la route. Ça devait 
être de petits temples, des stations pour aller au 
Keff? Au fond, par derrière, un mouvement de 
terrain bas. 

La forme de Hammam-Iif, la demi-lune, n'est 
pas rare. 

Rencontré des hommes assis par terre : c'est 
un marié. — Jeune garçon qui joue d'une flûte 
longue, jaune, à taches noires, tout seul, pour eux 
quatre, dans la campagne. 

Cette plaine, B'Hiret-el-Khelenkaz, n'en finit! 
c'est désespérant d'uniformité. — A droite, c'est 
comme une succession de terrasses vues de flanc, 
ou bien un mur à divers étages. Puis on tourne à 
droite. 

Keff sur un sommet, tout à droite, mais on a 
du mal à y arriver à cause des mamelons trans- 
versaux, obliques, qui présentent de profil leur 
ventre; il faut monter sur chacun et le redescendre. 
D'en bas, à gauche, l'horizon qu'on a de ia plaine 
est plein de montagnes, plusieurs ont la forme de 
demi-lunes ou de seins (une ressemble à Ham- 
mam-Iif); mais, d'en haut, cet effet diminue. 

Darel-Bey. — Bains. — Nuit excellente. — 
Fontaine en grosses pierres de taille, eau claire, 
négresses battant le finge avec leurs pieds, écla- 
boussures d'argiles blanches partout; une très 
maigre, dans l'eau jusqu'aux chevilles et retroussée 
jusqu'au haut des cuisses. 




VOYAGE À CARTHAGE. 339 

Citernes du RiefF. — Dix couloirs, avec une 
porte romaine mieux conservés qu'à Oudenah; 
dix réservoirs parallèles, chacun a 30 pas de long 
sur 10 de large; il y en a encore deux autres, en 
tout 12. 

Du haut du rocher, vers l'Ouest, à droite, une 
ligne de montagnes rouges et noires, mamelon- 
nées, Ouad-Mesmedah; puis une longue table, 
avec une pointe à droite, Djebel-Ourran-Zo ; une 
comme Hammam-Iif, Fegel (Djebel?), Arroubah. 
En continuant vers la gauche, une ligne très basse, 
droite et longue, puis deux autres Hammam-Iif qui 
s'appellent Djebel-Araba. Autre table, une mon- 
tagne pointue, Garn'AIferd, et la hgne droite 
reprend; tout cela, depuis les deux Hammam-hf, 
est plus loin. 

Vers le Sud-Ouest, une autre chaîne, plus près, 
Ouaglet-el-Chevur; une pointe écrasée, une alpe, 
puis, vers le Sud, une grande hgne et, par der- 
rière, une autre en se tournant vers l'Est. Cette 
seconde grandit et je finis par en voir trois. L'Est 
et le Nord me sont bouchés par le rocher même 
sur lequel je suis. 

Sortant de KefF, mosquée à droite, immense 
plaine, noire. Quand on est au bas, Ouad-el- 
Rummel. — Tourné à droite, rivière, arbres, lau- 
riers-roses, porte (rocher), gourbis à droite. On 
tourne à gauche très vivement et on laisse à gauche 
une montagne très boisée, Djebel-Soddim (Khang- 
get-el-Terrabja); on passe le Meglagh, pays plus 
plat, assez boisé, puis on monte. — Banques de 
granit, chênes, aubépines; plateau dénudé sur 
lequel est un petit ruisseau dit Sakiet-sidi-Ionsen. 
— Couché. 



34o NOTES DE VOYAGES. 

Le lendemain, bois sur un plateau, puis bas- 
fond. On côtoie les contreforts d'une montagne 
à ma gauche. — Ravin , grandes vagues d'herbes à 
n'en plus finir, toutes à gauche; défilé, Medjer- 
dah, forêt; on aperçoit Souk-Aras sur la gauche; 
fignes rouges. 



NOTES PRISES À CROISSET LE SAMEDI I 2 JUIN I 8 5 8. 

Lundi 24 mai. — Arrivé au Rieff, le soir. 

RiEFF. — Un tombeau romain, sur la droite; 
je lis en passant : « Livius ». La ville se recule, à 
cause des vallons transversaux qui vous en sépa- 
rent, il faut monter puis redescendre. — La mai- 
son du caïd, tout en haut à gauche : banc de 
maçonnerie à gauche, devant la porte, cour inté- 
rieure, énorme escalier droit, grande pièce. — 
Bain turc excellent; raïs Ibrahim, ne craignant pas 
la chaleur, vient me voir dans la dernière étuve. 
C'est encore lui qui me donne l'éternel caouïeh. 
— Dîner arabe luxueux. — Bonne nuit. — Le 
caïd, petit homme maigre, grêlé. 

Le lendemain , visité la ville. — Parti à midi; 
départ solennel : cinq cavaliers, puis sept; une 
vingtaine d'hommes à pied me suivent. C'est main- 
tenant comme un bal masqué dans ma tête, et je 
ne me souviens plus de rien. Le caractère féroce 
du paysage finit au fond de la vallée. On tourne 
à gauche. Dans certains moments, il y a des ban- 
ques de gazon, des vaches : c'est une place de 
parc anglais, et puis la montagne reprend. 

Couché chez les Bédouins : tente blanche, ou- 
verte ; la lune se lève en face, vent terrible. L'ombre 



I 



VOYAGE À CARTHAGE. 34' 

des animaux du douar passe comme des om- 
bres chinoises. J'attends très longtemps, politesses 
arabes, couscoussous en commun. 

Parti au petit jour, nous attendons que le vent 
soit un peu calmé. Toute la nuit, j'ai pensé à ma 
première nuit aux Pyramides. Bientôt le paysage 
devient monotone; sur les hauteurs, grandes va- 
gues d'herbes qui n'en finissent. Gassen est tou- 
jours en retard. Pluie fine, continue. 

Surprise du douar, femmes au bord des tentes, 
sans voiles. Je galopais , ma pelisse sur mes genoux , 
mon takieh sous mon chapeau; zagarit, coup de 
fusil, fantasia, le fils du caïd en ceinture rouge, 
Souk-Aras! Souk-Aras! tout cela envolé dans le 
mouvement. J'ai ralenti devant les tentes, ils vont 
venir me baiser les mains, me prendre les pieds. 
De quelle nature était l'étrange frisson de joie qui 
m'a pris? j'en ai rarement eu (jamais peut-être?) 
une pareille. 

Le fils du caïd et son père galopent longtemps 
à côté et devant moi, le père s'en va le premier, le 
fils me demande, deux heures après, la permis- 
sion. — La pluie n'en finit. — Descente, forêt, un 
cabaret vide oii je demande ma route, les lignes 
rouges des bâtiments militaires de Souk-Aras. 

Souk-Aras. — Ville neuve, atroce, froide, 
boueuse; M. de Serval, sécot, inhospitalier; An- 
drieux, l'hôtelier, sa microscopique épouse. — 
Couché, relevé, dîner. — Table d'hôte : MM. les 
officiers; ignoble et bête, collet crasseux du direc- 
teur des postes; le lendemain, M. Gosse, aliéné : 
il croit qu'on finsulte. Ressemblances : le vétéri- 
naire de mon régiment, Carpentier, M. Constant, 
brave et gros hussard, déjeune avec nous : « Un 



342 NOTES DE VOYAGES. 

bon déjeuner, s n.. de D..., un bon déjeu- 
ner!!! » 

Le jeudi 2y, partis à 3 heures. — Deux muletiers 
excellents. On monte, forêt charmante, le camp, 
à droite. — Rencontré deux officiers qui n'y com- 
prennent rien. — Nous redescendons; de temps 
à autre, une grande voiture de charbonnier dans 
la forêt. Les ordonnances du commandant sont au 
diable. Nous apercevons un bordj, deux Arabes 
dedans, deux troupiers de sa colonne, éreintés; 
l'un a un coup d'air sur l'œil et un coup de soleil 
sur le nez. Désolés de l'état de leur commandant : 
«Vous êtes Carpentier! », et il me prend au collet. 

Je découvre le mouhn de Mezelfah, en bas, au 
bord de l'eau, la Sejbouse. — M. Auberger, gros 
mastoc, assez cordial; sa femme, brune, distin- 
guée. Le commandant n'y tient pas pendant le 
dîner, se lève, se promène. — Couché dans 
le moulin. — Cartille, domestique. 

Le lendemain, M. Auberger nous accompagne; 
fourrure courte, bottes. — Lauriers- roses et saules 
pleureurs. Passage de l'hyène, passage du lion. 
Nous passons plusieurs fois une rivière, larges 
quais; on remonte après. C'est exquis, délicieux, 
plein de fraîcheur et de liberté. Puis le paysage 
devient plus sec, les montagnes pelées reparais- 
sent; tout au fond, dune immense; à gauche, les 
maisons blanches et un minaret : c'est Guelma. 
Nous allons longtemps dans la plaine. 

MiLESiMo. — Village atroce, tout droit; ligne 
d'acacias devant les maisons basses, petites clô- 
tures : c'est la civilisation par son plus ignoble 
côté. — Enseignes de marchands de vin, et les 
maisons sont vides, les fenêtres sans carreaux; 



VOYAGE À CARTHAGE. 343 

des femmes, dans les champs, labourent ou sar- 
clent en vestes et en chapeaux d'hommes, portières 
de Paris transportées au pays des Moresques, la 
crasse de la banlieue dans le soleil d'Afrique. 
Et les misères qu'il doit y avoir là dedans, les 
rages, les souvenirs, et la fièvre, la fièvre pâle et 
famélique ! 

GuELMA. — Café de M. Aubril. — Les monu- 
ments pour la troupe tiennent une grande place : 
logement charmant et entouré de verdure du com- 
mandant supérieur, M. de Vanorj; ressemble en 
beau à E. Delamare. — Déjeuner avec mon com- 
mandant; M. Borrel, du bureau arabe, m'en dé- 
barrasse. 

Parti à 3 heures; mon spahi, sorte de nègre 
blond, idiot, me précède. Verdure et eau, un 
grand quai, voitures et carrioles de maître. L'an- 
cien pénitencier, grande bâtisse oii je bois du lait; 
le moulin d'Osman Mustapha, petits bâtiments, 
peuphers; une montagne assez basse en face. 

Je couche dans le pavillon supérieur (bruit de 
chiens et de chevaux), sur un tapis; nuit atroce 
de puces. On m'avait fait du feu ; nous sommes 
sur les hauteurs, il fait froid. 

Le cawas, maigre, turban vert, yatagan, con- 
naît tout rOrient; gueulard, officieux; aime l'al- 
cool. 

La route du moulin à Constantine est assom- 
mante d'ennui : petites montagnes toutes se res- 
semblant, puis une plaine, les fils du télégraphe 
tantôt sur ta droite, tantôt sur la gauche; cela est 
pauvre sans grandeur et monotone sans majesté. 
Je fouette à tour de bras le mulet de bagages. — 
Ferme Faucheux : le fermier, monsieur dégradé, 



344 NOTES DE VOYAGES. 

borgne, le bras luxé; bouteille de mon bordeaux 
de bouk-Aras bue avec délices. 

Reparti à 3 heures. On descend presque conti- 
nuellement, l'admirable Constantine s'aperçoit de 
loin. — Descente de la rampe du Rummel; aloès 
sur le bord; mon mulet glisse. 

Constantine. — Entrée triomphante à Constan- 
tine, avec mon plumet. — Hôtel. — Payé mon 
jeune Arabe et mon idiot de spahi, qui s'endormait 
dans les blés où il laissait brouter son cheval. — 
MM. Vignard, Viel, Niepce, Vignot. — Bain turc 
exquis; un nègre admirable pour masseur; celui 
du RiefF me massait les genoux avec sa tête. — 
Grand lit de M. Vignard. 

Partie de campagne à la Hamma, chez M. Paolo 
de Palma. — Le petit village nouveau sous un 
grand caroubier. — Baignade dans la rivière d'eau 
chaude, déjeuner. Je m'empiffre et je résiste au 
sommeil. — Danse, Cagnot conduisant la polka. 
Le notaire (Vignot), en chapeau de meunier, joue 
aux cartes avec M. Dominique, le fils de la mai- 
son. — Un joueur de harpe. 

Rentré, le soir, au clair de la lune, qui finit par 

se lever; j'ai peur de me f. bas à cause de mon 

cheval. 

Arembourg, procureur impérial, léger, petit, 
gai, chapeau de paille de matelot, bordé de noir, 
guêtres. 

Lundi. — Reposé. — Parti le soir. — Adieux. 

— Le^ spahi saoul : « Je vais consulter mon père, 
Père Éder! allons, Père Eder ». — L'employé du 
bureau monté sur l'impériale pour prendre l'air. 

— On s'arrête pour prendre des « champoreaux » , 
mon spahi se calme. 



VOYAGE À CARTHAGE. 345 

Journée du mardi passée à mes caisses et à 
dormir. — Le soir, M. le conseiller de préfecture, 
homme bien et complètement nul. — Restes du 
théâtre : école municipale; citernes romaines mo- 
dernisées. — Adieu aux couchers de soleil roses. 

Mercredi. — A bord de la chaloupe avec M. Ri- 
cordeau, propriétaire de Bône, tout en coutil 
gris, ressemble à Dainez. — Chaleur, beaucoup de 
femmes. — Passagers : le capitaine Robert, un 
avocat de Paris, un vieux en alpaga et à tabatière, 

conduisant deux jeunes femmes ; la petite g 

des quatrièmes et le vieux gendarme galant; un 
chasseur d'Afrique; le bureaucrate militaire à pan- 
talon bleu, en lunettes, en casquette et en canne 
rotin; un Alsacien; le comte Polonais, tueur de 
Hons, grand blond à cheveux et à barbe, dé- 
plaisant : «Valareck! valareck!». Un monsieur 
bien, officier de la Légion d'honneur, grisonnant, 
parent de M. F. Barrot. — Mes deux nuits sur le 
pont, les jambes de mon pantalon nouées avec 
des mouchoirs dans ma pelisse. 

Les Profils et grimaces de Vacquerie et un volume 
de critiques de Texier, et Promenades hors de mon 
jardin de Karr. 

Arrivé à Marseille à 2 heures. — Intolérable 
douane. — Odeurs. — Omnibus. — La vieille 
actrice de Bône, rôle de M™* Laurent, et une 
demoiselle de Philippeville, fille d'un pharma- 
cien, grosse dondon enceinte. 

Hôtel Parrocel. — Bain. — Embarras d'argent. 
— Fusil, armurier. — Je vais à l'Hôtel des Colo- 
nies. — Le père Ricordeau, dans le jardin. — 
Dîner : il ne vient pas! Je vais chez le père Cau- 
vière : colique. L'idée de M. de Body me vient 



34^ NOTES DE VOYAGES. 

enfin , je le retrouve sur le devant de sa porte. — 
Galop au sieur Parrocel. 

Bureau du chemin de fer sur la Canebière; 
sentiment de débarras , de retour, de bien-être. — 
Je pars! (M. de lès-Campenne fils) seul dans une 
calèche; mes affaires se débouclent dans la gare. 

Deux employés de chemin de fer atroces! 
Enfin ils s'en vont, on s'endort. — A Lyon, 
Saulcj. — Pour compagnons, un chirurgien de 
marine et son chien, mon bureaucrate mifitaire 
qui va à Saint-Quentin, au delà; fAIsacien est 
descendu en route pour aller à Strasbourg. — 
Déjeuner solide à Dijon. — Ennui de l'après- 
midi, chaleur. Quel sot pays que la France! — 
Fontainebleau, Melun, la gare! 

Le boulevard en été. — Ma maison vide. — 
Bousculade pour aller chez Feydeau : on me sert 
à dîner. — Visite chez M™^ Pradier, Masquillier, 
Person, de Tourbey : tout le monde absent. — 
Crique : « Flaubert! c'est toi, Flaubert! »; elle pleu- 
rait : maladie de son neveu. — Souper au Café 
Anglais. — Je dors sur mon divan. — Déjeuner 
au Café Turc. — Visite à la Tourbey, Sabatier, 
M™' Maynier; M"' a une loupe dans la gueule. — 
Auteuil, le Parc des Princes, Thérèse, dîner. — j 
Le soir, de Tourbey. ^^H 

Lundi. — Armurier, fourreur, Duplan , etc. , etc. 
— Café de Foy, Boyer. — • Auteuil. — Pradier, 
Janin, de Pêne, de Tourbey. — Dîner chez Fey- 
deau, ^a5 fort. — Guimont, Plessy, A. Dumas fils, 
Uchard, Scholl, Saint-Victor, Pasquier, re-Boyer 
et son épouse; Person en matelot, perruque rouge. 
Comme le vrai est peu compris!!! 

Mardi. — Courses encore! Sabatier, Sainte- 



VOYAGE À CARTHAGE. ^4? 

Beuve, Sandeau, Plessy, Maury. — Dîner chez la 
Tourbey : Cabarrus, Marchai, Gozian, Gatayes, 
Théo, Ernesta, Saint-Victor!... 

Le lendemain, chemin de fer à 8 heures 30, 
matin. — Deux bourgeois. — Rouen! Hôtel-Dieu! 

Voilà trois jours passés à peu près exclusive- 
ment à dormir. Mon voyage est considérablement 
reculé, oublié; tout est confus dans ma tête, je 
suis comme si je sortais d'un bal masqué de deux 
mois. Vais-je travailler? vais-je m'ennuyer? 

Que toutes les énergies de la nature que j'ai 
aspirées me pénètrent et qu'elles s'exhalent dans 
mon livre. A moi, puissances de l'émotion plas- 
tique! résurrection du passé, à moi! à moi! 11 faut 
faire, à travers le Beau, vivant et vrai quand même. 
Pitié pour ma volonté, Dieu des âmes! donne-moi 
la Force — et l'Espoir!... 

Nuit du samedi 12 au dimanche 13 juin, minuit. 

Gustave Flaubert. 



NOTES DIVERSES 



NOTES DIVERSES. 



(1) 



LECTURES. 



Juin 1859. 

Saint-Paul de Renan. 
( Sur le style. ) 

Dédié à sa femme comme la Vie de Jésus l'était à sa sœur. 

M. et M°" Renan, assis sur des blocs disjoints du vieux môle, 
à Séleucie, portaient «envie aux apôtres qui s'embarquèrent là 
pour la conquête du monde ». 

« Tout n'est ici-bas que symbole et que songe. » Qu'en savez- 
vous? 

« La compagne fidè/e qui ne retire pas sa main à celle qu'e//e a 
une fois serrée. » Cette dédicace à deux femmes me paraît carac- 
téristique; cette idée-là ne serait pas venue à un homme moins 
sentimental, plus préoccupé du Juste. 

A propos des Actes des apôtres : «une odeur matinale, une 
brise de mer». 



'"' Ces notes et réflexions sont extraites d'un carnet où Flaubert les 
écrivait au fur et à mesure de ses lectures, de ses conversations et que 
se déroulaient dififérents incidents dont il fixait le souvenir par une pen- 
sée ou une critique. 



5 5 2 NOTES DIVERSES. 

«Si j'ose le dire», etc. (p. 12). «Si ^W m'exprimer ainsi», plu- 
sieurs fois répété. II y a un fond d'académicien. 

Jésus poète. — «Tantôt il soutenait qv'il était venu continuer 
la loi de Moïse, tantôt la supplanter (le Christ); à vrai dire, 
c'était là , pour un grand poète comme lui , un détail insignifiant » 
(p. ^6). Béranger a appelé Napoléon «le plus grand poète des 
temps modernes», Augier appelle poète un notaire; il faudrait 
s'entendre sur la signification des mots ! 

Manque de précision. — A propos de Rome : «Tout cela se 
perdait dans le tumulte d'une ville grande comme Londres et Paris» 
(p. 107). 

Jolie phrase sur la Grèce. — «Terre de miracles comme la 
Judée et le Sinaï, la Grèce a fleuri une fois, mais n'est pas sus- 
ceptible de refleurir; elle a créé quelque chose d'unique, qui ne 
saurait être renouvelé : il semble que quand Dieu s est montré 
dans un pays, il le sèche pour jamais» (p. 138). 

Pages ravissantes sur le caractère et la vie grecque (p. 202 
et seq. ). 

L'épître aux Galates. — «Epître admirable qu'on peut compa- 
rer, sauf l'art d'écrire , aux plus belles œuvres classiques» (p. 314). 
En quoi les œuvres classiques seraient-elles admirables sans l'art 
d'écrire ? 

, «Ils sont des hommes (les apôtres), tu fus un Dieu» (p. 328). 
Evidemment, Renan ne croit pas à la divinité du Christ, c'est 
donc une manière de parler ! un effet de style ! comme dans Rous- 
seau : «sa mort fut celle d'un Dieu». 

«Ces villes banales, si l'on peut s'exprimer ainsi» (p. 333). 

«Une force divine, si j'ose le dire, souligne ses paroles» [Vie de 
Jésus, introd. , p. 37). 

«Le comble de la fureur» se trouve deux fois. 

Dans les Apôtres ; 

P. 180 : il va mettre le comble à ses méfaits. 

P. 183 : il fut touché à vif, bouleversé de fond en comble. 

P. 192 : l'antipathie que les Juifs était arrivée à son 

comble. 



NOTES DIVERSES. 3 53 

Dans la Vie de Jésus : 

P. 195 : les deux disciples trouvèrent Jésus au comble de la per- 
plexité. 

P. 300 : le scandale fut au comble, 

P. 37 1 : l'impiété des hommes était à son comble. 

Haine de la liberté, fonds socialiste, manchette d'évêque qui 
perce. — «La question seulement est de savoir si une société 
peut tenir sans une censure des mœurs privées , et si l'avenir ne 
ramènera pas quelque chose d'analogue à la discipline ecclésias- 
tique, que le libéralisme moderne a si jalousement supprimée» 

(P- 393)- 

«Tout cela faisait une sorte de caravane apostolique d'un aspect 
fort imposant». De quoi s'agit-il? des délégués des églises de 
Macédoine accompagnant Paul! (p. 459). 

Doctrine sur l'humanité, hiérarchie. — «En tête de la proces- 
sion sainte de l'humanité, marche l'homme du bien, l'homme 
vertueux; le second rang appartient à l'homme du vrai, au 
savant, au philosophe; puis vient l'homme du beau, l'artiste, le 
poète!» (p. 567). 

Vie de Jésus. 
(Relue en juillet 1869.) 

« Ce qu'il aimait , c'était ses villages galilécns , mélanges confus 
de cabanes, d'aires et de pressoirs, taillés dans le roc, de puits, 
de tombeaux , de figuiers , d'oliviers ; il resta toujours près de la 
nature». La nature, cela est du Rousseau, la nature ne veut plus 
dire cela pour nous. 

«La cour des rois lui apparaît comme un lieu où les gens ont 
de beaux habits» (p. 39). 

Miracles. — «L'homme étranger à toute idée de physique, qui 
croit qu'en priant il change la marche des nuages , arrête la mala- 
die et la mort même, ne trouve dans le miracle rien d'extraordi- 
naire , puisque le cours entier des choses est pour lui le résultat 
des volontés libres de la divinité» (p. 41). 

«11 (Jésus) fondait cette grande doctrine du dédain transcen- 
dant, vraie doctrine de la liberté des âmes, qui seule donne la 
paix» (p. 49). 

*3 



3 54 NOTES DIVERSES. 

«Les jardins, à Tibériade, étaient des massifs de grenadiers, 
de citronniers, d'orangers» (p. 66). Les orangers datent du 
XII" siècle. 

«Dans nos sociétés établies sur une idée très rigoureuse de la 
propriété, la position du pauvre est horrible; il n'a pas, à la lettre, 
sa place au soleil. Il n'y a de fleurs, d'herbes, d'ombrage que 

Êour celui qui possède la terre. En Orient ce sont là des dons de 
)ieu qui n appartiennent à personne ; le propriétaire n'a qu'un 
mince privilège, la nature estle patrimoine de tous» (p. 151)- 

«Telle est la faiblesse de l'esprit humain que les meilleures 
causes ne sont gagnées d'ordinaire que par de mauvaises raisons; 
exemples : Moïse, Mahomet, Colomb» (p. 259). 

La maladie qui fit la fortune de Mahomet était Hysteria niuscu- 
laiis de Schœnlein. 

«La société, n'étant plus sûre de son existence, en contracta 
une sorte de tremblement et ces habitudes de basse humilité qui 
rendent le moyen âge si inférieur aux temps antiques et aux 
temps modernes» (p. 286). 

«Les continuateurs de Jésus sont ceux qui semblent le répu- 
dier; toutes les révolutions sociales sont entées sur «le royaume 
«de Dieu», les rêves d'organisation idéale de la société res- 
semblent aux aspirations des sectes chrétiennes primitives» 
(p. 287). 

Préoccupation de Lamennais que Renan regarde comme un 
très grand homme : « Cet homme , qui était dans le commerce de la 
vie d une grande bonté, devenait intraitable jusqu'à la folie pour 
ceux qui ne pensaient pas comme lui» (p. 326). 

Amour du peuple. — «Le peuple, dont l'instinct est toujours 
droit, même lorsqu'il s'égare le plus fortement sur les questions 
de personnes, est très facilement trompé par les faux dévots» 
(p. 329). «Comme tous les grands hommes, Jésus avait du goût 
pour le peuple» (p. 184). 

«Comme il arrive toujours dans les grandes carrières divines, il 
subissait les miracles que l'opinion exigeait de lui bien plus qu'il 
ne les faisait» (p. 360). 

«Le souffle de Dieu était libre chez eux; chez nous, il est 
enchaîne' par les liens de fer d'une société mesquine et condamnée 
à une irrémédiable médiocrité» (p. 449). 



« 



I 



NOTES DIVERSES. 355 

«Qui de nous, pygmées que nous sommes, pourrait faire ce 
qu'a fait l'extravagant François d'Assise, l'hystérique sainte 
Thérèse?» (p. 452). 

«Les plus belles choses du monde se sont faites à l'état de 
fièvre ; toute création éminente entraîne une rupture d'équilibre , 
un état violent pour l'être qui la tire de lui» (p. 453)- 

«Sans doute Jésus sort du judaïsme; mais il en sort comme 
Socrate sortit des écoles des sophistes, comme Luther sortit du 
moyen âge, comme Lamennais sortit du cathohcismc, comme 
Rousseau du xviir siècle» (p. 455). 



Histoire des perruques (Thiers). 

«Constantin, se retirant à Constantinople , voulut donner sa 
couronne à saint Sylvestre; mais ce pape la refusa à cause du 
respect qu'il avait pour la couronne cléricale : il ne prit pour dia- 
dème qu une mitre ronde brodée d'or. Selon d'autres , Constan- 
tin offrit au même saint Sylvestre une couronne d'or enrichie de 
perles précieuses; il la refusa comme un ornement qui ne lui 
était nullement convenable et se contenta d'une mitre blanche 
brodée» (p. 75). 

«Les Maronites, s'ils ne trouvent pas d'eau bénite dans 
l'éghse, touchent la muraille du bout des doigts, qu'ils baisent 
après.» 

Voir une page charmante sur les incommodités que les per- 
ruques apportent aux ecclésiastiques (p. 341). 

Ces moines du mont Athos, d(i?)aAoif^xj}$, ayant l'âme dans 
le nombril, sont une preuve de plus de l'infiltration boudhiste en 
Occident vers le commencement du christianisme. 

Pourquoi le catholicisme, qui damne la nature, voit-il de 
mauvais œil les conquêtes sur la nature ? C'est qu'il sent au bout 
d'elles la Science. 

Chemins de fer (à propos des pèlenns de Lourdes). — L'inven- 
tion des chemins de fer fut mal vue par le clergé, témoin le 
mandement de l'évêque de Besançon, Bouvier, qui les considère 
comme envoyés par Dieu pour punir les hôteliers de la violation 
du dimanche. Les libres penseurs, au contraire, les ont considé- 
rés comme devant favoriser leurs vues par le rapprochement des 



3 ^6 NOTES DIVERSES. 

peuples, l'eflFacement des préjugés, etc. Et voilà que les chemins 
de fer servent aux pèlerinages d'une manière inespérée. Qui s'est 
mpé des deux partis? L'un et l'autre. 



trompe 



Mettre en parallèle un banquet gambettiste et un train de 
pèlerins de Lourdes. — Lourdes m'a l'air d'enfoncer la Salette , 
parce qu'il est plus nouveau : Lourdes est le Deauville de la 
dévotion moderne , la Salette en serait le Dieppe. 

L'excès est une preuve d'idéalité : aller au delà du besoin. 

L'enthousiasme (du peuple) est d'autant plus fort que l'idée 
est plus vague. Puissance des mots République, honneur, gloire, etc. 

Proprie'té littéraire, — Question odieuse! (et qui se rattache à 
l'art et à l'économie politique). On peut payer un travail manuel, 
mais non un intellectuel; considérer l'œuvre d'art comme une 
denrée , c'est la mettre au même niveau. 

Mais «des services s'échangent contre des services»; donc je 
vous paye le plaisir (le service) que vous me rendez par votre 
œuvre. — Vous ne pouvez pas me le payer, car j'écris non pour 
le lecteur d'aujourd'hui, mais pour tous les lecteurs qui pourront 
venir dans la suite des temps ; ma marchandise ne peut être con- 
sommée , mon service reste donc indéfini et impayable. 

Le dogme du Progrès est la réaction du dogme de la Chute. 
Première doctrine : on est de plus en plus perverti, etc.; deu- 
xième doctrine : on l'est de moins en moins. 

Les affaires ! importance des affaires ! tout y cède , ça ne souffre 
aucune objection. 

Puissance des mots, ignorance française. — Après la perte du 
Canada, on dit : «que nous font quelques arpents de neige?» Ils 
étaient peuplés de 2 millions d'habitants et produisaient par an 
500 millions! 

Le dernier refuge, la suprême consolation, c'est de savoir 
qu'on appartient au Cosmos , qu'on fait partie de l'ordre. 



NOTES DIVERSES. 357 

PLANS. — IDÉES EN L'AIR. 

Spira! spera! 



L'hypocrisie sociale doit être maintenant à son état le plus 
intense en Amérique; ces gens qui disent «inexpressible» pour 
«pantalon» et qui appuient la théorie de l'esclavage sur la Bible, 
cela doit faire entre la morale parlée et l'action dramatique des 
oppositions brutales : un propriétaire, libéral en politique (exté- 
rieure), dur pour ses esclaves; une plantation de colon où on 
veille les nègres à main armée , cependant on parle d'améliorations 
d'agriculture pour les classes pauvres; l'action féroce coupant 
par intervalles le dialogue philanthropique, ... un ministre. 

Quel est l'imbécile qui a dit ceci : H y a quelqu'un qui a plus 
d'esprit que Voltaire, c'est tout le monde? — Pas du tout! il y 
a quelqu'un de plus bête qu'un idiot , c'est tout le monde. 

L'impossibilité de tenir un secret quel qu'il soit est le trait dis- 
tinctif des impures. 



NOTES GÉNÉRALES. — LECTURES, ETC. 



Octobre 1859. 

Le général de Montauban a un petit chien qui est pris 
d'attaque de nerfs lorsqu'on le contrarie. Quelle jolie preuve pour 
les partisans de la métampsomatose ! Ce toutou-là est une jeune 
femme mal élevée. 

La lèpre considérée comme une bénédiction, ce qui concorde 
avec la formule de M. Hamon, de Port-Royal : «la maladie est 
l'état naturel du chrétien». (Voir Spéculum patientiœ, Norib., 



358 NOTES DIVERSES. 

1^09; Ser7n. aurei. a Petr. trach,, 1479, sermo 39; Sermon de 
Jean de Tambaco et de Jean de Nider.) 

Pierre Jurien, tourmenté de coliques, les attribuait aux com- 
bats que se livraient sans cesse sept cavaliers renfermes dans ses 
entrailles. [Dict. des Sciences médicales, Arts, Lettres.) 

L'art est la recherche de l'inutile ; il est dans la spéculation ce 
qu'est l'héroïsme dans la morale. 

L'artiste non seulement porte en soi l'humanité, mais il en 
reproduit l'histoire dans la création de son œuvre : d'abord du 
trouble, une vue générale, les aspirations, l'éblouissement, tout 
est mêlé (époque barbare); puis i analyse, le doute, la méthode, 
la disposition des parties (l'ere scientifique); enfin, il revient à la 
synthèse première, plus élargie dans I exécution. Si l'humanité 
doit se développer à la manière d'une œuvre , conçue par la Pro- 
vidence, comme elle est loin encore, miséricorde! de cette troi- 
sième phase. 

L'idée que «l'esprit procède du simple au composé» exphque 
la nullité poétique du xvill' siècle, et c'est parce qu'il ne sentait 
pas l'histoire qu il a formulé cet axiome. 

La littérature n'est pas chose abstraite, elle s'adresse à l'homme 
tout entier; tel mot qui vous semble hasardé, tel passage libertin 
n'est peut-être coupable que d'agacer vos nerfs? cela explique la 
fureur des gens contre certains livres (et les procès de presse?) : 
ce n'est jamais le fond qui scandalise, mais la Forme. Le style, 
indépendamment de ce qu'il dit, peut avoir des inconvenances 
en soi; on trouve un certain caractère de débauche aux épi- 
thètes violentes, aux situations franches, à la couleur vraie. 

La Critique est la dixième Muse et la Beauté la quatrième 
Grâce. 

N'espérez aucun progrès philosophique , tant qu'on s'acharnera 
à décorer Dieu d'attributs. 

Il y a des gens qui peignent l'infini en bleu, d'autres en noir. 

L'idée commune que l'humanité se fait de Dieu ne dépasse 
point celle d'un monarque oriental entouré de sa cour; la pensée 
religieuse est donc en retard de plusieurs siècles, nous sommes 
toujours à brouter l'herbe, maigre les ballons. 

Le grand roman social à écrire (maintenant que les rangs et 



NOTES DIVERSES. 3 59 

les castes sont perdus) doit représenter la lutte ou plutôt la fusion 
de la barbarie et de la civilisation; la scène doit se passer au 
désert et à Paris, en Orient et en Occident. Opposition de 
mœurs, de paysages et de caractères, tout y serait, et le héros 
principal devrait être un barbare qui se civilise près d'un civ'ilisé 
qui se barbarise. 

La Poésie ne sort pas du moiide organique, quoi qu'on en dise 
(littérature industrielle, utilitaire, humanitaire est sans beauté et 
sans entrailles); il lui faut une base sensible et une surface plas- 
tique. En ce sens , rien de plus poétique que le vice et le crime ; 
aussi les livres vertueux sont-ils ennuyeux et faux, ils mécon- 
naissent la vie, le moi rejaillissant contre tous, l'homme contre 
la société ou en dehors d'elle , qui est le vrai homme organique. 
Voilà pourquoi il est peut-être si difficile de faire rire des vices. 
Notez que Molière ne s'est jamais attaqué qu'aux ridicules (Harpa- 
gon fait peur, Arnolphe fait pleurer, Tartufle épouvante, etc.). 
Le ridicule, à la bonne heure, chose transitoire, conçue par 
l'homme , inventée par lui , qui vient de l'esprit et qui y retourne ! 
Comme personnages vicieux , je ne connais que ceux du marquis 
de Sade qui me fassent rire (et ce n'était pas l'intention de l'au- 
teur, bien au contraire); mais ici le crime arrive à être un ridi- 
cule, car la nature est tellement exaltée, poussée à outrance 
qu'elle devient impossible et disparaît, on n'a plus qu'une con- 
ception des êtres fantastiques donnés pour humains et en opposi- 
tion avec l'humanité. 

«Il a une femme et des enfants», honorable excuse à toutes les 
turpitudes. 

Le goût est comme la voix , souvent il perd en justesse et en 
ductilité ce qu'il gagne en hauteur. 

Celui qui ne dit pas de mal des femmes ne les aime point, 
puisque la manière la plus profonde de sentir quelque chose est 
d'en souffrir. 

Quand le goût se raffine, il se pervertit, comme les femmes 
qui, trop aimables, deviennent coquettes et pires. 

Ce qu'elle a produit, la Philosophie? rien du tout; elle a fait 
grandir Dieu de siècle en siècle. 

Une sottise ou une infamie, en se renforçant d'une autre, peut 
devenir respectable. Collez la peau d'un âne sur un pot de 
chambre , et vous en faites un tambour. 



3(5o NOTES DIVERSES. 

«Frappe au visage!», c'est ce que César avait fait souvent, en 
parlant aux dames romaines. 

«... il était de ces hommes qui ont les épaules assez larges 
pour heurter en passant les deux linteaux de toutes les portes.» 

Le don de l'observation ne peut appartenir qu'à un honnête 
homme , car pour voir les choses en elles-mêmes il faut n'y porter 
aucun intérêt personnel. 

«L'homme est un animal terrestre et aérien qui a besoin de 
beaucoup de lumière. » 

Strabon. 

« On avait pris à la caserne du Prince-Eugène un dragon pour 
faire le ménage; il a b... la cuisinière, volé un morceau de lard, 
et bu tout le restant de la bouteille d'eau-de-vie!» 

(Frag. d'un roman réaliste quelconque.) 

«Comme une armoire à glace!», expression d'admiration (à 
propos de lutteurs) de M. RoIIin-RossignoI, le cornac d'iceux; 
il voulait dire formes carrées? et nettes, mais il y a aussi là dedans 
un sentiment de luxe et de beauté, la chose riche, hors ligne, 
princière. 

U y a dans toute indignation une faute de jugement, une 
jalousie, envie sourde... et une vertu. 

M. de Martignac, en septembre 1830, eut à se défendre devant 
la Chambre d'avoir secouru les gens de lettres pauvres. 

Si le romantisme de 1830 (Hugo, Lamartine, etcj n'a pas 
été plus fécond, c'est qu'il n'est peut-être remonté à la Tradition, 
à la Renaissance, que superficiellement; gothique de couleur et 
catholique par genre , il a dédaigné ou méconnu le naturalisme , 
qui le déborde maintenant, mais qui n'a pas encore son poète ni 
sa formule. 

«Y a-t-il rien de plus joli qu'un jeune homme qui a reçu de 
l'éducation, qui peut aller dans les sociétés et causer de tout? ah! 
oui, ah! oui!» 

(Phrase entendue dans un cabaret au Grand-Couronne.) 

L'art de gouverner consiste à diriger l'opinion publique (défi- 
nition libérale), à faire taire l'opinion publique (définition monar- 
chique). 



NOTES DIVERSES. ^6l 

h' observation et le trait sont deux qualités littéraires qu'il est 
bien de mépriser, mais qu'il est bon d'avoir. 

Si l'absence de caractère (d'après Winkelman) est ce qui consti- 
tue le sublime, la présence de caractère, la particularité , est peut- 
être la seule cause de la passion, de l'excitation (excitement). Un 
grain de beauté sur la joue d'une femme est quelque chose de 
spécial, d'intime, qui fait d'elle un être à part au milieu des 
autres; de là l'irritation que produisent certaines toilettes, cer- 
taines attitudes, certains sons de voix, certains yeux canailles, 
certaines laideurs ; «on n'a jamais vu ça!». C'est une découverte, 
et comme un sexe nouveau par-dessus l'autre. 

L'espoir est un attentat sur la Providence. 

Si tu veux des perles , Jette-toi à la mer. 

Dans l'adolescence on aime les autres femmes parce qu'elles 
ressemblent plus ou moins à la première; plus tard on les aime 
parce qu'elles diffèrent entre elles. 

Aujourd'hui, 4 novembre 1862, été à l'église Saint-Martin, à 
l'enterrement du père de Barrière. Gens de lettres et cabotins. A 
cette heure, que le bonhomme est enterré fraîchement, tous les 
assistants sont dans les cafés, ou avec du fard aux joues sur 
les planches des théâtres, à débiter des gaudrioles. J'étais entre 
les deux Lévy ; devant moi , Théod. de Banville et Maurice Sand ; 
plus loin , Paulin Menier et Tailhade ; à ma gauche , de l'autre 
côté, Sardou et Déjazet fils; Laferrière seul au milieu des 
chaises, etc. 

11 a fallu attendre la fin de deux enterrements. Rien de reli- 
gieux, cela se précipite comme des ballots dans une maison de 
roulage. L'église est éclairée au gaz comme un café , casino catho- 
lique ; ça ne sent même plus le jésuite , c'est administratif et che- 
min de fer. Rien pour le cœur, rien pour la poésie, rien pour la 
religion ; toute la nideur du monde moderne est là. 

C'est peut-être, après tout, une transition pour amener l'efîa- 
cement complet des funérailles , quelque chose comme une cré- 
mation instantanée. On escamotera la mort dans ce qu'elle a de 
pire, la tendresse humaine y perdra un certain lien que l'on sen- 
tait (à cause du fil coupé pathétiquement), entre ceux qui ne 
sont plus et vous. Le drame s'en va de ce monde. 

Qu'est-ce que la gloire? Faire dire beaucoup de bêtises sur 
son compte! 

Le peuple est une expression de l'Humanité plus étroite que 



362 NOTES DIVERSES. 

l'individu. . . et la foule est tout ce qu'il y a de plus contraire à 
l'homme. 

Ce n'est pas contre les dieux que Prométhée aujourd'hui 
devrait se révolter, mais contre le Peuple, Dieu nouveau. Aux 
vieilles tyrannies sacerdotales, féodales et monarchiques, en a 
succédé une autre plus subtile, inexplicable, impérieuse, et qui 
dans quelque temps ne laissera pas un seul coin de la terre qui 
soit libre. Vous ne pressez plus sur mon corps , vous ne me for- 
cez même plus à croire, soit; mais oia est le progrès du libre 
arbitre, et, partant, celui de la moralité, si, par le seul fait de 
l'organisation sociale , je suis fatalement contraint à penser comme 
vous? 

Dans cinquante ans d'ici il ne sera pas possible de vivre même 
de son revenu sans s'occuper d'argent, comme un banquier; il 
me semble que (pour l'esprit) cela équivaut à peu près à l'escla- 
vage. 

«La pauvre Venise!», c'était Dominico, mon domestique 
d'hôtel a Constantinople, qui répétait cela. 

Moi je dis : «la pauvre littérature!», car elle me semble 
comme la vieille et belle ville des doges être pleine de mouchards 
et de soldats; des bourgeois indifférents viennent examiner ses 
ruines, peu à peu elle s'abîme dans je ne sais quelle universalité 
morne et infinie, j'entends ses murs tomber dans l'eau, et les 
crapauds sauter contre les fresques qui s'écaillent. 

Autrefois , à Paris , on croyait que la Femme était un moyen 
d'arriver à une position, on la considérait comme une échelle 
qui conduisait à la fortune; autant de maîtresses, autant d'éche- 
lons. N'est-ce pas actuellement le contraire? car pour leur agréer, 
c'est la position plus encore que l'argent qu'il leur faut; elles 
couchent avec le rang, le renom, l'entourage social, tout comme 
font les hommes. Quant au demi-monde, du moins, cela est 
incontestable. 

Le prodigieux développement musical de ces trente dernières 
années a du développer I hystérie ? *" 

A mesure que la prostitution des femmes diminue (se modifie 
ou se cache), celle des hommes s'étend; le corps peut être moins 
vénal, soit! mais l'esprit arrive à une banalité, à une promis- 
cuité sans exemples. Bientôt les endroits seront fermés, où je 
peux prendre une maîtresse pour cinq minutes; mais ceux où 
je puis avoir des amis pour une demi-heure pullulent, le café 
remplace le b. . . , je demande des intimes en chambre. 



NOTES DIVERSES. 3<^3 

Théorie du gant. — C'est qu'il idéalise la main, en la privant 
de sa couleur, comme fait la poudre de riz pour le visage; il la 
rend inexpressive (voir le vilain effet des gants sur la scène) , mais 
typique ; la forme seule est conservée et plus accusée. Cette cou- 
leur factice, grise, blanche ou jaune, s'harmonise avec la manche 
du vêtement, et, sans donner l'idée d'une nature autre (puisque 
le dessin est conservé), met de la nouveauté dans le connu, et 
rapproche ainsi ce membre couvert, d'un membre de statue. Et 
cependant cette chose anti-naturelle a du mouvement (différent 
en cela du masque, mais le masque a du mouvement par les 
yeux). Rien n'est plus troublant qu'une main gantée. 

Les hommes qui aiment beaucoup la Femme ne peuvent pas 
aimer la Justice. 

L'acteur Ravel a créé le genre des amoureux ridicules. Comp- 
tez dans combien de pièces, dans combien de livres, l'amour 
est maintenant ridiculisé ; et plaignez-vous ensuite de la bassesse 
du théâtre et du roman , sans compter celle de la vie ! 

Autre face de la question : cet acharnement contre l'adultère 
est peut-être moral? rour se sauver des passions il faut d'abord 
en rire. 

Comparaison suivie d'une bonne tête et d'une bonne maison ; 
il s'agit de savoir ce que l'on est, le but, si c'est un civilisé : 

Au rez-de-chaussée, état inférieur, le salon, meubles simples 
et commodes; c'est, pour le public, l'amabilité, l'abord facile. 

Et la cuisine, donnant sur la cour; les pauvres. 

La salle à manger? hospitalité, vie publique. 

Le cœur sera dans la chambre à coucher; par derrière, les 
lieux, où vous jetterez les haines, les rancunes, les colères, toutes 
les saletés. 

La pièce principale, celle qui sera la plus luxueuse et la plus 
secrète, le cabinet d'études. 

Pas de grenier, une terrasse pour contempler le paysage et le 
ciel. 

(A développer.) 

28 avril 1872. 

Le véritable écrivain est celui qui, sans sortir d'un même 
sujet, peut faire en dix voliunes, ou en trois pages, une narra- 
tion, une description, une analyse et un dialogue. Hors de là, 
farceurs ou gens de goût, deux catégories médiocres. 

Ne pouvoir se passer de Paris, marque de bêtise; ne plus l'ai- 
mer, signe de décadence. 



3^4 NOTES DIVERSES. 

La Nature n'est belle que pour qui sait la voir, preuve que tout 
dépend du subjectif. 

«Goûts hors nature» (lesquels sont répandus). Expression 
indiquant que nous jugeons extraordinaire, en dehors de la loi, 
miraculeux, tout ce qui nous étonne. 

II faut être assez fort pour se griser avec un verre d'eau et 
résister à une bouteille de rhum. 

Idéalité de l'art antique , l'usage des masques montre qu'il ne 
sortait pas des types. 

Aujourd'hui 12 décembre 1862, anniversaire de ma quarante 
et unième année, été chez M. de Lesseps porter un exemplaire 
de Salammbô pour le bey de Tunis; chez Janin; déjeuner chez 
Ed. Delessert ; chez H. Berhoz ; au Palais-Royal m'inscrire chez le 
Prince; acheté deux carcels, reçu une lettre de Bouiihet... et 
m'être mis sérieusement au plan de a première partie de mon 
roman moderne parisien???... 

Pour connaître la poétique théâtrale de Voltaire, voyez, en tête 
de Sémiramis, la dissertation sur la tragédie ancienne et moderne; 
la préface de l'Orphelin de la Chine : «les aventures les plus inté- 
ressantes ne sont rien quand elles ne peignent pas les mœurs»; 
l'épître dédicatoire de Tancrède : «Ce sera (l'alhance de la mise 
en scène et de la poésie) le partage des genres qui viendront 
après nous, j'aurai du moins encouragé ceux qui me feront 
oublier»; préface de Marianne : «C'est contre mon goût que j'ai 
mis la mort de Marianne en récit au lieu de la mettre en action, 
mais je n'ai voulu combattre en rien le goût du public; c'est 
pour lui et non pour moi que j'écris». Dans la préface A'Oreste, 
il se déclare hardiment pour les types, il ne voulait ni demi- 
teintes ni nuances : «Un amour qui n'est pas furieux est froid, 
et une politique qui n'est pas une ambition forcenée est plus 
froide encore». Quant à l'amour, «il n'est pas fait pour la 
seconde place». 

L'idée, le désir, d'un théâtre romantique est nettement posée 
dans l'épître de l'Ecossaise : « Comment apporter le corps sanglant 
de César sur la scène»; celle de Nanine est pleine de contradic- 
tions , et il ne conclut pas. Idée du drame historique dans la pré- 
face de Zaïre; franchement autoritaire dans la lettre adressée au 
roi de Prusse. Mahomet : «Qu'importent au genre humain les 
passions et les malheurs d'un héros de l'antiquité, s'ils ne servent 
pas à nous instruire». Admet tous les genres : l'Enfant prodigue. 



NOTES DIVERSES. 36$ 



EXPANSIONS. 



1870. 

L'idée du suicide est la plus consolante de toutes. Comme 
rien ne peut plus vous atteindre, une fois mort, à chaque dou- 
leur nouvelle qui vous saisit, on a par devers soi cette phrase : 
«Oui, mais quand je le voudrai, ce ne sera plus». Ainsi la vie 
se passe, lentement! 

^ avril — un mardi. 

L'un n'a-t-il pas sa barque et l'autre sa charrue? Comme je 
me suis répété cela, depuis dix mois ! 

Le premier m'a quitté pour une femme, le second pour une 
femme , le troisième me quittait pour ime femme. Tous ! tous ! 
suis-je donc un monstre? L'homme absurde est celui qui ne 
change jamais; c'est moi l'homme absurde, pauvre vieux fou, 
qui porte à cinquante ans le dévouement qu'ils avaient (peut-être) 
à dix-huit! 

Indiquez-moi une maison où l'on cause littérature ! ! ! 

Révolution française : Grand souffle et petits cerveaux! résul- 
tat médiocre ; donc l'enthousiasme et l'héroïsme ont besoin , pour 
accomplir leur œuvre, d'une chose de plus. 

Révolution littéraire de 1830 : Théories très médiocres, peu 
de science, et peu de hardiesse, quoi qu'on dise, mais des gens 
d'esprit, de véritables vocations (de poète); de là, des œuvres. 

L'humanité a fait plus de progrès de 1520 à 1600 que de 
1790 à 1870; le xvr siècle a eu moins de doctrines que le xix°. 

Si l'amusant est le critérium de la valeur littéraire, le procès de 
Fualdès ou celui de Troppman dépasse Hamlet, Don Quichotte et 
le reste. Au temps où l'on , était religieux, rien n'était plus amu- 
sant que la théologie; les Enne'ades de Plotin, qui m'assomment, 
ont ravi les foules. Que de gens se sont délectés avec saint 
Aiigustin ! 

Ixecette : Pour faire amusant maintenant, parlez de ce qui 
préoccupe; l'Oncle Tom, depuis l'abolition de l'esclavage, est 
devenu plus vieux que l'Iliade. 



^66 NOTES DIVERSES. 

Il me semble qu'il y a une moyenne entre le passé et réplic- 
mère, entre l'archaïsme et le réalisme, entre Leconte de Lisle et 
Sardou, entre ce qui est mort et ce qui ne doit pas vivre. 

Règle de conduite : Conseiller l'audace aux hommes et la 
retenue aux femmes, ce qui est la maxime du monde, peut-être 
selon la nature ; mais n'est-ce pas attenter à la délicatesse des uns 
et à l'intérêt des autres? Qu'importe pour les premiers un adul- 
tère de plus? tandis que le moindre amour peut faire perdre à 
une femme, si bas quelle soit, sa position, sa fortune et sa vie 
même. Conclusion : c'est à ces dames à nous faire les avances. 

Les savants se décernent le titre d'écrivain aussi facilement que 
les poètes s'attribuent celui de penseur. 

Le changement continuel des loyers est une des marques de 
l'inconsistance moderne, du trouble foncier où l'on vit; la vie 
n'est posée nulle part. 



L'époque contemporaine se résume par deux idées : catl 
:isme et socialisme ; l'intermédiaire est la blague , qui imbibe 



catholi- 
cisme et socialisme ; 1 intermédiaire est la blaerue , qui imbibe l'un 

et l'autre. 

On sacrifie l'amour à l'ambition et à l'intérêt, mais cela une 
fois; c'est un acte pathético-comique dans la vie d'un homme, 
puis l'éternel féminin prend sa revanche. 

L'homme est d'autant plus vache vis-à-vis de la femme, dans 
le train train ordinaire de chaque jour, qu'il a été dur pour elle 
à un moment. L'inverse est vrai dans les mariages d'amour, car 
l'homme se repent tous les jours de la faiblesse qu'il a eue en se 
mariant. 

Ce qui console de la vie, c'est la mort, et ce qui console de la 
mort, c'est la vie. 

Arrivés à un certain état de l'esprit, tout converge à l'orgueil; 
à un certain état du cœur, tout à la pitié. C'est alors qu'on n'a 

f)Ius de présomption et qu'on n'a plus de compassion, quoique 
a sensibilité soit plus délicate et que l'isolement intérieur soit 
plus profond. 

Le comble de l'orgueil, c'est de se mépriser soi-même. 

II faut une vanité peu commune pour qu'on ne s'aperçoive 
pas que vous en ayez. 



NOTES DIVERSES. 367 

Ce qu'il y a de plus imbécile au monde, ce sont les gens dits 
moyens : la bourgeoisie intellectuelle, de même que les braves 
gens, sont les plus féroces. 

La cruauté par sensualité révolte moins que la cruauté qui 
s'ignore, la cruauté d'idées, de principes. Est-ce parce que la 
première est un besoin de l'homme dans la plénitude de ses 
facultés et que la seconde est un vice de son intelligence? L'art 
peut tirer parti de l'une, il s'écarte de la seconde : on n'idéalisera 
jamais Robespierre; de Marat, la chose serait plus aisée, parce 

3u'il semble y avoir eu chez lui plus d'emportement, d'instinct, 
e vraQos. Néron a été poétique de tout temps. 

Le crétin diffère moins de l'homme ordinaire que celui-ci 
ne diffère de l'homme de génie. 

Vous ferez comprendre plus facilement la géométrie à une 
huître qu'une idée aux trois quarts des gens de ma connaissance. 

II n'y a pas d'idée vraie dont l'idée contraire ne soit également 
vraie : c'est qu'elle ne la contredit peut-être pas, mais lui fait 
simplement parallèle. 

Jusqu'à quel point l'anachronisme en fait d'art importe-t-il au 
sujet? Je vois beaucoup de gens y faire attention, ce qui me 
pousse à penser que ça ne signifie pas grand'chose. 

(A propos de J.-J. Rousseau.) 

J'ai vu aujourd'hui une femme à laquelle un goitre faisait bien. 
Pourquoi ? cela n'a pas encore été réduit en lois. 



FIN DES ŒUVRES COMPLETES. 



TABLE DES MATIERES. 



Pages. 

Asie Mineure i 

Constântinople 3y 

Athènes et environs d'Athènes 67 

Italie 177 

Carthage 289 

Notes diverses : 

Lectures 3^1 

Plans. — Idées en l'air 3^7 

Notes générales. — Lectures , etc 357 

Expansions 365 



-4 



ŒUVRES COMPLÈTES 



DE 



GUSTAVE FLAUBERT 

AUGMENTÉES DE VARIANTES, DE NOTES 

D'APRÈS LES MANUSCRITS, VERSIONS ET SCÉNARIOS DE L'AUTEUR 

Et DE REPRODUCTIONS EN FAC-SIMILÉ 

DE PAGES D'ÉBAUCHES ET DÉFINITIVES DE SES MANUSCRITS 



Madame Bovary i vol. 

Salammbô i vol. 

L'Éducation sentimentale . . i vol. 

La Tentation de saint An- 
toine (versions de 1849, ib'56, 

1874) I vol. 

Trois Contes i vol. 

Bouvard & Pécuchet i vol. 

Par les Champs & par les 

Grèves 1 vol. 

Correspondance ; vol. 



Œuvres de Jeunesse inédites: 

I. Mémoires d'un fou, 

œuvres diverses I vol, 

II. Novembre 1 vol. 

III. L'Éducation sentimen- 

tale I vol. 

Notes de VorAGEs : 

I. Italie, Egypte i vol. 

II. Turquie, Grèce, Car- 

THAGE r vol. 

Théâtre 1 vol. 



Chaque volume broché 8 fr. 

Relié amateur, par Canapé, en chagrin vert foncé, net.. ... 15 fr. 

Relié amateur, par Canapé, en maroquin, net 22 fr. 

H est tiré des oeuvres complètes 50 ex. numérotés sur chine, «rt. 40 fr. 

ŒUVRES COMPLÈTES 

DE 

HONORÉ DE BALZAC 

TEXTE REVISÉ, ANNOTÉ ET COMMENTÉ 

PAR MM. BOUTERON ET LONGNON 

ANCIENS ÉLÈVES DE L'ÉCOLE DES CHARTES 

QUINZE CENTS ILLUSTRATIONS 

DE 

CHARLES HUARD 

GRAVÉES SUR BOIS PAR PIERRE GUSMAN 

Quarante volumes in-S" (format de notre édition de Flaubert) 

chaque volume g fr. 

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// sera tiré 100 exemplaires numérotés sur japon ancien à 40 fr. 
dont jo exemplaires avec une suite des bois sur papier de Chine à 60 fr. 

// paraîtra un volume par mois à partir d'avril igi2. 



\\ 



PQ Flaubert, Gustave 

224.6 Oeuvr'es complètes 

Al 

1910 

t.8 

pt.2 



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